Tunisie: Abdelkerim Zbidi rompt le silence pour en dire long

Publié le par Mahi Ahmed

Tunisie: Abdelkerim Zbidi rompt le silence pour en dire long

7

 

mars

 

2013

 

Après la démission ministre de la Défense Abdelkerim Zbidi, dernière personnalité indépendante du gouvernement, va-t-on enterrer, une bonne fois pour toutes, la neutralité et l'indépendance de l'Armée.

Par Moncef Dhambri

S'il y a une partie qui a, depuis la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali jusqu'à l'instant présent, réussi toutes ses missions dans ce que la Tunisie a tenté d'entreprendre, c'est bien l'Armée, que l'on a pour habitude d'appeler «la grande muette».

Avant-hier, le ministre de la Défense Abdelkerim Zbidi, qui a déclaré d'une manière nette et précise qu'il n'avait «aucun agenda personnel ou politique», a rompu le silence et, par petits mots, allusions et mises au point, laissait transparaître son inquiétude face à la situation actuelle.

Appel aux Tunisiennes et aux Tunisiens

Comprenons, donc, qu'il y a danger en la demeure tunisienne et que le commentaire de notre confrère Amor Shabou, dans l'édition du 5 mars du quotidien ''El-Maghreb'', mérite grande attention.

Suite à un échange privé entre MM Zbidi et Shabou, ce dernier, sentant qu'il y a un sérieux risque de voir Ennahdha mettre la main sur l'Armée, a exprimé dans son éditorial, intitulé ''Appel aux Tunisiennes et aux Tunisiens'', ses craintes à la suite de voir cette démission du ministre de la Défense passer presqu'inaperçue, a pris l'initiative d'ameuter le peuple et lancé un appel insistant à toutes les bonnes volontés pour qu'elles demandent à M. Zbidi de revoir sa décision.

Nos confrères de Nessma TV n'ont pas hésité à relayer l'action du directeur-fondateur d'''El-Maghreb'' en demandant à M. Zbidi, par la voix de Soufiane Ben Hmida, de reporter son départ afin de «partager avec la Tunisie son pain noir» pour quelques autres mois encore.

En troisième partie de leur Ness Nessma Spécial, nos confrères ont invité M. Shabou pour qu'il explique son initiative et permis à M. Zbidi, par téléphone, de fournir plus amples détails sur les raisons qui l'ont poussé à soumettre sa démission, depuis septembre dernier, et sur ses sentiments sur ce qui se passe actuellement en cet intervalle entre les premier et second gouvernements nahdhaouis.

 

La décision de prolongement de l'état d'urgence en Tunisie a été prise sans le consentement du ministre de la Défense.

Amor Shabou, prenant les réserves professionnelles nécessaires, a planté le décor de l'intervention en direct du ministre de la Défense et lancé cette phrase qui tente de résumer l'intensité et la gravité de l'instant: M. Zbidi voulait dire clairement qu'«il ne pouvait plus piloter à vue», qu'il a préféré mettre définitivement son départ à exécution, lui qui, il y a une courte semaine, se serait ravisé de tirer sa révérence et soutenue l'initiative de «sauvetage» de Hamadi Jebali pour former une équipe gouvernementale de technocrates «dégagée de toutes les influences et tous les calculs politiques, obéissant à une feuille de route précise et dont les membres se soumettent à l'obligation de ne pas participer aux prochaines élections (...) Pour ainsi dire, à l'instar de ce qui s'était passé sous le mandat de Béja Caïd Essebsi», résume M. Shabou. «Aujourd'hui, donc, nous sommes dans une impasse», ajoute-t-il, «cette initiative de Hamadi Jébali a été torpillé (...) et il est inutile de revenir sur les raisons et les responsabilités de ce sabotage. Nous sommes au point de départ. Et cette fois-ci, la situation est encore plus compliquée que par le passé: sous le premier gouvernement nahdhaoui, il y avait une coalition de trois partenaires et le partage des portefeuilles a eu lieu entre trois partis politiques; à présent, il s'agit de tenter de donner satisfaction à 5 ou 6 formations politiques. Nous en sommes donc au point zéro». D'où, le malaise de M. Zbidi et, donc, sa décision de confirmer son départ qui était en suspens depuis presque six mois. Et, selon Amor Shabou, cette démission est devenue irréversible le jour où, la semaine dernière, le président provisoire Moncef Marzouki a décidé, sans consulter le ministre de la Défense de prolonger l'Etat d'urgence dans le pays de trois autres mois: cette indélicatesse aurait «froissé la susceptibilité» de M. Zbidi.

Un islamiste pour successeur de Zbidi

Et là intervient Soufiane Ben Hmida qui jette un gros pavé dans la mare. Pour lui, il s'agissait d'un profond désaccord entre la présidence provisoire de la république et la Défense et que le moment était venu de «se débarrasser» de M. Zbidi. Notre confrère a choisi, dans son raisonnement, la ligne droite et la plus courte pour rappeler le contenu de la tristement célèbre vidéo «fuitée» de Rached Ghannouchi dans laquelle, discutant avec ses enfants salafistes, le président d'Ennahdha faisait part de ses soucis (les forces de la sécurité, les médias et l'Armée qui échappaient encore au contrôle de son parti)... Sofiane Ben Hmida enfonce le clou: le successeur de M. Zbidi serait un certain Abdelhak Lassoued, ancien enseignant d'arabe, ancien gouverneur et – cerise sur le gâteau! – «un homme connu pour ses penchants islamistes». Et si cette rumeur se confirme, l'analyste de Nessma TV s'alarme: «Il faudra enterrer, une bonne fois pour toutes, la neutralité et l'indépendance de l'Armée».

 

Le ministre de la Défense clashe Hédi Ben Abbes lors d'une intervention sur le plateau de Ness Nessma.

La tension est à son comble et la mise en scène de Nessma TV était excellente. Il fallait bien toute cette introduction savamment orchestrée pour un évènement aussi crucial: il s'agissait de la deuxième démission importante d'un ministre pour cause de désaccord, depuis le 14 janvier, celle de Houcine Dimassi ayant été la première, et celle de M. Abbou n'était qu'«une petite rigolade».

C'est ainsi, donc, qu'entre en scène M. Zbidi qui, dès l'abord, a placé sa prise de parole dans son contexte: «Les choses n'ont plus été claires, depuis un certain temps (...) A plusieurs reprises, j'ai tenté de sensibiliser les trois présidences à faire vite, à activer la transition et à répondre aux attentes réelles de la Révolution. (Malheureusement) on a beaucoup traîné: l'Armée est à présent déployée depuis plus de deux années. Trois ou six mois sont normalement la durée maximale de déploiement qu'une armée puisse supporter. Tous ces retards et ces prolongations usent, éreintent, et les dangers qui menacent le pays sont énormes (...) J'ai déposé ma démission précisément le 15 septembre 2012, au lendemain de l'attaque contre l'ambassade des Etats-Unis qui, pour moi, était un incident inacceptable ».

Le ministre de la Défense démissionnaire n'a pas mâché ses mots pour dire qu'il y a trop d'incertitudes, pour dénoncer le vague inquiétant que les décideurs cultivent sur leur feuille de route, sur les promesses qu'ils n'ont pas tenues, et exprimer qu'il aurait souhaité, en cette étape précise, que «tous les ministères soient indépendants et neutres pour l'on puisse mener à bien ce processus de transition: que l'on organise des élections libres et transparentes, que l'on s'attelle aux travaux urgents du développement et de la création des emplois et l'on solutionne les problèmes sociaux».

«Le pays n'a pas emprunté la bonne voie»

Le tournant dans ce parcours irréprochable du «républicain Zbidi» («Je suis un produit fini du système républicain tunisien. J'ai toujours été un soldat au service du grand Etat qui m'a élevé (...) et je n'abandonnerai jamais mon pays», revendique-t-il) a donc été le saccage de l'ambassade des Etats-Unis, du retard pris (une heure et trente-sept minutes !) pour signaler au ministère de la Défense cette invasion. Plus rien ne pouvait donc être comme avant et l'homme se devait de «quitter le navire en perdition».

Sa décision «n'est pas fortuite. Tout simplement, le pays n'a pas emprunté la bonne voie», explique-t-il, en laissant la porte entrouverte pour un possible retour, sous certaines conditions: «Outre la garantie de l'indépendance des ministères de souveraineté, il faut un calendrier, une feuille de route nette et précise sur la suite des évènements: une date pour les élections, la création de l'Isie et des instances qui garantiront l'indépendance des médias, de la justice, etc.»

Bref, tel est le prix – très modique, reconnaissons-le ! – que la Tunisie devra payer pour sa sécurité et pour voir M. Zbidi et l'Armée consentir les efforts nécessaires à la réussite de notre Révolution.

La balle, nous l'avons bien compris, est dans le camp nahdhoui. Rached Ghannouchi et les siens sont-ils disposés à abandonner leurs arrière-pensées, à aller aux prochaines élections sans aucune tricherie et à accorder aux Tunisiens le droit entier et non falsifié de glisser librement dans les urnes un bulletin de vote «pur et dur»? Donneront-ils aux électeurs une chance de rectifier le tir raté du 23 octobre 2011 ?

 

Publié dans TUNISIE Spécial

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