M. Di Maggio : Le Parti communiste français à travers le débat interne et le rôle des intellectuels (1958-1978)

Publié le par Mahi Ahmed

 

Écrit par Di Maggio (Marco)   

Ce texte constitue la trame de l'exposé fait par Marco Di Maggio lors de la séance du 31 octobre 2009 du séminaire Marx au XXIe siècle

 

Dans cette recherche j’analyse le période de l’histoire du Parti Communiste français des années soixante et soixante-dix du XXe siècle à partir des trois aspects : le rôle qu’ont joué les intellectuels du parti, la fonction réservée à la production théorique dans l’élaboration de la ligne politique, et les formes et contenus du débat politico-stratégique dans le groupe dirigeant.

Étudier le PCF dans les années soixante et soixante-dix veut dire analyser le processus de maturation des multiples dimensions de sa crise qu’on peut définir comme une crise d’hégémonie.

Par crise d’hégémonie j’entend notamment la difficulté progressive que rencontre le parti à représenter les intérêts, les attentes et les formes de conflictualité des couches sociales qu’il représente et l’incapacité à élargir sa propre influence politique, culturelle et idéologique dans une société soumise à une mutation profonde et dans une phase historique mondiale marquée par de grandes transformations.

A partir du contexte historique spécifique, le but principal a été aussi de reconstruire et d’analyser le parti communiste français comme intellectuel collectif en particulier à reconstruire le développement de son projet politique et à évaluer dans cette reconstruction sa capacité à activer des processus hégémoniques, voire a renouveler et à élargir son influence sociale, politique et culturelle.

C’est donc à partir de ces fondements que j’ai essayé d’étudier l’évolution du PCF. J’ai essayé de le faire à travers une reconstruction chronologique fondée sur les documents d’archives pour retracer la façon dont évolue la culture politique, le fonctionnement et le rôle du PCF dans la société française.

Je suis parti du choc constitué par le retour de C. De Gaulle et par la défaite électorale de 1958, qui semble compromettre la tentative du PC de sortir de l’isolement de la Guerre Froide.

Dans cette période malgré le révélations du 20e congrès du PCUS sur le stalinisme les communistes français continuent à se montrer méfiants vis-à-vis du réformisme kroutchevien.

Après la crise de 1956-1958, le principal souci de Thorez et du groupe dirigeant du PCF est de sauvegarder le parti grâce à la solidité de sa structure organisationnelle, de sa doctrine et de son idéologie.

Ainsi sur le plan du mouvement communiste le modèle soviétique reste pour les communistes français la source des « principes universels » valables pour tous les partis.

Sur le plan national celle que a été appelé l’activité tribunitienne – c’est-à-dire la concentration de l’activité du parti sur la représentation des exigences matérielles des classes populaires – garantit la force et l’efficacité de l’action du PCF et la solidité de son hégémonie dans la classe ouvrière française.

Donc, au niveau national, le refus de prendre en considération toute hypothèse de autonomie de l’URSS et de développer une réflexion en direction de voies nationales conduit le PCF à se concentrer sur l’opposition au « pouvoir personnel » de De Gaulle en utilisant les luttes revendicatives dirigées par le parti et par la CGT, afin de pousser les autres syndicats et organisations de la gauche dans une dynamique unitaire ou frontiste.

De cette stratégie découle aussi la position assumée par les communistes dans le mouvement d’opposition à la Guerre d’Algérie. Le PCF est sans doute l’un des protagonistes de la mobilisation contre la guerre, cependant son opposition est fondée sur des objectifs que l’on pourrait définir de « traditionnels ».

Malgré la place occupée par la France dans la crise des anciens équilibres impérialistes, la position prise par le parti communiste sur le conflit algérien démontre qu’il n’arrive pas à produire une analyse et une stratégie efficaces. Figé sur ses objectif traditionnels et attaché à une conception de l’internationalisme lié aux principes d’unité du mouvement communiste, le PCF ne comprend pas vraiment l’importance des mouvements de libération nationale et de leur lien avec le mouvement communiste en général et avec la stratégie des PC des pays capitalistes en particulier.

Cependant tous ça n’entraîne pas une situation d’immobilisme.

Au début des années soixante au moment où en URSS et dans le mouvement communiste semble se profiler une sorte de déstalinisation contrôlée, fondée sur le compromis dans la direction soviétique, le PCF commence lentement à prendre en compte la question des « voies nationales ».

Il s’agit d’un processus très lente qui commença avec l’élimination de Casanova et de Servin, et se précise au moment de la succession de Thorez à Rochet.

C’est en effet dans cette période que se dessine à l’intérieur du parti celle que j’ai appelé la dialectique entre conservation et renouvellement, qui accompagnera son évolution jusqu’au court-circuit de la fin des années soixante-dix et même au-delà.

La succession entre Thorez et Rochet qui se déroule entre 1961 et 1964 n’est donc pas qu’un simple passage du stalinisme de la Guerre Froide à sa forme plus souple.

Rochet cherche à utiliser les différentes forces de renouvellement qui se développent dans le parti pour tirer définitivement le PCF hors de l’isolement toute en réactivant un dynamique frontiste.

Dans ce cadre la stratégie d’union de la gauche devient la limite et l’instrument de contrôle de toute instance rénovatrice qui se développe dans le cadre de l’action sociale et politique du parti communiste.

D’ailleurs l’approfondissement de la rupture entre soviétiques et chinois dans le mouvement communiste coïncide avec le changement de secrétaire général dans le parti français.

C’est donc autour de la moitié des années soixante que le PCF commence ce qui a été defini comme son Aggiornamento. C’est à dire un difficile processus de misa à jour stratégique et idéologique qui se poursuivra jusqu’à la fin des années soixante-dix.

Tout au cours de cette Aggiornamento les forces et les instances de renouvellement se mesureront avec celles qui opèrent pour la conservation des anciens équilibres de pouvoir interne et de ses représentations idéologico-culturelles. Cette confrontation exprime les changements sociaux en cours, la rupture des équilibres politiques nationaux et internationaux et le déclin progressif de la force propulsive de l’Union Soviétique.

La première expression de ce contradiction entre renouvellement et conservation nait au cours de la mobilisation contre la Guerre de l’Algérie et dans l’expérience de l’Union des étudiants communistes .

L’UEC est devenue au début des années soixante la plus importante formation politique du monde estudiantin et en son sein militent beaucoup des jeunes qui ne sont pas inscrits au PCF.

Dans l’UEC l’expérience de l’opposition à la Guerre d’Algérie et le contexte politico-idéologique du début des années soixante sont à l’origine d’une série de réflexions critiques sur le fonctionnement, la structure et la stratégie du PCF. De manière souvent confuse et contradictoire les documents de l’UEC mettent en question la fonction tribunitienne du parti et sa manière de mener les luttes et de concevoir le rapport avec les mouvements sociaux.

En plus, les étudiants communistes demandent une analyse approfondie du stalinisme et de ses conséquences et revendiquent la nécessité de construire l’unité des gauches à partir d’une nouveau bloc social. Ils commencent à réfléchir à un nouveau sujet social protagoniste du processus révolutionnaire, qui voit la classe ouvrière avoir la même importance voire le même rôle des autres couches des classes populaires notamment des intellectuels.

Dans UEC on trouve donc toutes les références idéologiques qui traversent le mouvement communiste et révolutionnaire de cette époque. L’organisation devient alors l’expression la plus avancée de la mutation qualitative et quantitative du monde estudiantin. Dans l’UEC de la première moitié des années soixante l’on entrevoit le mouvement de Mai 68.

L’irruption de l’UEC comme force de renouvellement du PCF naît donc sur la ligne qui divise le parti du reste de la société. En effet, la fin du monolithisme stalinien et les débuts de la Ve République déterminent la crise de la structure contre-sociétale qu’était le PCF pendant la Guerre Froide.

Cela suscite la réaction hostile du groupe dirigeant vis-à-vis des instances et des pratiques de l’UEC. Réaction qui conduit à la normalisation progressive de l’organisation.

Cependant pendant qu’il normalise l’UEC le groupe dirigeant du PCF ne défende pas simplement le parti comme une contresociété mais il contribue a créer des espaces où on mène une critique du stalinisme et il permet la révision des fondements idéologiques et doctrinaux de la Guerre Froide.

Cette révision contrôlée est fonctionnelle à la stratégie unitaire de Rochet, qui en 1965 portera le PCF à appuyer la candidature de Mitterrand à la Présidence de la République.

Ainsi les ouvertures sur le plan doctrinaire servent à réactiver la dynamique frontiste sur le plan politique, et sont en même temps utiles à la consolidation de la légitimité du groupe dirigeant mise en crise par la fin du monolithisme idéologique de la Guerre Froide.

Cette stratégie ouvre de nouveaux espaces et assigne un nouveau rôle aux intellectuels communistes.

En effet dans cette phase Aragon et surtout Garaudy sont chargés de gérer le bouillonnement qui agite le monde intellectuel, où l’on assiste à l’ouverture du débat sur la philosophie marxiste. Ce phénomène, aux dimensions internationales produit parmi les intellectuels du PCF le bouleversement de la plupart des équilibres consolidés pendant la période précédente.

Dans les prises de position des intellectuels communistes, le questions du fonctionnement, de la stratégie et de la culture politique du PC sont le plus souvent présentes de façon implicite et cachée. En autre le débat prend la forme d’une querelle idéologico-doctrinale plus que celle dune discussion théorico-stratégique.

Malgré cela la confrontation entre les philosophes communistes, en plus de toucher au problème du stalinisme, investit de plus en plus la dimension politique et met en discussion le rapport entre production théorique et élaboration stratégique au sein du parti.

Ainsi, avec les étudiants communistes mais aussi chez les intellectuels, l’Aggiornamento tend sans cesse à dépasser les limites fixées per la direction.

Mais face à cette phénomène le groupe dirigeant ne favorise pas une confrontation ouverte et démocratique qui soi fonctionnelle au renouvellement du parti.

La direction centre son action dans la seule démarche qui lui permette de contrôler le débat, c’est-à-dire que elle entend réaffirmer et restructurer l’équivalence entre élaboration théorique et production idéologique qui caractérise la culture politique du parti.

En 1966 le débat entre philosophes commence à aborder des questions qui touchent la politique du PCF.

Face à cette situation, qui se développe dans le cadre d’un durcissement du conflit entre les philosophes communistes, le groupe dirigeant cherche à mettre sous contrôle le débat et à le ramener dans le cadre de sa ligne politique.

Les solutions mises en œuvre sont le résultat d’un compromis aussi bien organisationnel que doctrinaire. Ce compromis est formalisé dans la résolution du Comité Central qui se tient à l’Argenteuil en mars 1966.

Dans ce document le PCF reconnait formellement la liberté de création artistique et littéraire et ce faisant se propose de jouer le rôle d’interprète des meilleures expressions de la culture nationale.

Cependant, comme le dit Althusser, avec Argenteuil le parti renonce à l’autonomie du marxisme pour adopter une sorte d’éclectisme humaniste et national. Cette prise de position est nécessaire pour sortir de son isolement et afin d’être pleinement intégré au système politique national.

Pour l’activité des intellectuels le compromis d’Argenteuil définit les bases d’un dispositif où s’alternent mesures de libéralisation, de contrôle et de participation. Ce système maintient inchangé le rapport préexistant entre théorie, idéologie et politique, et fait fusionner les deux premiers éléments pour en faire un complément du troisième.

Le jugement d’Althusser sur la « misère théorique du communisme français » révèle dans le compromis d’Argenteuil sa substantielle justesse.

Avec le repositionnement de la stratégie sur un plan unitaire et nationale et avec cette restructuration du corpus doctrinaire dans cette direction, en 1967 le PCF semble être sorti de l’instabilité dans laquelle il se trouvait. Cependant depuis 1966-67, cette démarche est a nouveau mise en cause par le radicalisme des mouvements sociaux.

En effet les modalités de la participation communiste à la mobilisation de solidarité avec le Vietnam manifestent l’inquiétude du parti et de sa direction face à l’apparition de mots d’ordre et de pratiques de lutte radicales qui échappent à son contrôle et qui commencent aussi à influencer certains militants communistes.

Cette situation et les mesures adoptées pour l’affronter n’aident pas le parti face au mouvement de Mai 68.

Pendant le mouvement de mai-juin on peut relever trois sensibilités dans le Parti communiste.

La première, que l’on pourrait qualifier d’identitaire, est illustrée par l’article écrit par Marchais au début du mois de mai : ici le radicalisme du mouvement est vu comme le résultat de l’action de provocateurs et d’extrémistes manipulés par le pouvoir gaulliste.

La seconde position témoigne de sensibilités hétérogènes et transversales et implique de nombreux intellectuels, dont Althusser (qui adopte une position tout à fait original), mais aussi Garaudy, Aragon, les rédactions des revues Démocratie Nouvelle et les Lettres françaises. D’ailleurs on a aussi de nombreux militants de bases du parti et de la CGT.

Bien que de façon confuse, on distingue au sein de cette seconde sensibilité l’exigence de prendre sérieusement en considération l’originalité du mouvement de manière à ce qu’il contribue au renouvellement du PCF, notamment au renouvellement de sa stratégie de parti révolutionnaire.

La troisième tendance, enfin, peut être définie de « centriste ». Elle se réunit autour de Rochet et essaye de produire une synthèse en reconnaissant la force et l’importance du mouvement estudiantin et en le raccordant aux luttes revendicatives de la classe ouvrière.

A partir d’une conception qui propose une sorte de répétition du schéma du Front Populaire, Rochet voudrait utiliser le luttes pour renforcer la dynamique frontiste et conduire le PCF au gouvernement.

Au cours des événements de mai-juin, l’irruption sur la scène de la classe ouvrière détermine l’unité de la direction du PCF. En effet, la grève des travailleurs permet au parti communiste d’entrer dans le jeu et d’y figurer comme l’un des principaux protagonistes.

Fort du rôle de la CGT et de sa capacité de mobilisation, encore une fois le PCF met l’accent sur les mots d’ordre typiques de sa tactique : amélioration des conditions matérielles de la classe ouvrière mais aussi des étudiants et des travailleurs intellectuels, et formation d’un gouvernement d’unité démocratique.

Parallèlement au mouvement de mai-juin on a le Printemps de Prague, qui fait de l’année 1968 un véritable « année terrible » pour le PCF.

En effet on pourrais dire que dans le parti les événements tchécoslovaques provoquent encore plus de tourments que le mouvement de lutte qu’on a en France .

Faces à ces événements subsiste la confrontation entre le trois tendances déjà décrites.

Après la condamne de l’invasion au mois d’Août, sous la pression des éléments les plus liés au bloc soviétique, le PCF refuse de mettre en question de manière plus profonde les rapports politiques et idéologiques avec l’URSS et les principes de fonctionnement du mouvement communiste. Dans ce cadre la direction marginalise Garaudy, qui demande publiquement une critique radicale de soviétiques.

Ainsi, le mouvement de Soixante-huit et la répression de Prague soulignent les contradictions de l’Aggiornamento communiste.

Cependant il est utile de préciser que même en cette circonstance, ne se détermine pas une fermeture totale de la part du PCF.

D’abord sa condamnation de la répression de Prague n’est pas sans conséquences. Après les événements tchécoslovaques, le groupe dirigeant prend conscience que l’action du parti doit désormais se dérouler presque exclusivement dans la perspective nationale et que les rapports avec l’URSS, même si sont indispensables d’un point de vue matériel et idéologique, doivent le plus possible rester séparés du développement de la stratégie nationale du parti.

Avec le document qu’on appelle le Manifeste de Champigny, et qui est approuvé par le comité central au mois de décembre 1968, le PCF reconnait définitivement la perspective des « voies nationales au socialisme » voire de la « voie française au socialisme ».

Dans cette perspective il adopte une stratégie d’action au sein du mouvement communiste qui ne va pas au-delà de l’affirmation de sa fidélité à l’URSS. Une position principalement idéologique à la quelle corresponde une réduction considérable de l’action politique du parti français dans le mouvement communiste.

Dans le Manifeste de Champigny sont formellement reconnus le pluralisme des partis et l’alternance. La « démocratie avancée » annonce une transition graduelle et pacifique vers le socialisme, fondée sur un processus de réformes institutionnelles et économiques.

Face à l’extrême fragmentation qui traverse la galaxie socialiste, le parti communiste, au-delà de son rôle de promoteur de luttes sociales, se définit comme le principal parti d’opposition politique et, lors des présidentielles de 1969, il devient la figure principale de la construction de l’Union de la gauche.

Dans le début des années soixante-dix, puisque le mouvement social de soixante-huit n’a pas produit de résultats politiques, la perspective unitaire se confirme comme étant le seul chemin possible permettant d’aboutir à un changement.

L’union de la Gauche est alors entendue comme la réalisation d’un programme unique de gouvernement entre partis plus que comme le résultat d’un mouvement de masse. Ainsi le mouvement de mai-juin et les événements tchécoslovaques accélèrent l’intégration du PC dans le système politique national.

En d’autres termes, on pourrait dire qu’avec 1968 le PCF ne bénéficie plus comme avant de la force du mouvement populaire, car sa fonction de « tribun du peuple » entre en crise a cause de changements dans la société et dans le formes des conflits sociaux .

C’est pour cette raison que le PCF s’oriente de façon plus marquée vers un accord politique avec les socialistes dans la cadre d’une stratégie réformiste nationale.

En effet, l’intégration du PCF dans le système politique national a lieu à partir de la convergence entre la politique communiste et la prise de contrôle de la galaxie socialiste par Mitterrand.

Donc, contrairement au Front Populaire des années trente, l’Union de le Gauche n’est pas le résultat du mouvement de 1968, elle ne se réalise pas grâce à la poussée du mouvement populaire mais dans une période où les conflits sociaux connaissent une phase de reflux ou de fragmentation.

Ce sont donc les difficultés rencontrées en 1968 qui poussent les communistes vers un accord avec le PS et vers l’intégration dans le système politique national. Quand le parti communiste représente avec difficulté les instances des mouvements et des conflits et quand il ne réussit pas à construire une synthèse politique avec le nouvelles couches protagonistes du conflit social, il tend à glisser de plus en plus vers une dimension toute politique, constitué par le « Programme Commun de Gouvernement ».

Cela ne signifie pas qu’à l’intérieur du parti n’est lieu aucune tentative de modifier la capacité de mobilisation des masses populaires et les formes de promotion de la lutte de classe. Au contraire, dans sa double dimension, celle du renversement des formes du conflit social et celle de la rupture définitive de l’unité du mouvement communiste, 1968 détermine une accélération dans le renouvellement du PC.

En effet, un aspect qui émerge de la réflexion produite par le parti communiste sur ces événements et qui est à la base du renouvellement de la première période du secrétariat Marchais, est la conscience de la centralité de la dimension idéologique et culturelle dans la bataille politique.

Cette centralité touche au problème du nouveau rôle des intellectuels, et donc à l’importance de la politique culturelle, et aussi à la question du maintien de l’hégémonie dans la classe ouvrière où le parti et le CGT se confrontent à d’importantes transformations, avec l’influence croissante d’autres sujets et organisations.

Ainsi dans la première moitié des années soixante-dix le PCF semble continuer même accélérer son processus d’Aggiornamento.

Mais la question est de comprendre de quelle mise au jour il s’agit.

En effet, ce processus, qui est à la base de l’alliance avec les socialistes, ne produit pas de changement essentiel dans la structure bureaucratique du parti et n’aboutit pas à une modernisation profonde de la culture politique et des références idéologiques du corps militant.

Le groupe dirigeant et tout le parti se retrouvent de nouveau confrontés à la contradiction permanente entre renouvellement et conservation.

En particulier les contradictions de la stratégie du PCF pendant la période de l’union de la gauche nous montrent essentiellement une la dialectique entre trois éléments :

– premièrement un renouvellement utile à l’intégration dans le système politique à travers un processus de « déradicalisation » et d’abandon définitif de la fonction tribunicienne et antisystème, c’est-à-dire une lente évolution analogue à celle du PCI.

– Deuxièmement, le replis identitaire sur les vieilles formes et représentations du conflit social. Il s’agit du retour à la vieille fonction tribunicienne dans la tentative de maintenir l’enracinement traditionnel à travers la représentation économico-corporative des intérêts et des cultures des classes populaires.

– Troisièmement, la tentative de renouvellement de la fonction tribunitienne et antisystème à travers une restructuration du parti. Une restructuration qui soit en mesure de prendre en considération les changements sociaux et politiques nationaux et internationaux et qui soit capable de se connecter avec les forces qui dans les autres partis communistes et dans le monde tentent d’élaborer des nouvelles théories et pratiques de la révolution.

Il faut préciser que ce dernière option n’est pas un possibilité totalement abstraite, car dans le PCF des années soixante-dix, dans certains aspects de sa rigidité idéologique comme dans le prises de positions de certains intellectuels – comme Althusser par exemple – on trouve les éléments de cette possible alternative.

Donc la contradiction jamais résolue entre l’évolution réformiste, le repli identitaire et celle qu’on pourrait appeler la possibilité du renouvellement révolutionnaire devient une clé d’interprétation de la crise du parti communiste et de l’échec de l’Aggiornamento.

Cet échec se réalise dans la compétition avec le parti socialiste dans la période 1972-1981.

En effet après la signature du Programme Commun, PS et PCF proposent les mêmes solutions aussi bien aux problèmes du gouvernement qu’aux exigences des masses travailleuses. En conséquence, une lutte commence pour remporter la position de prééminence au sein de la gauche, notamment sur le plan culturel et idéologique. Ce changement substantiel de l’axe de la bataille pour l’hégémonie et la stratégie qui doit rendre crédible les communistes comme parti de gouvernement, accélèrent la crise de la fonction tribunitienne qui avait si profondément caractérisé le rôle du PCF dans la société et qui avait déjà manifesté ses limites et ses contradictions lors de la décennie 1958-1968.

Cependant, au moment où la fonction tribunitienne se réduit, la structure et les fondements de l’identité du parti restent en bonne partie inchangées. Quand la bataille revendicative, en tant que terrain de lutte politique, passe au second plan et quand la représentation pure et simple des intérêts matériels de la classe ouvrière et des classes populaires est fortement redimensionnée par les transformations de la classe ouvrière et, en général, des couches protagonistes du conflit social, le PCF se trouve contraint à poursuivre les changements sociaux et culturels face à un Parti Socialiste plus dynamique du point de vue idéologique.

Dans ce contexte, à partir de 1974, la base militante du parti est constamment utilisée comme « masse de manœuvre » par le groupe dirigeant. Ce dernier face aux premières difficultés politiques et électorales, tente de produire des innovations idéologiques et identitaires privées de toute participation de la base et qui assument donc un caractère tout à fait instrumental.

La réponse aux difficultés dues à l’oscillation entre évolution réformiste et repli identitaire devient ainsi une sorte d’Aggiornamento partiel et continu qui produit désorientation dans la base militante et qui augmente l’incapacité du groupe dirigeant à comprendre les changements sociaux et la situation politique.

Par exemple, on passe dans la deuxième moitié des années soixante-dix de la défense du socialisme réel à l’eurocommunisme, pour ensuite revenir au philosoviétisme avec l’approbation de l’intervention soviétique en Afghanistan. On peut également citer l’abandon de la dictature du prolétariat par une déclaration de Marchais à la télé ou la diffusion médiatique d’un Manifeste des Libertés sans aucune discussion dans la base militante.

Ainsi, la signature du Programme Commun et la compétition avec le PS de Mitterrand constituent un passage dans le processus d’accumulation des insuffisances et des contradictions qui mûrit tout au long de la décennie précédente. Dans le cadre de l’alliance avec le socialistes, les signaux d’affaiblissement du parti communiste se transforment en une véritable crise.

A partir des années quatre-vingt, cette crise amènera le PCF à devenir, de force principale de la gauche qu’il était, une réalité minoritaire, intérieurement fragmentée, dépourvue de toute vision stratégique et complètement dépendante de l’alliance avec le Parti Socialiste et de sa présence dans les institutions locales et nationales.

 Source : http://www.marxau21.fr/index.php?view=article&catid=60%3Amarx-en-politiques&id=76%3Ale-parti-communiste-francais-a-travers-le-debat-interne-et-le-role-des-intellectuels-1958-1978&tmpl=component&print=1&layout=default&page=&option=com_content&Itemid=83

 

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