Pensée pour le second Ibn Khaldoun

Publié le par Mahi Ahmed

Pensée pour le second Ibn Khaldoun

Par Abdelmadjid Kaouah

Mohammed Arkoun n’a jamais eu la prétention d’être un prophète mais un intellectuel intègre et non courtisan. Or, comme il l’a lui-même affirmé, il avait été chassé de son pays par les pressions d’un certain prédicateur (égyptien) : Al-Ghazali. Non pas Abou Hamid al-Ghazali (1058-1111) -  qualifié de « Hodjat al-Islam » après avoir conclu que la philosophie n’était qu’un fatras d’erreurs et se consacrant au mysticisme -  mais cheikh Muhammad Al-Ghazâlî Ahmad As-Saqqâ (1917-1996) exégète  -  patelin et envoutant-   fervent admirateur de Hassan Al Bannâa le fondateur de la Jamaa des Frères musulmans égyptiens qui fit une longue halte en Algérie.  Et sa présence puissamment médiatisée   laissa une forte empreinte… Notons que lors  d’une causerie religieuse, il osa quand même  dire  que   l’islam contemporain s’était arrêté aux lavabos… Dans les années 1980, rappelons-le, les coupures d’eau étaient  fort nombreuses… Pour sa part Mohammed Arkoun (1928-2010) a conçu les éléments d’une «islamologie appliquée» basée sur une lecture dialectique de l’Islam, empruntant tout à la fois à l’anthropologie et au rationalisme. Vaste défi car il suffit de faire un rapide inventaire des rigidités intellectuelles et idéologiques, des pratiques désuètes et intolérables qui sévissent dans des pays qui croulent sous la consommation octroyée par la manne pétrolière mais régie culturellement par un rigorisme étouffant où le cinéma n’a pas droit de cité, où la femme est interdite de conduire un véhicule,  voire, répudiée, n’héritant qu’à moitié et même sujette à être lapidée …Or, il est dit dans la Révélation coranique que les Arabes sont «ahcène oumma oukhrijate linas»…

Durant le ramadhan, par excellence, fleurissent  dans les colonnes des journaux et sur le petit écran  kyrielles de  causeries et sermons religieux. Un rituel où, il faut l’avouer, brille surtout l’esprit de conformité et de redondance. Guère de place aux interrogations vivifiantes, à des réparties hardies sur les choses de la religion. C’est ainsi depuis si longtemps que les causeurs et les conférenciers semblent interchangeables. Si à la mosquée, la doxa est de rigueur, on se serait attendu dans les médias à plus d’originalité.   Et la dernière pantalonnade des institutions religieuses  pour fixer le début du jeûne en France  a donné à la chorba de ce ramadhan  un drôle de goût !

Il  y a quand même l’exception qui confirme la règle. Mohammed Arkoun n’a pas manqué de relever avec courage «l’effervescente polarisation idéologique» : «Des prétextes insignifiants en eux-mêmes sont instrumentalisés pour enflammer les passions, multiplier les anathèmes, accroître le bruit médiatique, consacrer le triomphe de la pensée jetable; le tout alimentant un dangereux désordre sémantique et l’effritement de la conscience civique». Entre les deux protagonistes islam/Occident, on oppose avec une égale arrogance, sur la base d’ignorance et de préjugé, des croyances-vérités garanties par la Parole de Dieu aux certitudes scientistes, laïcistes et culturalistes se réclamant de la modernité de bazar.

Les uns brandissent le respect de la liberté religieuse sans reconnaître que la foi et les croyances par eux invoquées sont soustraites à toute investigation critique depuis le XIIe siècle, pour des raisons internes à la gestion du fait islamique dans l’histoire; les autres continuent de proclamer les «valeurs émancipatrices» d’une modernité dont les démissions intellectuelles, les dérives mytho-idéologiques notamment depuis les débuts de la colonisation, sont tout autant maintenues dans l’impensé, rendant impossibles les nécessaires débats clarificateurs sur les problèmes noués depuis le Moyen âge»… Mohammed Arkoun sait de quoi il parle : il a dirigé la monumentale «Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Age à nos jours»  (édition Albin Michel, 2006.) préfacée par l’historien Jacques Le Goff. Plus de soixante-dix spécialistes, historiens et grands témoins y retracent, sous la direction scientifique de Mohammed Arkoun, 13 siècles d’histoire, au plan politique, social et culturel. Une histoire tumultueuse et captivante portée par des éclairages actualisés et décapants, notamment de la bataille de Poitiers aux Croisades, en passant par les penseurs du Moyen-Age, l’orientalisme, la colonisation, la guerre d’Algérie jusqu’aux débats et enjeux actuels sur l’immigration. Henry Laurens, professeur au Collège de France et historien du monde arabe moderne a qualifié l’ouvrage de «divine surprise » ! Il y aura bientôt deux ans que nous a quittés Mohammed Arkoun qualifié de « second Ibn Khaldoun ». Or, comme l’oeuvre de ce dernier, la sienne reste à mieux connaître.

A.K.

Source : Algéria News

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