Lettre à ceux qui dirigent l’université

Publié le par Mahi Ahmed

Lettre à ceux qui dirigent l’université

 

Par Ahmed Cheniki
Messieurs, il n’est pas possible de parler d’un pays sans évoquer son université et son élite. Chez nous, tout le monde semble d’accord pour dire que rien ne va plus.
Le nouveau ministre de l’Enseignement supérieur lui-même l’a dit, les plus hautes autorités n’arrêtent pas de répéter à qui voudrait les entendre que le système universitaire va à vau-l’eau. Quelques universitaires, téméraires, écrivent sur cette situation, alors que la grande majorité se complaît dans un silence tragique comme si parler, c’est se condamner à perdre la confortable posture rentière qui caractérise les jeux désormais faits d’une université amorphe, classée parmi les dernières dans un monde où la recherche prend de plus en plus de puissance. Trop de collègues ont, semble-t-il, perdu la main.
Les enseignants ont appris à s’escrimer en aparté ou à quêter d’éventuelles augmentations salariales, d’ailleurs vite accordées parce que pouvant permettre de fermer la gueule à ceux-là qui incarneraient une élite aujourd’hui, souvent perdue dans les arcanes de l’impuissance et de l’aphonie. Nous assistons, impuissants, à l’ émergence de clones, moulés et formatés dans le sens du conformisme et de l’absence de questionnement dont l’une des revendications essentielles est le maintien du jeu rentier alors que de nombreux enseignants ont quitté le pays pour des universités européennes où ils trouvent des conditions de travail adéquates leur permettant d’améliorer leurs connaissances et de confronter leur savoir avec d’autres compétences. Les rares compétences exerçant dans nos universités sont souvent marginalisées, suspectées de provoquer des situations imprévisibles et incontrôlables.
Le temps de l’universitaire critique, interrogeant sa propre pratique et s’engageant dans une quête sociale et politique est désormais révolu dans un pays où les discours sur l’université sont empreints d’un désir de l’embastiller dans une voie conformiste, éloignée des préoccupations sociales et de l’interrogation du discours scientifique. Comme si l’universitaire vivait en dehors de la sphère sociale et politique, privilégiant plutôt le jeu de la rente à un engagement social et «scientifique» à risques.
La lecture des textes législatifs et des différentes chartes nous permet de comprendre qu’à aucun moment, les gouvernants algériens n’ont cherché à accorder une autonomie même formelle à l’université condamnée à fonctionner comme un lieu de reproduction du discours dominant, celui du pôle gouvernant. Paradoxalement, beaucoup d’enseignants y trouvent leur compte. Ayant exercé dans quelques bons journaux, ici et à l’étranger, investis par de sérieux débats intellectuels, marquant le territoire d’ hebdomadaires comme Algérie-Actualité, Révolution africaine et Les Nouvelles (France), je me suis retrouvé dans un espace universitaire où le déficit de lecture et d’exploration est manifeste. Peu d’enseignants semblent intéressés par la passion de la lecture et l’actualisation de leur savoir. Ce qui est à l’origine de la reproduction continue d’«élites» superficielles et extrêmement fermées, dépouillées des outils théoriques lui permettant d’interroger le réel. Ainsi, souvent, les thèses soutenues et les recherches entamées ignorent complètement le terrain. Ce qui n’était nullement le cas dans les années 1960-1970 jusqu’à la mi-1980 où un certain nombre d’universitaires s’imposaient comme de vrais espaces intellectuels, notamment dans les universités d’Alger, de Constantine et d’Oran. Certes, même pendant cette période existaient de nombreux universitaires qui se suffisaient à la reproduction du discours politique et culturel ambiant.
Aujourd’hui, c’est le temps des souvenirs qui semble structurer l’imaginaire de quelques rares vrais intellectuels qui sévissent encore dans nos universités.
Universités assimilées à de simples enceintes administratives, recherches trop peu sérieuses, lamentables conditions de travail, enseignements souvent marqués par l’absence d’objectifs clairs, plagiat presque généralisé, tels sont les ingrédients d’une université à la traîne où il est vain de chercher à dénicher un vrai colloque, désormais synonyme de distribution de cartables ou une revue potable. Certes, l’Etat n’arrête pas de fournir de l’argent à des universités sans projet réel tout en faisant un tapage autour de ce financement, les résultats sont souvent peu concluants.
Les conflits d’arrière-garde prennent le dessus dans un univers trop peu séduit par les relents de l’inventivité et de l’imagination. Les différents ministres ont, pour le moment, laissé faire, comme si la situation les arrangeait. Le neuf pourrait provoquer démêlés, conflits et désaveux. Et on continue à distribuer des diplômes qui se dévalorisent vite, ne résistant pas à l’usure d’un temps factice qui laisse à la porte du chômage une grande majorité de sortants et qui pose sérieusement le problème de la qualité d’un enseignement au rabais. L’étudiant sait à quoi s’attendre à la porte de sortie. Les structures pédagogiques se caractérisent souvent par une absence de suivi et de perspectives concrètes. Les comités pédagogiques qui ont une fonction importante dans les textes sont réduits à de simples rencontres préparant les examens, écartant tout bilan critique et une sérieuse investigation des différents résultats.
L’étudiant est dépourvu des conditions minimales de travail le poussant à considérer l’université comme un espace de rencontre et d’absence de l’effort. N’est-il pas symptomatique de cette situation le fait de voir les universités se transformer ces derniers jours, surtout avec le match de foot Algérie-Burkina Faso, en des lieux bruyants où le disc-jockey se substitue à l’enseignant et aux étudiants condamnés à rester chez eux ou à contempler, impuissants, ces orgies bruyantes qui n’en finissent pas ? D’ailleurs, l’absence de bibliothèques sérieuses, de salles de travail et de véritables clubs culturels et scientifiques incite à la paresse.
On a, semble-t-il, trouvé la miraculeuse solution du LMD (licence, master, doctorat), calqué sur le système européen, qu’on a cherché à discuter après avoir déjà pris la définitive décision de l’appliquer. La lecture des programmes et du contenu des enseignements proposés, du moins dans les lettres et les sciences sociales, reste très discutable surtout si on le confronte aux données sociologiques algériennes. Déjà avec une licence de quatre années, de nombreuses filières ne s’en sortaient pas, le niveau des étudiants et le manque tragique d’enseignants ne permettent pas logiquement d’adopter les contours d’un système exigeant des moyens considérables. Ne fallait-il pas l’adapter autrement tout en prenant le temps de bien le préparer avant de se lancer dans une aventure marquée par la mise en œuvre de décisions prises au jour le jour, favorisant l’ambiguïté et les discours ambivalents ? Cette réalité va engendrer de graves malentendus et provoquer d’inévitables conflits. Le master est devenu un véritable terrain de discorde : les étudiants et leurs parents, conscients de l’inefficience d’une licence de trois ans dans un pays qui manque terriblement de centres spécialisés de formation et de postes de travail, vont chercher, à juste titre, à imposer la moyenne normale (10) au passage à la première année du master.
Les étudiants de la licence classique, même s’ils sont brillants, sont condamnés à arrêter leurs études malgré l’existence d’une circulaire (2010) qui leur donne la possibilité de postuler, s’ils le souhaitent, au master.
Ce texte, pondu juste après des manifestations d’étudiants, a été vite enterré, une fois le calme revenu, au grand dam des concernés qui, ainsi, se mettraient à ne plus croire la parole de l’Etat. Mais il est possible de partir de ce système, une fois remodelé et sérieusement discuté, hors ces primes-rentes distribuées à des chefs de domaine ou de filière, pour tenter de transformer radicalement les choses sans chercher à satisfaire les uns et les autres. Aujourd’hui, malgré les incessants appels à de profondes réformes, l’université reste trop silencieuse, marquée par un corps enseignant décidément amorphe et une armée d’étudiants dont trop peu réussissent à construire une phrase correcte en arabe ou en français. Chaque ministre qui vient évoque des réformes virtuelles sans aller au fond des choses pour mettre un terme à un système rentier qui encourage la médiocrité et qui semble arranger tout le monde, gouvernants et enseignants, trop séduits par la rente et son corollaire, la paix sociale. Est-il normal que de nombreux responsables, au niveau du rectorat, de la faculté et des départements, s’arrogent le droit de ne pas dispenser de cours tout en bénéficiant, parfois, d’indemnités d’heures supplémentaires ?
Cette situation catastrophique, les douloureuses années 1990 et l’absence de compensation matérielle aux méritants ont incité des centaines d’enseignants, ayant souvent produit des travaux scientifiques sérieux, à quitter le pays pour des universités européennes ou canadiennes. Les autres se sont retrouvés dans des universités du Golfe, moins exigeantes sur le plan scientifique. De nombreux enseignants sont partis s’installer à l’étranger pour des raisons matérielles et salariales. D’autres n’ont pu supporter la médiocrité ambiante. Ce serait bon, comme avant l’erreur fatale de l’algérianisation de l’encadrement universitaire, pour redynamiser les lieux du savoir et pallier l’absence des enseignants partis, de recourir au recrutement de professeurs étrangers compétents, possédant des CV conséquents, pouvant ainsi contribuer au développement d’une université anémiée.
Jusqu’à présent, l’université algérienne compte de grandes compétences, souvent marginalisées, produisant des textes et des travaux de grande valeur. Il reste qu’aujourd’hui, l’Algérie tourne avec peu d’enseignants de rang magistral et une vingtaine de milliers de maîtres-assistants et d’assistants. Mais il faut convenir que le passage au grade magistral n’est nullement un gage de performance et de qualité. Beaucoup de professeurs et de maîtres de conférences n’ont jamais produit d’ouvrages ou des articles dans des revues cotées sur le plan international. La situation présente encourage des pratiques peu normales comme ces enseignants qui courent interminablement après un trop-plein d’heures dites complémentaires qu’il faudrait supprimer ou, à la limite, les alléger. D’autres, certes minoritaires, accordent plus d’importance à un boulot à l’extérieur qu’à celui de l’université. De nombreuses critiques marquent les différentes facultés et beaucoup s’interrogent sur le statut réel des avocats-enseignants à l’université. On a l’impression que l’université n’est, en fin de compte, qu’une simple machine à délivrer des diplômes.
Les activités culturelles et scientifiques se raréfient dangereusement dans un espace où les étudiants, comme les enseignants d’ailleurs, manquent terriblement de moyens pédagogiques et didactiques. Il serait peut-être utile d’imposer la rédaction de cours polycopiés et l’actualisation des cours (évitant la reproduction mécanique d’anciens cours ou de textes repris d’internet) et d’interdire aux enseignants la distribution de textes polycopiés la veille des examens dans le but évident de rattraper le temps perdu. Cette attitude est contre-productive.
Il faudrait respecter strictement le temps imparti aux modules tout en encourageant la mobilité.
Il arrive parfois que les uns et les autres s’interrogent sur la fonction des enseignants et leurs relations absentes avec les étudiants comme si la raison d’être de l’enseignant n’était pas l’étudiant qui a fortement appris à entreprendre une seule gymnastique, celle d’attendre et de quémander les notes. C’est vrai que toute tentative de remettre en cause les «acquis» étudiants mobiliserait une kyrielle d’organisations qui crieraient vite à la remise en question de la démocratisation de l’enseignement. Les différents ministres qui se sont succédé à la tête du département de l’Enseignement supérieur ont souvent joué le rôle de pompier, cherchant à satisfaire tout le monde. On se souvient des conférences nationales organisées à l’époque de Abdelhak Bererhi qui fonctionnaient exclusivement comme des espaces de parole. Le courage manquait. Les étudiants et les enseignants conviés parlaient, gueulaient parfois, et repartaient avec l’impression du devoir accompli. Mais il n’y a nulle trace dans ces conférences d’autocritique, ni de remise en question de cette situation rentière qui affadit lourdement l’université.
Même la réforme de l’enseignement supérieur du temps de Mohamed Seddik Benyahia, appliquée après la mise à mort de l’Union nationale des étudiants algériens (UNEA) de l’époque, n’a jamais permis la mise en œuvre d’un débat démocratique. Le «pouvoir» en place voulait son université qui avaient pour vocation de former des universitaires aux ordres. Mais comme le soutenait Jacques Rancière dans sa critique des Appareils idéologiques de l’Etat (AIE) de Louis Althusser, tout appareil est traversé par une multitude de contradictions. Ce qui est vrai pour le système universitaire algérien qui a, contre toute attente officielle, produit aussi des intellectuels «autonomes». Les jeux sont truqués, les pouvoirs publics, comme de très nombreux enseignants, semblent se satisfaire d’une réalité qui sauvegarde les privilèges du grand nombre et pénalise lourdement les compétences. Ainsi, il est des professeurs qui ressassent le même cours depuis leur recrutement, d’autres reproduisent tout simplement le cours de leurs professeurs. D’autres dispensent le programme qu’ils veulent à tel point que, pour le même module, on pourrait avoir trois ou quatre programmes différents en fonction du nombre de professeurs dispensant la matière. Le drame de la qualification reste posé dans la mesure où des professeurs et des maîtres de conférences assurent des cours et dirigent des thèses ou des mémoires ne correspondant nullement à leur spécialité.
Mais qui se soucie de la qualité dans des universités où on ouvre des spécialités sans aucun spécialiste comme la traduction ou la communication par exemple ? Le ministère distribue les habilitations sans prendre la peine de vérifier les documents remis ni la validité des enseignements et la qualification des enseignants. Des mémoires de magister et des thèses de doctorat sont dirigés par des enseignants étrangers à la spécialité. D’autres sont de véritables touche-à-tout. Ce qui pose souvent le problème des mémoires et des thèses soutenus, parfois teintés de plagiat. Les modalités de constitution des jurys de soutenance devrait être sérieusement réexaminées dans le but de mettre un terme au copinage, à la complaisance et au clientélisme. Comme d’ailleurs la question de la qualification. Certains professeurs et maîtres de conférences semblent avoir le don d’ubiquité. Cette manière de faire est à l’origine de graves maux qui rongent les territoires scientifiques, comme le plagiat, par exemple, qui devient une véritable affaire de sécurité nationale. On se souvient des universitaires japonais qui s’étaient plaints à l’administration d’une université algérienne contre le vol de leur travail par un enseignant algérien. Nous avons assisté à des soutenances où le plagiat était flagrant, les étudiants ont remporté la palme de la plus haute mention. Un critique égyptien a accusé un professeur algérien de plagiat. La chose aurait mérité d’être sérieusement vérifiée, d’autant plus que le plagiat est devenu une denrée plutôt fertile en Algérie et dans les pays arabes.
La presse n’arrête pas de dévoiler des cas d’universitaires plagiaires sans que les pouvoirs publics daignent prendre les décisions qui s’imposent, après les vérifications d’usage. Ce type de vol caractérisé touche tous les secteurs de la vie nationale. A l’université, une importante partie des enseignants et des étudiants sont devenus des maîtres en la matière. Des thèses de doctorat, de très nombreux mémoires de magister, des cours sont tout simplement une compilation de faits construits sous la forme du «copier-coller». A l’université, les gens sont au courant de qui a plagié qui et savent que l’impunité touche cette catégorie d’universitaires, tous grades confondus (professeurs, maîtres de conférences, maîtres-assistants). Ce serait intéressant de relire tous les mémoires et les thèses et de les vérifier au moyen des logiciels anti-plagiat. Il y aurait d’énormes surprises. A quoi sert la commission d’éthique du ministère de l’Enseignement supérieur dirigée par Abdelhamid Aberkane ? Le statut de l’enseignant-chercheur considère le plagiat comme une faute du quatrième degré, mais il reste encore non exécuté. Les textes d’application ne sont pas encore élaborés alors que le décret portant statut de l’enseignant chercheur date de mai 2008. Des enseignants reprennent tout simplement des cours directement d’Internet, sans citer la source. Des cas de plagiat sont rendus publics ici et là : à Sidi-Bel-Abbès, trois professeurs de chimie ont reproduit des articles tirés d’une revue marocaine. Une affaire non encore élucidée au ministère de l’Enseignement supérieur pose problème. Des universitaires de Annaba, Tlemcen, Constantine, Alger et ailleurs se sont nourris illicitement de cette reproduction facile et confortable des travaux des autres. Des institutions universitaires et des centres de recherche étrangers ont, à plusieurs reprises, alerté sur ce mal qui ronge les universités. Aujourd’hui, un lobby du plagiat semble avoir pris forme dans nos universités, empêchant tout examen ou sanction contre ces pratiques. Cette banalisation du mal est l’expression de la grave déliquescence des espaces universitaires algériens et de la mauvaise gestion d’une université fermée à tout mode de fonctionnement démocratique fondé sur le mode électif comme c’est le cas des universités étrangères sérieuses.
Le plagiat devrait être considéré comme un crime devant mener son auteur à l’exclusion de l’université et au retrait des diplômes. Si on faisait le ménage à l’université, en partant de cette question éthique et de cette pratique délinquante, de nombreux enseignants seraient invités à quitter les lieux. Mais tant que la transparence est absente, les choses resteront en l’état, d’autant plus que les jurys de complaisance sont légion, sans compter cette prime de 100 000 DA accordée à tout enseignant faisant soutenir son étudiant en thèse de doctorat en moins de quatre-cinq ans qui favorise cette pratique. Il faudrait repenser profondément les conditions de soutenance et le choix des membres des différents jurys. Comme cette triste réalité d’accepter des thèses réduites à un simple travail de compilation, c’est-à-dire poussant à l’élaboration de «thèse de thèses», la négation même du doctorat. Cette manière de faire est surtout présente en lettres et langues et dans les sciences sociales où sévit une manière de faire désormais systématique, scindant la thèse en deux parties, «théorique» (tout simplement une simple synthèse) et pratique.
La chose scientifique est dévalorisée dans une université marquée par la primauté de l’espace administratif et le mépris par les pouvoirs publics de l’enseignant qui n’a même pas le statut de la cinquième roue du carrosse : pas de réponse à leur courrier, salles de cours très sales, mauvaises conditions de réception. C’est vrai que de nombreux enseignants semblent s’accommoder avec cette réalité qui ne les rebute nullement quêtant les miettes de la rente. L’université est en principe le lieu de l’élite, elle produit essentiellement des biens symboliques.
Ce capital est, dans une instance médiate, appelé à se transformer en biens matériels. Elle devrait aussi être un espace de débats sérieux, contradictoires qui apporteraient la dimension intellectuelle peu présente dans nos établissements universitaires. Pour cela, il faudrait la mise en œuvre de bonnes conditions de travail.
A Annaba, dans la faculté des lettres et des sciences sociales où j’enseigne, il n’y a même pas une salle pour les enseignants appelés à concurrencer les étudiants sur les bancs ou sur les rebords des murs. Une sérieuse refonte de ces conseils scientifiques tels qu’ils fonctionnent actuellement dans nos universités est obligatoire, mais dans le contexte global d’une remise à flot scientifique de facultés trop séduites par les jeux peu rentables d’une administration dominée par la multiplication des bureaux d’agents et de responsables administratifs.
D’ailleurs, l’administration centrale semble trop passive, fragilisant ce corps hétéroclite, dans sa majorité amorphe et d’un affligeant conservatisme, en mettant en place un système de rente s’accommodant parfois avec l’illégalité. Ainsi, la distribution des bourses ressemblant étrangement aux fameux bénéfices de la révolution agraire pénalise lourdement les réels méritants.
Ne serait-il pas plus juste de n’accorder ces émoluments qu’aux seuls enseignants possédant un projet et ne pouvant pas trouver leurs documents ou leur matériel en Algérie ? Il serait utile d’exiger au retour de chaque mission un rapport détaillé pour chaque bénéficiaire qu’examinerait sérieusement l’instance scientifique. Une radicale refondation du système des bourses est nécessaire.
Les facultés algériennes fonctionnent tout simplement comme de véritables administrations. Il n’y a aucune faculté digne de ce nom en France ou ailleurs qui disposeraient d’autant de bureaux. J’ai enseigné comme professeur invité dans une dizaine d’universités européennes, je n’ai jamais vu ce type de situations ou des bureaux de chefs de département ou de doyens, de leurs adjoints ou des adjoints des adjoints aussi vastes, avec des équipements dont sont dépourvus les enseignants et les étudiants considérés comme les dernières roues d’un carrosse sérieusement handicapé. Ce qui dénote de l’inintérêt porté à la chose scientifique et pédagogique plaçant l’enseignant et l’étudiant dans des postures misérables, lieux de mépris et d’inélégance. En tant que professeur invité faisant partie de deux laboratoires à l’étranger comme chercheur associé, j’ai une place dans deux bureaux à l’extérieur, ce qui n’est pas le cas dans ma faculté d’origine. Le recteur, le doyen ou le chef de département abandonnent souvent en Algérie le tablier de l’enseignant-chercheur pour se métamorphoser en responsables administratifs. Est-il normal de faire semblant d’enseigner dans des amphis non fonctionnels, comme à Annaba, Guelma et d’autres universités, où personne n’entend personne ? Cette réalité nous incite à nous poser sérieusement cette question capitale : que veut-on faire de nos universités ? Le conseil scientifique, qui devrait être le noyau central autour duquel s’articule l’université, se surprend en train de comptabiliser, calculette en bandoulière, les points pour permettre à des centaines d’enseignants de bénéficier de bourses.
Les responsables bénéficient automatiquement de cette allocation sans passer par le cap de la sélection. Drôle d’université qui oublie sa fonction première en se métamorphosant en un lieu distributeur de prébendes. La course aux bourses est légendaire. Cette structure scientifique qui n’est que consultative s’intéresse rarement au côté scientifique à tel point que des colloques sans fin, avec des sujets généraux, sont organisés permettant exclusivement aux uns et aux autres de bénéficier d’attestations à présenter à la commission universitaire nationale. Il arrive souvent qu’un enseignant intervienne dans de nombreux colloques en changeant tout simplement le titre de sa communication. L’attestation servirait à un futur dossier pour une éventuelle promotion à un grade supérieur ou à l’attribution d’une bourse. La thèse subit de sérieuses frappes chirurgicales se démultipliant en plusieurs morceaux publiés dans des revues encore trop peu performantes, permettant à l’auteur de gagner de nombreux points et de postuler à une promotion. Etre enfant de chahid ou moudjahid permet à l’heureux élu de remporter la victoire en glanant des points et des années et de devenir professeur en moins d’années que son collègue. Quelle confusion ! Quand le scientifique épouse l’histoire, la fausse couche n’est pas loin.
Dans ce contexte, l’animation culturelle et scientifique semble absente. On ne peut parler sérieusement de recherche dans la mesure où les projets de recherche existants et les laboratoires ne sont pas réellement opérationnels. Les équipes animant des projets de recherche ne disposent d’aucun équipement et se limitent souvent à remplir les formulaires et les fiches administratives. Les labos sont, en grande majorité, aux abonnés absents, sauf quand il s’agit de distribuer, dans des conditions parfois discutables, des micro-ordinateurs, des consommables et des billets d’avion. L’absence de productions scientifiques se fait tragiquement sentir et pose sérieusement problème.
Il serait peut-être utile de priver du bénéfice d’une bourse les professeurs ou les maîtres de conférences qui ne produisent pas d’ouvrages ou des articles dans des maisons d’édition et des revues de réputation internationale. Comme dans les universités américaines, les enseignants devraient être obligés de produire de véritables travaux scientifiques pour pouvoir postuler à une promotion. Aucun débat scientifique ou culturel n’est possible dans un contexte où l’administratif prend le dessus sur l’aspect scientifique, malmené et vidé de son sens. La gestion de la chose universitaire obéit à des paramètres spécifiques, ce qui exigerait le recrutement de gestionnaires sérieusement formés en conséquence.
La recherche reste encore peu présente dans un univers où trop peu de professeurs ont publié des ouvrages scientifiques, hors des textes à comptes d’auteurs.
L’absence d’une structure sérieuse de publication universitaire ne règle pas la question lancinante de l’édition. On ne sait pas si l’Office des publications universitaires (OPU) existe toujours. Elle serait inscrite aux abonnés absents de l’université. Les laboratoires et les projets de recherche restent encore des espaces peu marqués par les jeux de la performance et de la qualité. Le nouveau-né, le PNR, est encore à ses débuts. Si dans les années soixante-dix et quatre vingt, malgré toutes les contraintes, il existait à l’université des voix intellectuelles, aujourd’hui, nous avons souvent affaire à des reproducteurs du savoir. D’ailleurs, les articles des universitaires sont prisonniers de leurs sources livresques et de leurs références bibliographiques ignorant le plus souvent le terrain ; pour parler de l’Algérie, on passe obligatoirement par des médiations théoriques livresques. L’universitaire manque souvent d’autonomie et de liberté. Dans ce contexte peu reluisant, est-il possible de parler de l’existence d‘une université nationale ? Il est peut-être hors de question d’évoquer un changement sérieux, en l’absence d’un projet démocratique. Depuis 1962, cette structure est restée prisonnière de décisions politiques la cantonnant dans un rôle d’illustration du discours dominant, évitant et excluant tout propos faisant allusion à une quelconque autonomie. L’université est un espace élitaire exigeant un fonctionnement particulier ; l’enseignant aurait ainsi une place de choix dans une société qui apprendra à le respecter s’il entreprenait une sorte d’autocritique libératrice dont sont incapables les syndicats actuels (UGTA, CNES…), peu sérieux et trop peu représentatifs, qui ne posent pas les véritables questions. Cet article est surtout une invitation à débattre sur la situation de l‘université.
A. C.

 

Source : Le Soir d'Algérie du 24.11.13

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