Louisa Hanoune: Chakib Khelil et Temmar doivent être jugés pour leurs crimes

Publié le par Mahi Ahmed

Louisa Hanoune

Chakib Khelil et Temmar doivent être jugés pour leurs crimes

La secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT) considère la corruption comme un prolongement de la politique de privatisation. Pour elle, c’est l’intrusion des affairistes dans le monde de la politique qui fait qu’actuellement la lutte contre ce phénomène reste très difficile. Pour ce qui est de l’APN, Hanoune ne voit, en cette institution, qu’un foyer de lobbyistes à qui il serait dangeureux de confier la révision de la Constitution au risque de la voir dévitalisée de ses fondamentaux.

Algérie News : Quel commentaire faites-vous du nouveau scandale qui secoue le groupe Sonatrach ?
Louisa Hanoune : La corruption sévit actuellement dans notre pays telle une pieuvre qui a réussi à agripper ses tentacules partout. Ce phénomène est un héritage du parti unique qui s’est propagé à cause de l’absence d’instruments de contrôle et a pris l’ampleur que nous connaissons aujourd’hui par l’émergence de l’économie de bazar accentuée par la tragédie nationale et le désengagement de l’Etat qui a fui ses responsabilités. Autre facteur aggravant, la politique incontrôlée et approximative de la privatisation et de partenariat avec des entreprises étrangères. A mon avis, l’aisance financière que connaît notre pays et l’émergence d’une nouvelle “race” d’hommes d’affaires dont le souci n’est autre que de blanchir leur argent et de recycler leurs activités ont fait, qu’aujourd’hui, la corruption se retrouve érigée en système qui régit notre économie. L’absence d’une instance législative de contrôle et d’une justice indépendante favorise ce phénomène et le rend plus fort.

Les affaires de corruption avérées font légion et malgré cela, à chaque fois, les responsables s’en sortent facilement…
En réalité, nous avons eu des cadres innocents incarcérés comme ce fut le cas à une certaine époque au complexe sidérurgique d’El Hadjar, de l’ancien P-DG de Saidal, dont le seul tort était de défendre les intérêts de leurs entreprises. Ce qui constitue une preuve de la partialité de la justice complice des groupes d’intérêts. En parallèle, il est évident que certains font tout pour ralentir, voire entraver toute démarche qui vise à combattre la corruption impliquant de hauts responsables. Je vous rappelle qu’à l’époque d’El Khalifa, presque la majorité des responsables politiques de l’époque considérait ce projet comme étant un investissement gagnant et bénéfique pour le pays. Même Abdelhamid Temmar tenait à être accompagné par cet homme à chacun de ses déplacements officiels à l’étranger pour promouvoir une «succès story» à l’algérienne. Le jour où cet homme fut honoré par l’APN, nous étions les seuls en tant que groupe parlementaire du PT à dénoncer cette démarche. Nous avions été accusés de jaloux. Il en est de même pour le scandale de la Sonatrach dont les faits remontent à l’époque de Chakib Khelil qui avait pour ambition de supprimer la nationalisation des hydrocarbures. Il apparaît maintenant que les contrats qu’il avait passés avec des étrangers ont siphoné les puits de pétrole algérien au seul profit de ces entités étrangères. Temmar, de son côté, n’a fait que servir les intérêts des multinationales sur le dos de l’intérêt national. Il a anéanti notre tissu industriel au point d’offrir 65% des actions de l’Entreprise nationale des gaz Industriels aux Allemands. Ce n’est qu’en 2008 que le président de la République a reconnu l’échec de la politique de privatisation. Ce fut une politique de désertification transformant notre pays en marché ouvert aux produits étrangers. Tout le monde sait que les 1 500 entreprises fermées ne l’ont pas été pour des raisons financières mais ce fut une décision politique qui répond à des impératifs idéologiques dictés par le FMI. L’Etat étant occupé à combattre le terrorisme a laissé le champ libre à la mafia.

La corruption est devenue une constante et les politiques se sont juste contenté de dénoncer la situation sans plus ?
Nous demandons à ce que Chakib Khelil et Abdelhamid Temmar soient jugés pour avoir mis à terre notre économie. Pour ce qui est du contrôle des dépenses publiques, c’est une mission qui incombe à la justice, à une instance législative indépendante et à la Cour des comptes. Tout cela à condition que la justice soit totalement indépendante, sans qu’il y ait interférence de l’instance exécutive. Nous avons entendu parler d’un Observatoire national de lutte contre la corruption. Un dispositif qui n’a pas encore vu le jour, ce qui prouve qu’il existe au sein du pouvoir une volonté de faire capoter ce projet. Pour ce qui est des partis politiques, ils n’ont pas de prérogatives pour intervenir dans le contrôle des deniers publics. Sans une instance législative dotée de prérogatives claires, il est pratiquement impossible de lutter efficacement contre la corruption, que l’on soit dans un système présidentiel ou parlementaire. L’amère vérité est que nous avons une Assemblée populaire infestée d’hommes d’affaires qui défendent leurs propres intérêts et pas l’intérêt suprême du pays, idem pour le Sénat. Cette situation met l’Etat et ses institutions dans une position dangereuse, semblable à celle qu’avait connue l’Egypte avant le révolution du 25 janvier. La corruption a pris racine à tous les niveaux, y compris au sein des Assemblées locales. Des maires incultes gèrent les communes par procuration au moment où les vrais gestionnaires restent dans l’ombre. Il est impossible qu’un Parlement qui, dans sa composante, regroupe les symboles de la corruption, jouissant de l’immunité, puisse la combattre. Je vous cite un exemple édifiant. Lors du débat sur l’exploitation du gaz de schiste, nous avions enregistré une grave dérive des députés FLN et des députés islamistes orchestrée par un homme d’affaires qui s’en sont pris au texte de loi, donc à la souveraineté du pays qui garantit l’exploitation des richesses pour les générations futures. Cette position consacre le monopole des Américains sur l’énergie fossile. Il aura fallu l’intervention de l’Etat pour rectifier le tir. Nous ne pouvons pas imaginer un seul instant que le destin du pays soit entre les mains de ce Parlement, y compris l’amendement de la Constitution. Cela constituerait un véritable danger. Ce que nous redoutons, c’est l’ingérence des lobbies étrangers via leurs relais qui pourraient vider la Constitution de sa substance et des principes fondamentaux, à savoir la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale de l’Algérie.

Qui est responsable de l’impunité des politiques impliqués dans les affaires de corruption ?
C’est la nature du système politique. Le ministre de la Justice a avoué que même la justice était atteinte par la corruption. Nous avons pourtant ressenti chez les juges de la Cour des comptes une réelle volonté de contrôler la gestion des fonds publics. Malheureusement, six cents juges ne peuvent contrôler qu’une vingtaine de communes sur les 1 541 que compte le pays, sans parler des milliers d’entités économiques. Il faut doter la justice de moyens humains conséquents afin qu’elle puisse assurer son rôle correctement. Quant aux partis politiques, ils doivent militer justement pour que l’appareil judiciaire puisse être doté de ces moyens. En tant que formation politique, nous ne pouvons nous immiscer dans les affaires de la Sonatrach.

La législation américaine est connue pour être très sévère à l’encontre des personnes impliquées dans des affaires de corruption. Comment expliquez-vous que ce pays protège encore Chakib Khelil ?
C’est l’argent et les intérêts qui contrôlent la justice américaine comme c’est le cas aussi pour la politique. Il ne faut pas croire tout ce que nous sert le cinéma américain, la réalité est toute autre. Chakib Khelil a toujours œuvré pour protéger les intérêts américains et ces derniers lui assurent la protection qu’il faut. Maintenant, c’est aux autorités algériennes de réagir et de demander officiellement son extradition vers l’Algérie. Mais avant d’évoquer les responsables de la Sonatrach et Farid Bejaoui impliqués dans l’affaire de Saipam, il faut aussi s’intéresser au corrupteur, car sans corrupteur, il ne peut y avoir de corrompus. Et ça, c’est l’une des caractéristiques du système capitaliste perverti. Nous pensons qu’en matière de corruption, la justice se doit de convoquer toutes les parties, y compris les hauts responsables politiques. Il existe des conventions et des protocoles d’accord entre les pays dans le domaine judiciaire, il faut les activer. Juger Khelil et tous les protagonistes redonnera confiance aux citoyens en la justice.

Un groupe de députés compte saisir le gouvernement sur cette affaire. Allez-vous soutenir cette initiative ?
Nous soutiendrons toutes les initiatives dont l’objectif est de faire la lumière sur ce scandale.

Vous reprochez beaucoup de choses au Parlement. Pourquoi ne pas le quitter et retirer vos députés ?
Depuis la création du parlement anglais, les travaillistes et socialistes prennent part aux élections pour disposer d’une tribune qui leur permet d’exprimer les préoccupations de larges couches de la société. Le Parti des travailleurs est le seul parti à réaliser des succès à travers l’action parlementaire, et pour preuve, plusieurs de nos amendements ont été retenus sur le projet de loi sur les hydrocarbures. Nous avons réussi à faire passer pas moins d’une centaine d’amendements.

Qu’en est-il de l’ouverture d’un débat sur la guerre au Mali que vous avez proposé au Parlement ?
Derrière la crise malienne, c’est l’Algérie qui est visée. L’attaque terroriste contre Tiguentourine en est une preuve irréfutable. Nous avions appelé au renforcement du front intérieur pour faire face à cette crise, dès l’intervention de l’Otan en Libye. Nous avions été accusés d’en faire trop et d’exagération. Notre pays est à la croisée des chemins, nécessitant de grandes et profondes réformes pour contenir la contestation du front social. Pour ce qui est du débat proposé, seule l’Alliance de l’Algérie verte y été favorable. Nous n’avons reçu aucune réponse de la part du bureau de l’APN.

Les partis politiques connaissent actuellement des changements brutaux en un laps de temps. Comment l’expliquez-vous ?
Le fait que ces redressements ou scissions interviennent dans un contexte régional critique constitue une source d’inquiétude car c’est aussi le rôle des partis de défendre le pays en cas de danger. Nous n’avons pas pour habitude de nous immiscer dans les affaires internes des autres formations, surtout quand les différends ne sont pas d’ordre idéologique mais personnels. Chaque parti est particulier. Pour ce qui est du départ des présidents du RCD et du FFS, c’est à notre avis un processus normal que nous ne pouvons commenter. La donne change pour ce qui est des partis du pouvoir. La crise du FLN ne date pas d’hier puisqu’elle remonte à 2003. Concernant le RND, nous n’avons pas assez de données sur la démission d’Ahmed Ouyahia pour faire un commentaire. Le FLN et le RND sont le prolongement du système et de sa politique, et les crises internes qui les secouent sont symptomatiques de la crise du parti unique qui gouverne toujours le pays. Quant aux autres, les plus récents, ils sont plus proches d’un club privé que d’une formation politique. Certains observateurs estiment que ces crises internes s’inscrivent dans un processus de recomposition au sein des partis, chose que nous n’avons pas ressentie. Pour nous, l’intrusion des affairistes et le recul de la représentativité des militants explique cet état de fait. Au PT, nous avons su éviter cela. Nos militants ont une grande liberté de débat au sein du parti. Chacun porte ses convictions politiques et ses projets. Un militant peut avoir de l’ambition et prétendre à des postes organiques ou à se faire élire.

Par la force des choses, vous vous retrouvez comme étant la doyenne des chefs de parti en Algérie. Envisagez-vous de céder votre place aux plus jeunes ?
Il s’agit de militantisme politique et de la défense des idéaux qui est une pratique perenne. Ce n’est pas un travail ordinaire qui s’achève quand on décide de prendre la retraite. Le militantisme n’est pas conditionné par l’âge. Au Parti des travailleurs, nous respectons les mandats quand il s’agit de postes de responsabilité ou de députation. L’âge est pris comme critère quand il met en difficulté les aptitudes de la personne à assurer et à assumer ses responsabilités. Me concernant, je jouis toujours de mes aptitudes physiques et de mes facultés intellectuelles qui me permettent d’assumer pleinement et sans aucune difficulté mes fonctions. Je n’ai pas le droit de laisser tomber mon poste et mes devoirs envers le parti. Je ne suis pas présidente mais secrétaire générale du parti depuis 2003 et c’est complètement différent, car en ma qualité de secrétaire générale, mes prérogatives sont limitées et clairement définies. A la création du parti, j’étais porte-parole. La fourchette des âges au sein du PT varie entre 23 et 50 ans.

Vous aviez déjà brigué le poste de président de la République. Seriez-vous toujours tentée par l’expérience en 2014 ?
Je me suis présentée deux fois. Pour ce qui est de la présidentielle de 2014, cela dépendra de beaucoup de facteurs. Actuellement, le climat politique fait qu’il est difficile de se prononcer. Si nous avions le pouvoir de décider, nous souhaiterions reporter l’amendement de la Constitution après l’élection présidentielle.

Allez-vous vous présenter ?
Je ne sais pas. Nous n’avons pas encore tranché sur cette question. C’est plutôt prématuré. Cela dit, il faut que certaines conditions soient réunies, comme l’assainissement du fichier électoral, garantir une surveillance impartiale du scrutin et ouvrir le débat pour éviter la fraude. Il y va de la défense du pays et d’éviter une ingérence étrangère au nom de la “Révolution orange”. Vous avez été très critique et même virulente à l’encontre de certaines figures de l’islamisme politique comme Djaballah et Soltani. Peut-on en savoir les raisons ?
Nous ne portons aucune animosité à l’encontre des islamistes. Nous respectons le droit de chacun à s’exprimer librement. Ce que nous commentons, c’est les actes et les politiques de chacun. Nous critiquons ce qui nous semble dangereux pour le pays, que cela vienne des islamistes ou des autres, cela n’est pas important. Concernant Djaballah, ce qui nous a interpellé, c’est le fait qu’il soit reçu par l’ambassadeur des Etats-Unis et qu’il déclare par la suite que le diplomate lui aurait assuré la victoire de son parti lors des élections. Quant à Soltani, nous avons critiqué sa démarche qui a consisté à réunir onze partis chez lui et sous sa responsabilité et de s’en prendre violemment au président de la République en utilisant des termes et des expressions outrancières. Cette démarche n’avait rien de politique. Je me suis demandée d’où ces gens pouvaient avoir autant de garanties pour oser ainsi s’en prendre à la personne du Président au moment où le pays venait juste d’être victime de l’attaque de Tiguentourine.

On dit que Madame Hanoune peut se permettre ses sorties médiatiques et ses déclarations parce qu’elle serait proche du Président et qu’elle a pris sa défense ?
Il faut apporter quelques explications. Nous n’avons jamais voté pour le Président mais le programme de notre parti met l’intérêt supérieur du pays au rang de priorité. Quand nous ressentons au sein de l’Etat une résistance aux tentatives de déstabilisation, nous soutenons et rejoignons cette résistance. Que ce fait d’arme émane du Président ou d’un autre responsable, nous le soutenons, tout en dénonçant et critiquant les mêmes personnes ou responsables si nous considérons qu’ils ont commis des erreurs.

Vous êtes partisans du parachèvement de la Réconciliation nationale. Est-ce que cela sous-entend que vous pourriez soutenir le Président pour un quatrième mandat ?
Il ne faut pas faire d’amalgame. Nous avons voté pour la réconciliation et avions soutenu le référendum de 2005 avec nos propres moyens. Ni le RND et encore moins le FLN n’ont fait autant que nous sur ce dossier. C’est nous qui avions investi le terrain pour expliquer le projet aux Algériens. Notre soutien répondait à des impératifs liés à la souveraineté nationale. A cette époque, nous avions dit que cela n’était pas suffisant, même le Président avait déclaré en août de la même année que le projet répondait aux équilibres de forces au sein du pouvoir à cette époque. Pour revenir sur le quatrième mandat,le Président, lui-même, ne s’est pas encore prononcé sur le sujet. Si cela devait arriver, notre position de principe n’a pas changé. Chacun a le droit de se présenter et soumettre au peuple son bilan ou ses projets pour l’avenir. Il n’est pas du ressort de la démocratie de parler d’alternance au pouvoir systématique sans que le peuple ne puisse jouir de son droit de choisir ses élus.

Nous vous laissons conclure…
Nous préparons avec notre frère Abdelmadjid Sidi Saïd le deuxième Congrès international d’urgence contre les guerres coloniales et l’intervention étrangère. La première édition fut consacrée à l’intervention militaire de l’Otan en Libye et nous voulons que cette deuxième édition puisse ouvrir le débat sur l’intervention militaire française au Mali. Le même sujet fera l’objet d’un débat à l’occasion de Conseil national des cadres du parti. 2013 est une année charnière pour l’Algérie, et tous les partis sont interpellés. Le Parti des travailleurs se prépare à assumer pleinement ses responsabilités.

Entretien réalisé par Houria Ayari
Traduit par Yacine Chabi

 Source: Algérie News du 20.02.13

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