Les enjeux de l’islamisme au Maghreb :2è partie

Publié le par Mahi Ahmed

 

Le FIS, l’AIS et le GIA : matrices de l’islamisme algérien

 

Le nationalisme algérien est apparu à une date relativement récente (1926-

1954). Il est en fait la création de Messali Hadj et des militants du PPA (Parti du

peuple algérien) et du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques).

Ils sont les premiers à avoir posé la question de l’indépendance comme solution

définitive aux problèmes algériens. C’est l’influence communiste notamment

sur « l’Etoile nord-africaine », l’ancêtre du PPA, qui est née il faut le rappeler dans la

mouvance du Parti communiste français, à la fin des années 1920, qui va lancer le

mouvement d’indépendance algérienne dans une logique purement stalinienne. En

ce sens que les pères fondateurs des mouvements d’indépendance, vont donner à

la perspective nationale algérienne, un contenu clairement étatiste et centralisateur,

qui va de surcroît augmenter les contradictions multiples dont souffrait le pays.

En effet, dans un contexte de colonisation plus violente que dans les deux autres

pays du Maghreb, dite de « colonisation de comptoir », la situation de l’Algérie et

sa mémoire collective ont été marquées par une rupture avec le passé et ses nouveaux

entrepreneurs politiques et culturels ont essayé de construire une conscience

nationale principalement basée sur la brève histoire de la période révolutionnaire.

Parmi les anciennes structures qui ont été ainsi affaiblies et contrôlées se trouvent

les institutions religieuses. Les oulémas, représentants de l’islam, sont devenus

des fonctionnaires, ce faisant ils ont contribué à renforcer l’Etat et à suivre sa

politique. N’ayant pas joué un rôle majeur dans le mouvement indépendant, le

leadership religieux a été quelque peu marginalisé et même discrédité au bénéfice de

l’armée qui détenait le pouvoir réel en Algérie depuis l’indépendance.

Cette main mise sur l’Etat et le contrôle qu’exerçaient ses appareils, n’ont pas

empêché l’émergence d’une opposition ou plutôt d’oppositions vitales. Des forces

de gauche, à la droite conservatrice et jusqu’aux groupes islamistes, des mouvements

émergent avec la ferme volonté de changer, chacun à sa manière, la règle du

jeu devenu inadaptée et obsolète à leurs yeux. Il faut dire que dès les premiers jours

de l’indépendance, les autorités politiques algériennes, soucieuses de trouver une

source de légitimation nationale, se sont accaparé l’islam. Ainsi d’un pays maghrébin

à un autre, l’islam a été diversement utilisé ou instrumentalisé.

Des trois Etats maghrébins, le Maroc a le plus utilisé l’islam pour asseoir le

projet politique de la monarchie. En effet, pays fondamentalement traditionnel

malgré l’évolution de l’élite et l’adoption d’une nouvelle constitution relativement

moderne, le roi représente le seul grand dignitaire religieux. Il s’autoproclame Le

représentant de Dieu sur terre, c’est à dire le commandant des croyants (Amir Al

Mouminin).

 

En Algérie, la Constitution et la Charte nationales de 1976 à sa page 21, stipulent

que « l’islam est la religion de l’Etat » et « le peuple algérien est musulman ». La

constitution de 1976 notamment dans son article 107, précise que le président de

la république doit être musulman et le drapeau est aux couleurs de l’Islam, le repos

hebdomadaire est le vendredi et l’Etat veille au bon déroulement des principales

cérémonies religieuses. Parlant de cette collision entre politique et islam dans le

cas algérien, on a même avancé l’idée de l’existence d’un socialisme islamique en

Algérie. C’est cette monopolisation du champ religieux par le politique, conjuguée

à d’autres facteurs, qui explique peu ou prou la montée d’un islamisme opposant,

militant et forcément politique. Ces forces d’opposition islamiste en Algérie, ont

utilisés un large réseau des mosquées et de l’association Al-Qiyam al-Islmaiyya (les

valeurs islamiques)10, comme tribune pour diffuser leur idéologie.

Le verrouillage de la vie politique algérienne depuis l’indépendance et le contrôle

très étroit exercé par le parti unique sur la société civile et les diverses organisations,

ont fait des mosquées, l’unique espace disons autorisé de critique et d’opposition

politiques. Mis à part quelques partis qui ont choisi la clandestinité, tous les autres

lieux d’expression politique étaient affiliés et contrôlés par le parti Etat, le FLN.

Dès lors que l’Etat n’a pas desserré son étau, l’apparition de la contestation au sein

des mosquées11 est vite passée d’une forme contestataire animé par des prédicateurs

isolés et zélés, en une forme plus structurée disposant d’organisation et d’idéologie

que l’on résume par l’islamisme jihadiste.

La loi relative à l’instauration du multipartisme, votée le 5 juillet 1989 a été le

point de départ de naissance de plusieurs mouvements à caractère politique. C’est

ainsi que le FIS (Front islamique du salut), voit le jour. Sa naissance a été proclamée

le 10 mars 1989 à la mosquée Ben Badis à Alger, puis officiellement agréé par les autorités

en septembre 1989. Plusieurs imams indépendants non rémunérés par l’Etat

se rallient au nouveau parti, avec Abassi Madani à sa tête aidé par son compagnon

Ali Ben Hadj. Le FIS est par conséquent une alliance entre plusieurs associations

religieuses contrôlant des mosquées et des structures caritatives et d’enseignement

religieux implanté un peu partout sur le territoire national. Le FIS émerge rapidement

comme le groupe islamiste le plus important notamment par son audience

qui n’a cessé d’augmenter à cause notamment du déclin du FLN (Front de libération

nationale) ex-parti unique algérien, responsable d’après une frange importante

du peuple algérien, de la situation économique et sociale précaire du pays. Ni la

reconnaissance du Hamas, parti rivalisant le FIS, ni la nouvelle loi électorale du

02 avril 1991 n’ont réussi diminuer sa popularité et à enrayer son avancée lors du

premier tour des élections législatives de 1991.

Très vite, le FIS se développe en parti de masse avec une prétention hégémonique,

d’autant que, dès le début, des conceptions divergentes sont apparues en

son sein par rapport à la stratégie à adopter et que les appétits politiques des différents

dirigeants les poussent à la surenchère. Cette situation favorise l’action de la

Sécurité militaire, qui infiltre le FIS jusque dans ses structures dirigeantes.

Entre-temps, toute une nébuleuse d’islamistes radicaux gravite autour du FIS,

tantôt le ralliant (lors de manifestations de rue par exemple), tantôt dénonçant

ses prises de position et surtout son implication dans le jeu démocratique, considéré

comme une compromission avec le pouvoir. En effet, l’aile la plus radicale du

FIS, rejette toute idée de démocratie considérant que ce système de représentation

parlementaire, démocratique et transparent, comme une malédiction exportée par

l’occident pour éloigner davantage les musulmans du texte coranique et de ses prescriptions,

qui ont force de loi pour chaque musulman.

À côté de nombreux jeunes fraîchement recrutés, le FIS regroupe des centaines

de guerriers, ceux qu’on appelle les « Afghans », des vétérans algériens de la guerre

d’Afghanistan qui reviennent en héros, avec des conceptions très rigides sur l’application

de la loi islamique et qui sont très souvent volontaires pour la lutte armée.

Il y a également des islamistes, assez minoritaires, qui ne sont pas spécialement

extrémistes, mais qui combattent le régime auquel ils n’accordent aucune crédibilité

: ils sont d’avis que le processus démocratique est un leurre, que les militaires ne

l’accepteront jamais et qu’il faut se préparer à la lutte armée pour changer de pouvoir.

D’ailleurs, ils considéreront que la suite des événements leur a donné raison,

ce qui justifiera leur choix de la confrontation armée avec le pouvoir à partir de

janvier 1992.

Lors des premières élections pluralistes que connaît l’Algérie, en juin 1990, le

FIS remporte la majorité des communes et des préfectures (wilayat). C’est un choc

pour tout le monde. Le FIS lui-même n’y était pas préparé et se trouve empêtré

dans des problèmes de gestion administrative. Parallèlement à l’euphorie de la victoire,

se développent et s’intensifient les divergences au sein de la direction. C’est au

moment de la grève totale du FIS en juin 1991 que les conflits au sein du conseil de

consultation seront les plus forts et les services secrets sauront en tirer profit en les

exacerbant. Cet épisode se soldera par l’éviction du gouvernement des ministres «

réformateurs», une prise en main des décisions politiques par les futurs putschistes

et une rude répression à l’encontre des partisans du FIS. La plupart des dirigeants

du FIS seront mis en prison, dont ses deux principaux responsables, qui ne seront

libérés qu’en 2003.

Mais les dirigeants militaires, espérant pouvoir « domestiquer » le FIS (tout en

se préparant à l’écraser en cas d’échec), font tout pour que le parti participe aux

élections législatives de décembre 1991. C’est Abdel Kader Hachani qui reprend en

main le FIS et qui le mènera aux élections. Au lendemain du premier tour, lorsqu’il

s’avérera que cette fois-ci encore, le FIS gagnerait et remporterait jusqu’aux deux

tiers des sièges du Parlement, les militaires interrompent le processus et usurpent

quasi directement le pouvoir. Le FIS n’est pas préparé à cette situation et ne semble

pas, dans un premier temps, vouloir s’engager dans la lutte armée.

Une répression brutale fait éclater le parti, et les responsables politiques étant

emprisonnés ou contraints à l’exil, les militants sont livrés à eux-mêmes. Toutefois,

certains membres du FIS rejoignent dès juin 1991 et d’autres en janvier 1992, des

groupes clandestins déjà existants et prêts à agir si la lutte armée devait se révéler

nécessaire. Ainsi, dès janvier-février 1992, apparaissent des groupes armés islamistes

opposés à la ligne du FIS, tant sur le plan de la stratégie que des méthodes à employer,

s’attaquant aux forces de l’ordre et aux casernes.

Le GIA (Groupe islamiste armé) s’est formé après l’annulation des élections

législatives et la dissolution du Front islamique du salut en 1992. Constitué, à

l’origine, par des membres du FIS, passés dans la clandestinité, et d’anciens combattants

du maquis en Afghanistan qui ont acquis les techniques de la guérilla dans

les rangs de la résistance afghane contre la présence soviétique, il lui est attribué

une grande partie des assassinats d’intellectuels algériens et d’étrangers. Il est considéré

à tort ou à raison, comme le mouvement armé islamiste le plus important en

Algérie. Mais il n’est pas le seul. Le FIS a lui aussi cherché à diversifier sa stratégie

d’action en créant l’Armée islamique du salut (AIS), qui représente en somme l’aile

militaire du parti dirigé par Medani Mezrag, marquant ainsi les divergences parfois

profondes qui se manifestent entre ces deux pôles de la mouvance islamiste.

Entre 1992 et 1994 se constituent donc une variété de résistances armées,

dont le GIA (Groupe islamique armé) - en réalité il serait plus exact de parler des

« Groupes islamiques armés », car sous le sigle GIA se rassembleront une multitude

de cellules qui ont en commun l’extrémisme religieux et l’opposition militaire

violente au pouvoir en place. Paradoxalement, certains groupuscules étaient même

des créations des services secrets de l’armée, appelés « DRS »12, tandis que d’autres

sont fortement infiltrés par ces derniers. Il y a évidemment aussi dans tout ça, des

groupes autonomes persuadés de la justesse de leur choix.

Cependant, à partir du printemps 1994, la situation va totalement changer. Des

combattants islamistes inconnus font leur apparition dans plusieurs régions (surtout

dans l’Algérois) et imposent une terreur qui ira de pair avec la reprise en main

de ces régions par l’armée. C’est avec la prise de pouvoir par Djamel Zitouni en

octobre 1994, que le GIA devient un véritable instrument de lutte contre-insurrectionnelle

commandité par l’armée. Quand en 1994, l’AIS se constitue, elle sera une

des cibles favorites du groupe islamique armée (GIA), qui cible, par des attentats à

la bombe, nombre des partisans du FIS et de sa branche armée l’AIS.

À l’intérieur du pays, le GIA vise un certains nombre d’objectifs principaux : décourager

en terrorisant les populations civiles soupçonnées d’avoir sympathisé avec

le FIS ; discréditer le FIS au sein de la population algérienne et vis-à-vis de la communauté

internationale ; instaurer la terreur au sein même des groupes armés et

éliminer tout groupe à l’intérieur du GIA qui ne se laisse pas assujettir ; combattre

tous ceux qui ne se rallient pas au GIA. La cause du GIA n’exclut pas l’extérieur voir

la communauté internationale — et tout particulièrement de la France, qui a bien

sûr un rôle principal dans le « dossier algérien ». Les tenants algériens de cette ligne

se présentent comme les seuls garants de la démocratie voire des intérêts occidentaux

en Algérie, notamment des intérêts pétroliers et gaziers français menacés par

les islamistes. Ce faisant, ce groupe « éradicateur » veut étouffer toute opposition ou

voix discordante, notamment celles qui dénoncent les graves violations des droits

de l’homme en Algérie.

En Algérie, le summum des violences sera atteint lors des massacres de l’été

1997 et de l’hiver 1998, revendiqués par le GIA. On laissait supposer alors que

ces massacres se déroulaient sous les yeux des unités de l’armée restées passives.

Des informations vont jusqu’à considérer que certains massacres ont carrément été

planifiés par les tenants des « éradicateurs » de l’armée, dans le but notamment

d’affaiblir le clan du président Liamine Zéroual. L’élection du président Bouteflika,

va permettre d’entrevoir une sortie de crise par la promulgation de la loi dite de

la « concorde civile ». Cette loi a été fortement contestée pour plusieurs raisons :

certains y voient une amnistie pour des criminels ayant commis des atrocités, elle

est pour d’autres une manière de réhabiliter les agissements des agents de l’armée

ayant infiltré les groupes armés. Il est acquis que cette loi, s’est décidée dans une

opacité totale et ne garantit aucunement la fin de la violence sans qu’un minimum

de justice ne soit accordé aux victimes.

 

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