Sur les remparts de la poésie

Publié le par Mahi Ahmed

Sur les remparts de la poésie

Par Abdelmadjid Kaouah

Messaour Boulanouar, poète au long cours, vient de fêter, le 11 février dernier, ses quatre-vingt printemps, en la bonne ville de Sour El-Ghozlane où il est né et a toujours vécu. C’est le lieu ici d’évoquer le parcours d’un homme et d’un créateur immergé dans le pays profond dans ses peines comme ses allégresses. Ainsi donc, comme l’écrivait Jean Sénac : « Comment Messaour Boulanouar n’aurait-il pas écrit «La Meilleure force», la seule grande épopée de notre «libération», non seulement nationale, avec ses implications étroites, mais à l’échelle de l’homme universel ?» Messaour est né au lendemain du centenaire triomphaliste de la conquête coloniale de l’Algérie. Il a donc grandi, vécu sa jeunesse sous la colonisation. Et très tôt prit conscience de l’injustice qui était faite aux Algériens.

Quelques personnes et, surtout, des lectures ont ponctué son cheminement dans la vie et la création, telle la sœur de Maurice Audin, rencontrée à Sour, ex-Aumale, où elle enseignait en compagnie de son mari. De temps à autre, Maurice Audin y faisait le voyage. A 17 ans, le futur auteur de «La Meilleure force», pauvre et malade, interrompt ses études secondaires. Il s’est éveillé tôt au nationalisme et découvre les exactions du colonialisme ainsi que ses vaines promesses au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (8 Mai 1945, élections trafiquées par le gouverneur Naegelen qui se soldera notamment dans la région de Sour El-Ghozlane, à Dechmiya, par la mort de plusieurs Algériens). Nourri des poètes du patrimoine poétique ancestral – et des voix de la Résistance française et des camps de la Seconde Guerre mondiale (dont il connaît encore par cœur certains poèmes), il passera au militantisme actif. Il connaîtra la prison de Serkadji entre 1956-1957. Est-ce en prison qu’il conçoit dans sa tête «La Meilleure force», qui s’ouvre justement par le poème «J’écris». Un passage qui est devenu très connu, voire «anthologique», repris sur Internet par les amateurs de poésie à hauteur d’homme… Premières années de l’Indépendance.

Années d’enthousiasme après la guerre, en dépit des divisions fratricides… Loin de la capitale et de ses vernis, il est resté fidèle à sa ville natale où il a écrit l’essentiel de son œuvre. D’ailleurs, l’un de ses recueils s’intitule : «Je vous écris de Sour El Ghozlane». Messaour Boulanouar aura droit à une série d’avanies et «Dame Sned» ne voudra pas de lui. Fort opportunément les éditions artisanales, L’Orycte, lui consacreront plusieurs publications qui portent témoignage d’une époque où la poésie avaient encore de brillants défenseurs sans frontières. Comment a-t-il résisté au «long chagrin de fleur ternie de pierre amère» ? Par le poème ? C’est son secret. Il a longtemps connu et échanger avec Kateb Yacine et d’autres poètes contemporains, voyagé mais n’a jamais quitté sa ville. C’est sa meilleure force. «J’écris pour que la vie soit respectée par tous», scande-t-il. Sa vie a été vouée à l’écriture poétique sur une bonne vieille Japy en passant à l’ordi sans parler de cette belle écriture calligraphique, qui distingue toute une génération.

Dans un entretien en 1981 avec feu Tahar Djaout , il affirmait : «La poésie se trouve en danger, dans ce pays même où la magie du verbe accompagnait partout le peuple dans son travail et dans ses fêtes : chansons de moissonneurs, chansons de la tonte des moutons, chansons du tissage de la laine, chansons de toutes les touiza ancrées au plus profond de notre paysannerie.» Et de préciser : «Le fait poétique ne dépend pas du lieu où nous vivons, mais de la charge poétique accumulée par le poète dans le passé et parfois dans le présent (…) On ne naît pas poète, on le devient par le contact avec le monde, par le refus de tout ce qui heurte notre conscience.» Profondément enraciné dans les paysages des Hauts-Plateaux, les images qui viennent sous sa plume proviennent de la nature et de ses cycles : «L’homme, pour Boulanouar, participe de la nature, il en est un élément fécondé et fécondant ; il prend place dans l’harmonie naturelle et tout danger qui le menace pèse sur l’ordre universel.» Les années 1990 vont conduire Messaour Boulanouar à sonder un autre malheur, cette fois- fratricide en «terre triste en l’espoir ou nous parlons de suie/ de mort sauvage en terre ignoble nuit de salpêtre». Comment a-t-il résisté au «long chagrin de fleur ternie de pierre amère» ? Par le poème, sur les «Remparts des gazelles, non loin du tombeau – en injuste déshérence- de Takfarinas…

A.K.

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