Où sont passés les démocrates arabes ?

Publié le par Mahi Ahmed

Où sont passés les démocrates arabes ?

 

Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com

Passe que des magistrats italiens imputent le comportement criminel d’un compatriote à une pseudo «vulnérabilité génétique», rendue responsable de son «comportement agressif impulsif».
On pourrait inscrire cette jurisprudence dans la tradition coloniale la plus minable, comme celle de l’école psychiatrique d’Alger attachée au nom du professeur Porot(*). Il ne faut pas être devin pour établir la filiation entre une islamophobie dévastatrice et des thèses pseudo-scientifiques. C’est un travers dont s’efforcent de se démarquer d’illustres représentants des grands courants de pensées, notamment anglo-saxons. Larry Diamond, de l’Université de Stanford, où il dirige le Centre sur la démocratie, le développement et le rôle du droit, revient sur cette filiation plus ou moins systématisée entre l’autoritarisme, la répression, les violations des droits de l’homme en vigueur dans nos pays et les éléments constitutifs de notre identité, notamment la langue arabe et la religion musulmane, dans une étude au titre lourd de signification : «Why are there no arab démocraties?» - Pourquoi il n'existe pas de démocraties arabes ?(**) L’expansion du modèle de démocratie occidentale depuis la «troisième vague» des droits de l’homme lancée en 1974 est impressionnante et affecte toutes les sphères culturelles, à l’exception de la nôtre. Quand cette vague a commencé en 1974, le monde ne comptait que 40 démocraties, établies dans leur écrasante majorité en Occident. En 1990, deux ans après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, il y avait 76 démocraties électorales (ce qui représente un peu moins de la moitié des Etats indépendants dans le monde). En 1995, ce nombre grimpe à 117 – soit les trois cinquièmes de tous les États. Après avoir établi cet «heureux » hégémonisme démocratique, l’auteur s’étonne que ce qu’il qualifie par ailleurs de «masse critique des démocraties» existe partout, sauf dans une seule région du monde : celle qui couvre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord — c’est à dire la nôtre. «L'absence persistante» de tout régime démocratique dans le monde arabe, à la seule exception notable du Liban d’avant la guerre civile de 1975, est perçue comme «une anomalie frappante». L'hypothèse, expresse ou tacite, la plus courante au sujet du «déficit démocratique arabe » le rattache à un terreau supposé hostile aux valeurs démocratiques, à la modernité et au progrès – terreau formé d’éléments disparates de la superstructure, notamment, la religion ou la culture, la langue, les traditions, ect. C’est notamment le cas de l’historien britannique Elie Kedourie qui s’autorisait à conclure, en 1992, qu'il n'y a «rien dans les traditions politiques du monde arabe, qui sont les traditions de l'islam politique, qui pourrait rendre familière, voire intelligible, l’effectivité d’un gouvernement constitutionnel et représentatif», parce que les pays arabes seraient «habitués à l'autocratie et de l'obéissance passive »(***). Larry Diamond refuse d’accréditer cette thèse de la culture ou de la religion comme «explication convaincante du déficit démocratique arabe», pour fixer davantage la géopolitique et les structures politiques internes des Etats arabes. D’abord l’Islam n’est pas coupable parce que souligne-t-il, en rappelant les travaux de Alfred Stepan et Graeme Robertson(****), le monde musulman dans son ensemble affiche moins d’hostilité à l’endroit des valeurs démocratiques que la sphère arabe de ce même monde. Selon ces travaux, la comparaison de 16 pays à majorité arabo-musulmane avec 29 pays à majorité musulmane donne à ces deniers un avantage incomparable dans «l'extension des droits politiques démocratiques au profit de leurs citoyens». En application du «critère minimal de la démocratie électorale» (élections libres et équitables) établi par l’ONG Freedom House, huit Etats non-arabes à majorité musulmane sont comptabilisés comme des démocraties, alors qu’aucun Etat arabe ne figure dans cette liste. Au-delà de ce grand agrégat, il existe «un grand écart dans l’exercice des libertés» entre les Etats arabes à majorité musulmane et les Etats musulmans non arabes. À la fin de l'année 2008, seize Etats arabes du Moyen- Orient avaient un score moyen de 5,53 (à l’échelle de Freedom House, la plus mauvaise note de 7 indiquant le «moins de liberté» possible). A l’opposé, les trente autres États à majorité musulmane ont obtenu une note moyenne de 4,75, soit une «différence considérable » de plus d’un point. Pas plus que le facteur religieux, les divisions «sectaires et ethniques» aussi profondes soient-elles, comme c’est le cas en Irak et au Liban, ne peuvent être un frein à la démocratie. Ces deux derniers pays sont, aujourd’hui, plus proches de la démocratie électorale complète que des pays plus homogènes, comme l'Égypte et la Tunisie qui sont, au contraire, les plus autoritaires. Le déficit démocratique aurait alors d’autres fondements. Peutêtre que les populations arabes ne veulent tout simplement pas de la démocratie formelle (électorale) ? L’auteur écarte cette hypothèse au motif que des sondages crédibles auraient montré que l’opinion publique est dans son écrasante majorité (plus de 80% en Algérie, Jordanie, Koweït, Maroc, Autorité palestinienne, et en Irak) favorable au système démocratique de gouvernement et le trouverait utile, «malgré ses inconvénients »(*****).
La religiosité interviendrait même ici comme facteur multiplicateur de la revendication démocratique parmi les musulmans : «En fait, les plus religieux sont plus susceptibles que les moins religieux de croire que la démocratie, malgré ses inconvénients, est le meilleur système politique.» Une enquête réalisée en 2003 et 2004 a également révélé que «5 à 10% de la population soutient l'autoritarisme laïque et que la même proportion appuie l'autoritarisme islamique». A quel autre facteur pourrait alors être rattaché notre déficit démocratique ? Au manque de bien-être matériel, peut-être, car souvent associé au potentiel d’un pays à pouvoir conquérir et à conserver la démocratie. Ce paramètre ne résiste pas non plus à la force des chiffres : «Si l'on compare le revenu par habitant (en dollars constants de 2007), le Koweït est presque aussi riche que la Norvège, Bahreïn est sur un pied d'égalité avec la France, l'Arabie saoudite avec la Corée, Oman avec le Portugal, et le Liban avec le Costa Rica. Seuls l'Égypte, la Jordanie, le Maroc, la Syrie et le Yémen enregistrent des revenus inférieurs, mais il reste qu’ils ne sont toujours pas plus pauvres que l'Inde ou l'Indonésie, “où la démocratie fonctionne en dépit d'un manque de prospérité générale” ». Et si le problème était dans la structure économique marquée par des relents distributifs – au sens où elle favorise la consommation au détriment de la production et de la création de richesses - ? Parmi les seize pays arabes, onze sont des «Etats rentiers», dans le sens où ils sont fortement tributaires (de 70 à 90 % de leur fiscalité) des revenus du pétrole et du gaz (un revenu non mérité) et qui est par ailleurs très inégalitaire (du fait de la prédation rentière). «La plupart sont tellement inondés de liquidités qu'ils n'ont pas besoin d'imposer leurs propres citoyens». C’est justement là que réside «une partie du problème» car, de l’avis de Larry Diamond, ils ne parviennent pas à faire aboutir les attentes organiques de la responsabilité » qui s’expriment dans des États lorsque leurs citoyens paient l’impôt. En dispensant du paiement de l’impôt, la rente pétrolière amenuise «la nécessité pour le gouvernement de solliciter le consentement de ses sujets» et «plus le niveau d'imposition est bas, moins est importante la demande de représentation du public». Peut-être que l’acquisition d’une citoyenne active ne peut se passer de l’impôt comme moyen de socialisation de l’Etat ? «Pas un seul des 23 pays qui tirent l'essentiel de leurs recettes d'exportation du pétrole et du gaz n’est aujourd'hui une démocratie. Et pour de nombreux pays arabes, la malédiction du pétrole ne sera pas levée de sitôt.» En tout cas, pas avant que l’impôt ne s’y substitue pour pourvoir aux besoins des Etats.
A. B.
(*) Un bref aperçu est donné de cette école par Abderrahmane Moussaoui, in De la violence en Algérie, les lois du chaos, paru aux éditions Barzakh, Alger, 2006, page 15.
(**) Larry Diamond, Why are there no arab démocraties ? Journal of Democracy – édité par la National Endowment for Democracy et Johns Hopkins University Press - Volume 21, Number 1 January 2010, pp. 93- 104.
(***) Elie Kedourie, Democracy and Arab Culture (Washington, D.C.: Washington Institute for Near East Policy, 1992), 5–6.
(****) Alfred Stepan and Graeme B. Robertson, An Arab More Than a Muslim Democracy Gap, Journal of Democracy 14 (July 2003), pp. 30–44.
Huit démocraties sont recensées parmi les 47 Etats que compte le monde musulman dont aucune n’est arabe. Il s’agit de l’Albanie, du Bangladesh, des Comores, de l’Indonésie, du Mali, du Sénégal, de la Sierra Léone et de la Turquie. Pour creuser encore plus le fossé entre la langue et la religion, Larry Diamond inclut deux autres pays (Brunei et les Maldives).
(*****) Mark Tessler and Eleanor Gao, Gauging Arab Support for Democracy, Journal of Democracy 16 (July 2005) : 82–97, aussi Amaney Jamal and Mark Tessler, The Democracy Barometers: Attitudes in the Arab World, Journal of Democracy 19 (January 2008): 97–110.

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/08/03/article.php?sid=103968&cid=8

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