Les Frères musulmans au pouvoir

Publié le par Mahi Ahmed

Les Frères musulmans au pouvoir

 

La Confrérie des Frères musulmans règne depuis un an sur l’Egypte, le cœur du monde arabe. Michaël Prazan, documentariste français, et Tewfik Aclimandos, historien égyptien, envisagent la réalité de ce mouvement islamiste qui exerce le pouvoir pour la première fois depuis sa création en 1928.

 

Les Frères musulmans étaient-ils prêts et s’attendaient-ils à exercer le pouvoir en Egypte en 2012 ?

Michaël Prazan : Ils étaient prêts parce que cette victoire n’est qu’une étape du programme politique que la Confrérie s’est fixé en 1928. En revanche, les Frères musulmans ont été clairement pris de court par la vague révolutionnaire du Printemps arabe. On a même assisté à une période plutôt longue, pendant laquelle ils observaient prudemment les événements. S’ils prenaient part tout de suite aux manifestations, ils pensaient s’exposer énormément, et en cas d’échec de la révolution, ils se retrouvaient piégés et risquaient de perdre l’espace qu’ils avaient réussi à s’aménager dans la société égyptienne. Ils ont donc attendu de voir si le fruit était mûr pour rejoindre ensuite comme un seul homme les manifestants et prendre même la tête du mouvement de contestation.

 

Tewfik Aclimandos : Les Frères musulmans ont été effectivement surpris par la chute de Moubarak. Comme le souligne Michaël Prazan, la révolution les a pris de court, mais ils se sont bien adaptés. Ils ont très vite compris qu’il s’agissait d’un cadeau du ciel venant récompenser 80 années d’efforts et de souffrances. Une opportunité unique s’est offerte à eux, ils l’ont saisie en dépit de quelques hésitations sur la tactique qu’ils allaient adopter. Etaient-ils préparés ? Non. Bien qu’ils aient pris le temps de faire appel à des économistes, on observe qu’ils n’ont aucun allié au sein de l’appareil d’Etat. La haute fonction publique égyptienne leur apparait comme un trou noir qu’ils ne maîtrisent pas.

 

Les Frères musulmans respecteront-ils la démocratie ?

M. Prazan : Bien sûr que non. Ils respectent la démocratie tant qu’elle leur permet de prendre et de garder le pouvoir. Ils encouragent les élections dès lors qu’ils savent qu’ils vont les remporter. Mais la démocratie ne peut se limiter au seul processus électoral. Elle implique le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. C’est aussi un système où il existe des contre-pouvoirs et un équilibre des pouvoirs. Toute une série d’éléments que les Frères musulmans ne peuvent pas accepter.

 

T. Aclimandos : Ils ont le pouvoir et ils vont tout faire pour le garder. Il n’y a aucune raison de penser qu’ils s’inscrivent dans une perspective de transition démocratique. Ils agissent dans une perspective léniniste de prise de contrôle. Et leur pratique du pouvoir en apporte la preuve quotidiennement : le Président Morsi a adopté une constitution où il se place au-dessus des lois, ce qui revient à abroger l’Etat de droit. On sait aussi que les Frères musulmans sont devenus les champions toutes catégories de la fraude électorale. Aucun élément ne m’incite donc à penser qu’ils vont changer et devenir une force démocratique, d’autant plus qu’ils ne cessent d’attaquer les juges et les médias. Une démocratie sans presse libre ni justice
indépendante ne fonctionne pas.

 

Souhaitent-ils encore reconstituer le Califat ?

M. Prazan : Le pouvoir en Egypte n’est en effet qu’une étape de leur objectif ultime : la reconstitution du Califat islamique. Il s’agit d’un régime entièrement islamique s’étendant sur l’ensemble des pays musulmans. Ils le feront en tenant compte des spécificités historiques et nationales de chaque pays. Dans la langue de bois destinée au dialogue avec l’Occident, ils se plaisent à comparer le Califat à l’Union européenne ou aux Etats-Unis.

 

T. Aclimandos : N’oublions jamais que le programme des Frères musulmans est clair : ils forment d’abord l’individu, ensuite la famille, la société, l’Etat, la Oumma et enfin la planète. Ce n’est pas pour tout de suite, mais cela y figure.

 

Y a-t-il des modérés au sein de la Confrérie ?

M. Prazan : On a beaucoup fantasmé en Occident sur une fracture entre Frères musulmans modérés et intégristes. Cette distinction n’a aucune valeur. Certes, il existe des nuances sur les pratiques et les analyses, mais la stratégie ne sera jamais modifiée. On ne peut pas s’attendre à ce qu’un Frère musulman remette en cause ses croyances et ses objectifs. Ils abordent la question du pouvoir d’un point de vue légal et religieux. La loi divine doit être respectée dans son intégralité, on ne transige donc pas. Il y a des manières différentes d’aborder la réalité, mais l’objectif à atteindre demeure inchangé : la Sharia intégrale.

 

T. Aclimandos : Je pense que c’est un mouvement de masse où il y a de tout, mais l’appareil est tenu par la branche la plus radicale. Ils laissent tout le monde s’exprimer, mais la décision finale n’appartient qu’au Bureau de la guidance de la Confrérie. Une fois la décision prise, on ne discute plus et tout le monde obéit.

 

Que représentent le Qatar et la Turquie aux yeux des Frères musulmans ?

M. Prazan : Bien que le Qatar et la Turquie semblent très éloignés, les deux pays ont noué avec la Confrérie des liens étroits. Le Qatar ne constitue pas pour autant un modèle. C’est un partenaire financier. Les Qataris sont indispensables aujourd’hui parce qu’ils financent tout en Egypte. La Turquie, quant à elle, est intéressante aux yeux des Frères musulmans, car ils y voient un parti islamiste qui a réussi à la fois à se maintenir au pouvoir et à s’imposer sur le plan régional.

 

T. Aclimandos : Je ne pense pas que la voie AKP (parti islamiste au pouvoir en Turquie) soit le destin inéluctable des partis islamistes dans le monde arabe. Il existe certes une coopération étroite avec l’AKP d’Erdogan -de nombreux Frères musulmans sont envoyés en Turquie pour être formés politiquement-, mais cette coopération ne fait pas de l’AKP turc un modèle pour les Frères musulmans égyptiens. Pour ces derniers, l’AKP se montre trop conciliant avec les laïques et les nationalistes turcs. L’AKP est donc un allié utile, mais pas un modèle. Le Qatar et la Turquie sont perçus par les Frères musulmans comme des partenaires économiques susceptibles de supplanter les Etats-Unis. Et le Qatar n’est pas non plus un modèle; ce n’est qu’un tiroir-caisse très précieux aujourd’hui.

 

Leur rapport à la modernité est-il encore conflictuel ?

M. Prazan : Si par modernité, on entend, par exemple, les droits de l’homme, l’égalité entre les sexes et la mixité, elle pose problème et demeure inenvisageable pour les Frères musulmans. Cela ne figure pas dans leur logiciel. Ils me rappellent la pièce Rhinocéros d’Ionesco : dès lors qu’ilssont majoritaires, la population s’autorégule. Une femme sans voile est aujourd’hui remarquée en Egypte. Elle sera agressée en permanence. A ce rythme-là, il ne lui faut pas plus d’une semaine pour se couvrir. Elle obtiendra alors la tranquillité. La société s’autorégule vite et dans la direction prônée par les Frères musulmans. Ils n’ont pas besoin d’intervenir. Et d’ailleurs, ils se gardent bien de le faire. Ils laissent cette besogne à leurs partenaires sur le terrain : les salafistes. Le chaos que ces derniers entretiennent donne un coup d’accélérateur à ce processus d’autorégulation sociale des Egyptiens.

 

Quel est l’objectif final poursuivi par les Frères musulmans ?

M. Prazan : L’islamisation du monde. Les Occidentaux sont de toute manière dans leur champ de mire. Quand on leur parle du Califat mondial, les dirigeants de la Confrérie répondent systématiquement que les Occidentaux ont imposé au monde une économie capitaliste et que les communistes cherchaient aussi à imposer leur modèle au monde entier. Pourquoi donc les Frères musulmans ne pourraient pas en faire autant, rétorquent-ils. Ce qui est recevable comme argument. Ils ont déjà commencé ce processus. Il faut bien comprendre qu’ils n’ont pas la même notion du temps que nous. Les Frères musulmans voient les choses à long terme. Ils ne peuvent pas douter que l’objectif de l’islamisation mondiale finira par se réaliser. Pourquoi ? Parce que cet objectif est inscrit dans la vérité de leur croyance : l’islam. Elle s’imposera nécessairement un jour au monde comme elle s’est imposée à eux.

 

Les chiites iraniens ne sont pas un obstacle à la création de ce Califat ?

M. Prazan : L’antagonisme entre chiites et sunnites n’est qu’un écran de fumée. Il y a certes des différences théologiques énormes et frontales entre sunnites et chiites. Mais, si en revanche, on pense à l’Iran, alors on se trompe. Il n’y a aucune différence entre les Frères musulmans et la Révolution islamique iranienne. Elle s’appuie sur l’idéologie des Frères musulmans. Des liens entre les islamistes iraniens et les Frères musulmans ont été noués dès les années 1950. L’Ayatollah Khomeiny a lu Sayeed Qutb, un des idéologues les plus influents des Frères musulmans, et s’en est largement inspiré. Ce n’est pas un hasard si dans son discours d’investiture à la présidence, Morsi annonce qu’il va renouer les relations diplomatiques avec l’Iran.

 

T. Aclimandos : Il est vrai que la Confrérie a toujours évolué dans une perspective de rapprochement avec les chiites iraniens. Mais sur cette question, la Confrérie est divisée et on constate que la base est plus salafiste que la direction, ce qui lui pose des problèmes énormes avec un rapprochement éventuel avec les Iraniens chiites.

 

Michaël Prazan est un historien et documentariste français. Dans ses livres et ses documentaires, il explore les formes les plus extrêmes de violence (les Einsatzgruppen et les massacres de Nankin), ainsi que les mouvements radicaux et terroristes. Il a publié en 2012 Une histoire du terrorisme (éd. Flammarion) et vient de terminer un documentaire sur la Confrérie des Frères musulmans qui sera diffusé le 20 février 2013 sur la RTBF.

 

Tewfik Aclimandos est un historien égyptien et partage sa vie entre la France et l’Egypte. Chercheur associé à la Chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France depuis 2009, il s’est spécialisé dans l’étude de la vie politique égyptienne depuis 1945. Il a été chercheur au Centre français d’études et de documentation économiques, juridiques, et sociales (CEDEJ) du Caire de 1984 à 2009. Il a publié plusieurs articles sur l’armée, les Frères musulmans et la politique étrangère de Moubarak.

 

Mardi 5 février 2013

Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn

 

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