Où va la Tunisie ?

Publié le par Mahi Ahmed

Où va la Tunisie ?

Par Abdelmadjid Kaouah

Ce n’est pas une clause de style. La Tunisie post-Ben Ali est bel et bien à la croisée des chemins. C’est un acte terroriste qui vient de parapher dans le sang une tumultueuse transition politique. Chokri Belaïd, leader charismatique des Patriotes démocrates du Front populaire, a été assassiné. Un acte lâche et barbare. L’homme sortait de chez lui pour se diriger vers son travail. Deux assassins l’attendaient au bas de sa maison. Pour beaucoup d’Algériens, cet événement tragique a dû faire remonter à leur mémoire ces journées noires où il ne se passait pas une semaine sans un assassinat, soit commis contre un intellectuel, un journaliste, un syndicaliste, un militaire, un policier ou un anonyme homme du peuple qui refusait de céder aux sirènes de l’obscurantisme et de la haine au prétendu nom de Dieu. C’était hier, et les plaies et les blessures ne sont pas refermées. Cette première période mortifère, où les assassinats étaient ciblés, avait été précédée par un terrorisme intellectuel qui avait envahi les maisons de Dieu, lieux de piété et d’échange spirituel et fraternel. La troisième vague de ce terrorisme deviendra une opération massive d’éradication des forces vives du pays et des biens publics.

Le but : la terreur et la servitude. On sait que grâce à l’Armée nationale populaire et la mobilisation d’ardents patriotes, le terrorisme fut réduit et circonscrit mais a gardé une force de nuisance. Les plus généreux discours réconciliateurs ne l’ont pas évacué de la scène algérienne. Pour preuve, la récente agression terroriste d’In Amenas. Il en va encore, ce qui concerne l’intégrisme idéologique, qui envahit par les oripeaux de la bigoterie les profondeurs de la société. Il reste comme un humus vivace prêt à réactiver les projets de violence et de persécution contre la pensée et la nécessaire modernisation dans tous les domaines. Pourquoi évoquer l’Algérie à propos de la Tunisie ? Ce sont les Tunisiens, eux-mêmes dans un effort de vigilance, qui rappellent le lourd tribut payé par l’Algérie aux menées du charlatanisme politique. Les patriotes, démocrates et hommes de progrès en Tunisie ont, en quelque sorte, l’avantage d’éclairer leur combat à la lumière d’expériences concrètes. Bien entendu, comparaison n’est pas raison. Les circonstances historiques, les enjeux et les luttes politiques menées en Tunisie ont leur propre logique et fondement.

Les Algériens, plus de 20 ans avant la «Révolution du 15 janvier» tunisienne, avaient durant les journées historiques d’Octobre 1988, ébranlé et ébréché le système politique monopartiste autoritariste, épris de prébendes et de rentes, dans une infidélité criante aux idéaux de Novembre 1954. C’était un point de départ pour une émancipation politique et culturelle qui ne vécut hélas, telle la rose, que «l’espace d’un matin». Avant l’engouffrement dans une ténébreuse et mortifère décennie. Aujourd’hui encore, la question primordiale posée par l’expérience algérienne : «l’islam est-il soluble dans la démocratie ?» résonne avec force. Et chaque peuple de l’espace arabo-musulman est en droit d’y apporter sa propre réponse. Revoyons donc quelques jalons de l’expérience tunisienne. Le 14 janvier 2011 après vingt ans de règne, au terme de plusieurs semaines de manifestations et de répression, l’autocrate Zine El Abidine Ben Ali prenait la fuite et son régime s’effondrait. Les Tunisiens vont très vite comprendre qu’il est parfois bien plus facile de se débarrasser d’un dictateur que de reconstruire un pays.

Une expérience politique complexe et laborieuse va s’enclencher en Tunisie et ce pour la première fois dans le monde arabe. Après les grandes envolées lyriques sur le changement, la révolution, le printemps du jasmin, le désarroi social, -à l’origine du soulèvement- s’aggrave. Les régions laissées pour compte sous Ben Ali attendent que les promesses de développement deviennent des réalités. Les premières élections libres d’octobre 2011 vont donner la victoire aux islamistes d’Ennahdha dont le discours, à la fois populiste et conservateur, touche les couches les plus déshéritées de la population. Et, ils ont pour eux comme «attestation communale» la répression endurée sous Ben Ali… Les premières élections du 23 octobre 2012 libres et transparentes depuis l’indépendance du pays, en 1956, vont avaliser la victoire à l’Assemblée constituante, du parti islamiste Ennahdha, et deux partis considérés de gauche, le Congrès pour la République (CPR) et le Forum démocratique pour le travail et les libertés (Ettakatol).

Ils concluent un accord pour gouverner ensemble. Des doutes sont déjà émis par rapport à l’efficacité à gérer une transition conforme aux aspirations populaires à un changement radical. D’autres partis sont restés dans l’opposition. Pour nombre d’observateurs et de progressistes, il s’agissait d’un attelage surprenant. Ettakatol, membre de l’Internationale socialiste, se veut l’héritier de l’opposition démocratique et sociale au régime autoritaire et revendique l’héritage moderniste de Bourguiba. Le CPR de Moncef Marzouki, devenu président de la République provisoire au terme de l’accord, a été qualifié de gauche nationaliste. Son dirigeant était un ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme. Pour les islamistes, ce fut une aubaine ; la nécessité était de trouver des alliés pour disposer d’une majorité gouvernementale. Un choix arithmétique. Avec 89 sièges, ils étaient à 30 voix de la majorité absolue. Il en fut ainsi. L’Assemblée pour Ettakatol et la présidence –provisoire- de la République pour le CPR en la personne de Moncef Marzouki. Les interrogations n’ont pas manqué sur l’acceptation du CPR et Ettakatol de cette alliance avec Ennahda. Appétit de pouvoir ou volonté de consensus ?

C’est une démarche conciliatrice qui couronne une évolution : éviter d’être à contre-courant d’un besoin de réaffirmation identitaire et être en symbiose avec les exigences politiques et les aspirations à l’origine de la révolution. Une approche qui a convergé avec la stratégie dite d’un islam modéré prôné par Ennahda. Le pari était de réaliser une synthèse entre universalisme et identité. Pour les défenseurs d’une telle démarche, il vaut mieux être à l’intérieur du pouvoir qu’à l’extérieur pour occuper le champ de la transition. Une troisième voie entre dictature et islamisme était-elle possible ? Cette stratégie qui relève d’un défi à plus long terme : intégrer Ennahdha, qui représente une part non négligeable de la population, dans le système politique démocratique.

Ouvrir cette fameuse (utopique ?) troisième voie entre islamisme radical et dictature éradicatrice. «Ni l’Iran, ni l’Algérie !», disait-on dans les états-majors politiques des partis ayant fait le pari de gouverner avec les islamistes… Pari délicat, incertain et périlleux parce qu’au-delà des enjeux de la rupture avec l’ancien régime et de la relance de l’économie, Ennahdha a bel et bien un projet de société à fondement religieux. Sa force électorale étant indéniable à ce moment-là, surtout par son vaste ancrage social. Fallait-il s’opposer au risque de s’isoler et laisser le champ ou bien s’allier pour redéfinir une nouvelle synthèse de valeurs et les modalités d’une co-existence pacifique ? Le risque pour des partis de gauche dont le projet de société est différent était d’être instrumentalisés. Une fois démantelées les citadelles de l’ancien régime, les alliés trop regardant sur les libertés publiques pouvaient se retrouver «remerciés». Et ce, en s’appuyant sur les demandes d’une société en pleine crispation identitaire et puritaine. Très vite, un nouvel acteur sur la scène tunisienne va se rappeler à Ennahda, le salafisme.

Ce dernier veut régenter moralement la société sans se soucier des conditions de vie et de travail. De la prédication morale à la police des mœurs, la frontière est mince. Le salafisme va s’illustrer sur plusieurs fronts. A l’université, dans la rue, les mosquées, stigmatisant les conduites et les convictions d’une société d’une grande richesse et variété culturelle. Dès lors, les actes de violence vont se multiplier. La bannière ténébreuse du salafisme sera hissée sur le fronton des universités modernes, des religieux connus pour leur piété et sagesse seront récusés, agressés et des lieux saints de l’islam populaire seront assaillis. Du côté du gouvernement, dirigé par Hamadi Jebali, secrétaire général d’Ennahda, aucun n’acte fort pour riposter à cette dérive et ce déni de l’ordre républicain.

Sous couvert de comités de défense de la Révolution, les activistes intégristes vont se constituer en police parallèle et s’illustreront par une agressivité grandissante contre les partis républicains et démocrates. Le défunt Chokri Belaïd n’a eu de cesse de s’élever contre l’hégémonie des islamistes sur les structures de l’Etat. Il fustigeait courageusement, les dysfonctionnements et les dérives de la justice tout en alertant l’opinion sur les dangers de la violence politique. Pourfendeur de tout projet politique et sociétal hégémoniste, sa popularité grandissante a attisé la haine des radicaux. Il fallait faire taire cette voix. Comme ce fut le cas en Algérie quand fut assassiné Abdelhak Benhamouda, le charismatique secrétaire général de l’UGTA. Comme en Algérie, on parle maintenant, à Tunis de «listes»… Où va donc la Tunisi ? Le temps des décantations semble avoir sonné pour les protagonistes de la Révolution de velours maghrébine. Martyr de la démocratie, Chokri Belaïd a eu des funérailles populaires à la hauteur de son idéal

Une troisième voie entre dictature et islamisme était-elle encore possible en Tunisie ? Une troisième voie entre islamisme radical et dictature relève-t-elle d’une vue de l’esprit ? Les derniers évènements qui ont marqué la transition politique en Tunsie semblent l’infirmer en partie. Avec l’irrédentisme intégriste, la violence qui vient de faucher l’une des figures de proue de la lutte pour les libertés et le progrès, l’expérience tunisienne qui se voulait originale et ouverte sur toutes les identités idéologiques et politiques dans une co-existence apaisée est sujet à caution. Dans un entretien récent, l’universitaire et écrivain Tahar Bekri nous confiait déjà : « La démocratie n’est pas une coquille vide, c’est une pratique, ce n’est pas un beau discours mais une réalité concrète qui doit profiter au peuple qui s’est soulevé contre l’injustice et l’oppression.» A la question : l’islamisme peut-il être soluble dans la démocratie ?

Tahar Bekri précisait : «Oui, s’il est respectueux des règles démocratiques dans le jeu politique. Hélas, l’atteinte aux libertés qui s’exerce actuellement au nom du sacré, notion vague et théocratique : attaque des artistes, intimidations et menaces contre les intellectuels, mainmise sur les médias, destruction des biens privés,… est un mauvais signal anti-démocratique. L’islamisme au pouvoir qui a légalisé certains partis salafistes radicaux et violents, les laissent faire, sans impunité ou presque. Comment accepter qu’ils changent le drapeau national par leur drapeau noir à l’université de Tunis ? Plus de 89 festivals culturels ont été empêchés par ces extrémistes.» Et de conclure de façon prémonitoire : «L’islamisme d’Ennahda qui s’est présenté avant les élections du 23 octobre 2011 comme modéré, moderne, s’est transformé vite après sa victoire en confiscation de l’Etat, en machine à procès qui broie la vérité, tandis que les coupables qui ont spolié la richesse du pays et humilié le peuple, coulent de beaux jours toujours dans les pays frères, ceux-là mêmes qui rêvent de voir le fondamentalisme s’installer durablement en Tunisie, car sa modernité dérange, son émancipation aussi.»

C’était dit bien avant que Chokri Bélaïd ne tombe sous les balles. Depuis, le pays est plongé dans une grave crise politique. Ennahha est pointé du doigt. A la question cruciale de l’heure : où va la Tunisie ? Le président provisoire de la République tunsienne vient de répondre sans ambages, avec sa faconde habituelle et ses mots d’esprit, dans un entretien à la presse française. La Tunisie a «absorbé le choc» de l’assassinat de l’opposant Chokri Belaïd, estime Moncef Marzouk, «nous passons cette épreuve sans trop de dommages. Le pays n’est ni à feu ni à sang ! Il n’y a pas un seul mort, pas un seul blessé, je touche du bois. Le pays est resté calme dans l’ensemble, même les contre-manifestations se sont déroulées dans le calme». Vision trop optimiste ? Propos de circonstance ? Issu d’un parti de gauche laïque, M. Marzouki , met en garde contre l’emploi du mot «islamiste» au sujet du parti Ennahda au pouvoir : «Je vois les journaux français parler des «islamistes» qui gouvernent la Tunisie, et utiliser le même mot pour parler des insurgés du Mali, c’est un abus de langage ! «Si, moi, j’ai un souci avec Ennahda, ce n’est pas parce que c’est un parti islamiste, mais parce que c’est un parti conservateur.» «Ils font partie du paysage politique, ils sont passés devant le peuple, ils ont été élus», a-t-il rappelé. Ainsi donc, celui dont l’intransigeance face au régime de Ben Ali lui a valu le respect des Tunisiens, persiste et signe de co-habiter avec un parti d’essence religieuse validé par les urnes.

Pourtant, la façade d’honorabilité d’Ennahda vient de connaître à l’extérieur comme à son intérieur de sérieuses fissurations qui révèlent sa nature composite, tiraillée entre une tendance intégriste avouée et un courant plus réaliste. Adversaires dans un même parti, incarnés par le «guide» Rached Ghannouchi et le Premier ministre, Hamadi Jebali. Par ailleurs, le vice-président d’Ennahda, le cheikh Abdelfattah Mourou, qui s’était élevé contre les dérives du salafisme, a demandé le retrait de Ghannouchi qu’il accuse d’avoir mené le parti au désastre. Hamadi Jebali, le soir de l’assassinat de Chokri Bélaïd, qui prenait ses distances avec la doxa d’Ennahda en affirmant sa volonté de mettre en place un gouvernement technocratique et d’accélérer la transition. Une décision qui a surpris l’opinion publique et soulevé l’irritation de son propre parti, Ghannouchi en tête, ne digère pas une telle décision. Il n’est pas le seul, le CPR, parti de M. Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Djaâfar (qui préside l’Assemblée constituante), qui forment avec Ennahda l’ossature de cette troïka. Un tel attelage va-t-il survivre à la crise multidimensionnelle de la Tunisie post-Ben Ali ? Les tractations politiques vont bon train. On annonce l’imminence d’un nouveau gouvernement. A gauche, et dans la rue, on se prive pas de penser que cela tient du marchandage dans le sang de Chokri Bélaïd.

A. K.

 

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