SYRIE-AFGHANISTAN. La géopolitique du gaz

Publié le par Mahi Ahmed

SYRIE-AFGHANISTAN. La géopolitique du gaz

Hier 19 décembre 2013,

 

Nous mettons en ligne "pour informations" deux articles intéressants paru dans le journal libanais l'Orient le jour. Tout en notant leur angle de vue théorique étriqué, ils permettent de connaître ce qui dans les deux situations jusqu'ici inextricables, en Syrie et en Afghanistan, se rattache à des guerres géopolitiques mondiales pour le contrôle des voies d'acheminement du gaz naturel.

 

 

Un conflit géopolitique gazier derrière la crise en Syrie ?

 

 

Par Rana Andraos, 19 décembre 2013

 

 

Et si les raisons derrière la crise en Syrie étaient moins évidentes que celles véhiculées par les politologues et médias du monde entier ? Et si l'acharnement russe à soutenir le camp de Bachar el-Assad et celui moins explicite de la Turquie et du Qatar à consolider les positions des révolutionnaires avaient à voir avec une guerre plus sournoise mais tout aussi sanglante autour du gaz naturel ?

C'est de toute manière la thèse que soutient l'expert en matière énergétique Sami Nader. Dans un entretien avec L'Orient-Le Jour, il dissèque la complexité d'une théorie qui établit les bases d'un conflit mondial opposant deux projets de gazoduc : Southstream et Nabucco. Le premier consoliderait la suprématie russe en matière de distribution de gaz vers l'Europe et le deuxième contournerait la Russie. Force est de rappeler qu'environ un quart du gaz européen arrive par voie russe.


Dans les détails, Southstream est un projet de gazoduc paneuropéen qui, dès 2015, devrait relier la Russie à l'Europe occidentale, en d'autre termes relier les puits gaziers autour de la mer Caspienne sans passer par l'Azerbaïdjan et la Turquie. Nabucco, projet de gazoduc soutenu par les États-Unis et l'Union européenne, permettrait dès 2017 de diversifier les sources d'approvisionnement énergétique de l'Europe notamment d'un pays comme la Hongrie qui dépend à 80 % du gaz russe. Depuis quelques années, la Turquie et le Qatar planchent sur un gazoduc supplémentaire rattaché à Nabucco, qui prendrait source au Qatar et continue jusqu'en Turquie, en passant par l'Arabie saoudite et la Syrie. Le projet est rejeté par le gouvernement syrien en 2009, sous prétexte qu'il mettrait à mal les relations politiques et économiques solides entre Damas et le Kremlin. Selon Sami Nader, ce refus a sans aucun doute incité le Qatar et la Turquie à apporter un soutien militaire et financier aux révolutionnaires syriens.


Si le projet Nabucco pose problème à la Russie, c'est pour deux raisons essentielles. La première, si Nabucco voit le jour, la Russie ne serait plus le fournisseur attitré de gaz vers l'Europe. La seconde, les prix du gaz naturel baisseront du fait d'une hausse de l'offre.


Parallèlement, en 2012, Bachar el-Assad signe un accord de construction d'un projet avec l'Iran ; un gazoduc qui relierait la Syrie et le Liban à l'Iran et l'Irak. La Russie exprime son agacement envers un pareil projet, car, selon M. Nader, « jamais les Russes ne pourront accepter une Syrie ayant une frontière (gazière) directe avec l'Irak ». Toujours selon l'expert, ce projet était au cœur des discussions entre le responsable saoudien Bandar ben Sultan et des responsables russes depuis quelques mois.


Les considérations de suprématie russe en matière gazière se sont exacerbées par la découverte de gaz naturel dans le bassin est de la Méditerranée, souligne Sami Nader, qui lie le conflit Israël-Hezbollah à la lumière notamment des divergences autour du gaz dans les eaux territoriales libanaises et israéliennes. C'est entre autres pour cette raison que la Turquie tente depuis des années de se positionner en médiateur et de se rapprocher d'Israël.


En conclusion, et pour éviter encore plus de « victimes innocentes » en Syrie, M. Nader préconise des solutions « diplomatiques et transparentes », sinon c'est toute la région qui risquerait d'être entraînée dans des guerres de façade sans précédent. Selon lui, la solution de la guerre syrienne serait à chercher dans une résolution du conflit gazier. Il cite ainsi à titre d'exemple l'accord de coopération européen autour du charbon et de l'acier, qui avait sauvé l'Europe de guerres sectaires.

 

 

Le « grand jeu » des gazoducs à l’approche du retrait de l’OTAN d’Afghanistan

 

 

Des pays assis sur des gisements de gaz naturel colossaux, des multinationales qui rivalisent pour exporter cette manne et des rebelles plantés sur les routes de transit : de l'Asie centrale à l'Inde, la géopolitique des pipelines s'intensifie à l'approche du retrait occidental d'Afghanistan.
C'est l'un des plus ambitieux projets au monde, relier les champs gaziers d'Asie centrale au sous-continent indien.


Après le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan à la fin des années 1980, les sociétés américaine Unocal et argentine Bridas s'étaient cassé les dents en tentant de construire ces autoroutes du gaz dans un remake du « grand jeu », célèbre lutte au XIXe siècle entre la Russie et la Grande-Bretagne pour le contrôle de cette région stratégique.


Mais la flamme du gazoduc espéré ne s'est jamais vraiment éteinte. Et aujourd'hui, à un an du retrait des forces de l'OTAN d'Afghanistan, les jeux se multiplient en coulisses pour construire le TAPI, un gazoduc de 1 700 kilomètres reliant les champs gaziers du Turkménistan à l'Inde, via l'Afghanistan et le Pakistan.


Le Pakistan et l'Inde cherchent désespérément de l'énergie pour assurer leur croissance économique et l'Afghanistan démuni pourrait y gagner des centaines de millions de dollars de droit de passage.
« L'Afghanistan est un pont entre l'Asie centrale et le sous-continent indien, ce projet est le premier exemple pour le prouver », se félicite Abdul Jalil Jumriany, directeur général de l'Autorité afghane du pétrole.
Les trois pays en aval ont déjà signé des contrats d'approvisionnement en gaz avec les autorités turkmènes. « La balle est désormais dans le camp du Turkménistan », qui doit ces prochains mois fournir à ses trois partenaires une liste de sociétés avec lesquelles il serait prêt à construire ce pipeline, insiste M. Jumriany.


Mais qui acceptera d'investir au moins 7,6 milliards de dollars pour un gazoduc traversant des régions instables d'Afghanistan et du Pakistan ?
Les géants américains Chevron et ExxonMobil, le malaisien Petronas et la britannique British Gas ont déjà « exprimé leur intérêt » pour construire ce gazoduc en échange de frais de transport à long terme, ont indiqué à l'AFP des sources proches du dossier.
Mais ces groupes pourraient monnayer cher leur participation, et réclamer en plus au Turkménistan des participations dans l'exploration et la production gazières. « Elles n'en font pas mystère », souligne Mobin Saulat, directeur de l'Inter State Gas Systems, société gérant les dossiers de gazoducs internationaux au Pakistan.


Reste à savoir ce que le Turkménistan acceptera d'accorder à des sociétés étrangères et les garanties exigées des pays qui les soutiennent, en particulier les États-Unis, d'autant plus favorables au TAPI qu'ils sont hostiles au second projet de pipeline régional, l'IP, censé relier l'Iran et le Pakistan.

 

Iran-Pakistan, de l'eau américaine dans le gaz ?

 

L'Iran a célébré plus tôt cette année la fin de la construction de sa portion de l'IP, un projet de 7,5 milliards de dollars devant relier le champ gazier offshore de South Pars au sud du Pakistan.
Une avancée à laquelle Washington n'a pas caché son hostilité, le département d'État soulignant qu'« il y a d'autres solutions à long terme pour répondre aux besoins énergétiques du Pakistan » et que ce dernier a plutôt « intérêt à éviter toute activité susceptible de sanction ».
« Le TAPI et l'IP sont tous deux compatibles, car nos besoins énergétiques sont supérieurs au volume des deux projets combinés », juge toutefois un haut cadre du ministère pakistanais du Pétrole. Seul hic, le Pakistan, sans le sou, n'a toujours pas lancé la construction de sa partie du pipeline, au coût estimé à deux milliards de dollars, et juge désormais « irréaliste » la fin d'éventuels travaux en 2014.

Les États-Unis oseront-ils imposer des sanctions au Pakistan, allié-clé dans la « guerre contre le terrorisme », car ce dernier traite avec l'Iran ? Islamabad nie toute menace, mais des experts du dossier évoquent des pressions de Washington, et ce malgré le récent dégel américano-iranien.

 

Guerre et paix des pipelines

 

Chaque projet de gazoduc est confronté à des défis sécuritaires qui pourraient décourager des investisseurs.
L'IP comme le TAPI doivent traverser la province pakistanaise du Baloutchistan (Sud-Ouest), théâtre d'une guerre larvée entre l'armée et des mouvements sécessionnistes.
Le second y ajoute en plus des bastions rebelles talibans en Afghanistan. « Mais le TAPI ne sera pas forcément gêné par les talibans afghans » qui pourraient être incités à l'accepter par l'intermédiaire du Pakistan, toujours en contact avec une partie d'entre eux, note Didier Chaudet, chercheur français à l'IPRI, un centre de réflexion pakistanais. Et les rebelles afghans pourraient accepter le gazoduc en échange de droits de passage informels, note-t-il.


À l'approche du retrait de l'OTAN, ces pipelines sont pour les puissances régionales une incitation économique à travailler ensemble pour stabiliser une zone déchirée par les conflits depuis plus de trente ans, notamment en Afghanistan. Un espoir qui vaut parfois au TAPI le surnom de « gazoduc de la paix ».
« C'est vrai en théorie », estime l'analyste indien Bharat Karnad, qui ne cache toutefois pas son scepticisme, estimant que le TAPI ne pourra éventuellement voir le jour qu'« à très long terme lorsque tous les conflits inter et intraétatiques de la région seront résolus ». L'IP ne sera pas non plus simple à réaliser.
Le jeu en vaut pourtant la chandelle, souligne l'ancien ministre pakistanais des Finances Salman Shah, car si ces gazoducs finissent par voir le jour, « c'est toute la région qui décollera économiquement ».

 

 

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