Sabrak ya Ayyoub : pour Chaïma, Haroun, Ibrahim, Sana

Publié le par Mahi Ahmed

Sabrak ya Ayyoub : pour Chaïma, Haroun, Ibrahim, Sana

le 25.03.13 | 10h00

Il est parfois des faits qui, juxtaposés, télescopés ou croisés, vous brisent comme sous les effets d’un séisme et vous lacèrent les entrailles. Soudain, on n’est plus le même, on ne vit plus là où l’on croyait vivre.

Tout vacille et l’on se retrouve étranger à l’orbite sur laquelle on naviguait avec l’œil et la plante des pieds comme boussole. Je lisais un roman, qui n’avait rien d’un roman, mais que son auteur, en demandant pardon au lecteur, voulut qu’il en soit un. Vrai, il n’y avait pas dans cet ouvrage une littérature dite narrative, ni d’intrigue, pas de héros triomphant ou vaincu, pas de sentiments contrariés ou de désirs refoulés, pas de Docteur Jekyll et de Mister Hyde, mais une tragédie cosmique d’un homme confronté au mal et à la souffrance, et c’est Dieu qui les lui fait subir. Il s’agit de Vies de Job, de Pierre Assouline.

Qui, un jour, un livre en mains, n’a pas eu cette sensation inquiète de pénétrer dans les labyrinthes d’une ville inconnue et de percevoir des rais de lumière éclairant ce que l’histoire a oublié ? J’en étais un, au milieu de ma lecture des Vies de Job, l’esprit secoué par les déferlantes d’une théologie œcuménique et laïque dans laquelle Job, que l’historien Tabari nommait Ayyoub, le Juste souffrant, Ayyoub, le patient à la fidélité minérale, recevant coup après coup les épreuves de Dieu. Je lisais Les Vies de Job, et en creux ou au-dessus, se déroulait une lecture parallèle des vies algériennes, tant et tant de fois meurtries. Sabrak ya Ayyoub, tu es certainement réincarné en Algérien ! Des titres de journaux empilés sur la table m’ont déconcentré, une distance sans borne s’est creusée entre ce qui comblait mon imagination et la cruelle réalité dite en prénoms, en âge et en dates, écrits sous des photos d’enfants : 19 décembre, Chaîma, 8 ans ; 26 du même mois, Soundous, 6 ans ; 13 février Mehdi, 7 ans ; 10 février, Haroun, 10 ans et Ibrahim, 9 ans, 16 février Sana, 5 ans… enfants de Ayyoub, bourgeons de fleurs aux pétales à peine éclos. Innocences surprises dans leurs jeux, à l’aube de la vie, et outragées. Mon regard se brouille, s’obscurcit. Les images s’extirpent de la page du journal et s’impriment sur ma rétine.

Visages juvéniles, noms aux magnifiques résonances venues du lointain de l’histoire et des légendes. Enfants assassinés. Soudain l’espace devient un tableau cubiste, un miroir brisé en mille faisceaux. Quelle est cette terre, ce pays, quelle est cette ville, cette rue qui me portent et où je respire et déambule ? Quel est cet appartement qui est le mien et dont les murs, les angles et les plafonds ne cessent de se déplacer et menacent de m’étouffer. Je me sens éviscéré, décérébré, anonyme, muet, amnésique.  L’air, à peine tremblé d’une page de livre tournée, prend soudain la force d’un vent de sable  et me fait tituber comme un homme ivre. Je lisais avec cette étrange sensation de voir la biographie d’un homme, Job, faite de verbes, uniquement de verbes, se déplier et se réincarner partout, de tout temps, toujours et encore. Le pays de Ayyoub le souffrant serait-il le mien ? Les victimes sont des enfants et leurs bourreaux nous ressemblent. Sommes-nous revenus aux âges barbares, au temps  des anthropophages et de l’inceste ? J’ai fermé le livre de Job et ouvert celui de la vie banale et de ses fantômes tueurs. Les premières questions posées au monde sont déjà dans les yeux d’un enfant.

Quand les adultes les entendent, il est déjà trop tard, ils meurent avant de leur répondre et parfois, certains, tels des bêtes aveugles les chassent comme des proies, et les saccagent, laissant mère et père à leur détresse, la société à sa stupeur. Monsieur le procureur de Constantine, oublieux des mille massacres des vingt dernières années, certifie : «Ces crimes sauvages sont étrangers à notre société.» Un magistrat rassure-t-il ses concitoyens par la prestidigitation ou par le déni ?
Des articles dans les mêmes journaux me déconcertent. Faudrait-il que l’Etat algérien abdiquât de ses obligations culturelles et civiques en les confiant à des associations pieuses ? Avec zèle, celles-ci se proposent d’apprendre aux petites-filles à momifier leur corps, non seulement pour le cacher aux autres, mais pour le soustraire à elles-mêmes, sinon elles porteraient la faute et donc la culpabilité du désordre moral et social.
Toujours le déni. Le coupable n’est jamais de chez nous, jamais en nous.

Lisez les Vies de Job, Monsieur le procureur, lisez-les, je vous en prie. Qui pourrait croire que l’Algérie est plus pacifique que la Principauté de Monaco, plus propre que la Suisse, plus civique que l’Autriche, plus active que la Corée du Sud… et moins corrompue que la Norvège ? De déni en déni, nous en oublions les malheurs qui nous rongent et la compassion qui les répare. Qui sont ces immolés,
44 décès à Oran en 2012, qui sont ces milliers de haraga, Monsieur le procureur, de quelle terre inconnue viennent-ils ? Nous les oublions après l’affichage des sinistres statistiques d’immolés par le feu et de cadavres rejetés sur les côtes. Je porte en moi la douleur de mes compatriotes et comprends leur dégoût de la vie, qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Leur naufrage a commencé bien avant de frotter une allumette ou d’atteindre la haute mer. Ils ont longtemps vécu sur un radeau échoué en pleine ville ou en rase campagne. Le harrag n’appartient pas à une génération spontanée, qui du jour au lendemain perdrait la raison et engagerait sa vie sur un coup de bonneteau.

Qui connaît la panique et l’effroi de celui dont le corps se consume, celui qui hurle, en appelle à Dieu et à sa mère et s’anéantit dans les flammes ou les abysses ?
La compassion n’est pas la pitié ni le chagrin, pas la charité non plus. Elle est partage de la passion, cet autre nom de la souffrance inouïe qu’un être subit pour en sauver d’autres. Cela implique du courage et de la lucidité politiques, jamais de la fatalité. La compassion est la part que chaque homme prend sur lui pour partager la souffrance d’un autre, semblable à lui, cet autre qui ne peut, à lui-même, supporter tout le poids de la détresse quand le prédateur atteint un enfant, quand la hogra mine et désespère la jeunesse. Avoir de la compassion, c’est partager la passion qui brillait dans le regard d’El Hallaj au bûcher, dans celui de Larbi Ben M’hidi enchaîné, dans celui de Maurice Audin, de Zabana, de Hassiba Ben Bouali…

 

Benamar Médiène

 

Source: El Watan du 250313

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