Les enjeux de l’islamisme au Maghreb :1ère partie

Publié le par Mahi Ahmed

Les enjeux de lislamisme au Maghreb :

le cas algérien

Mohamed Fadhel TRO UDI

Chercheur en Relations Internationales, et vice-président du

Centre d’Études et de Recherches Stratégiques du Monde Arabe -

Paris.

« Rien n’est plus facile que de dénoncer un malfaiteur,

rien n’est plus difficile que de le comprendre »

Fédor Dostoïevski

Approche globale

 

Le monde arabe, notamment dans sa composante maghrébine, semble aujourd’hui

comme suspendu entre ses représentations mythiques et identitaires et

les réalités socio-économiques et internationales. Sans poids ni influence sur les

relations internationales, sans véritable moyen de pression depuis l’échec de l’utilisation

de l’arme du pétrole, déchiré par des rivalités internes, en proie à la montée

de l’islamisme, le monde arabe se trouve aujourd’hui à un tournant de sa longue et

féconde histoire. Les seules images que retient le monde aujourd’hui sont celles de

la violence et de l’extrémisme religieux, se formant en luttes contre les régimes en

place. L’Algérie n’a pas échappé à cette règle comme nombre d’autres pays arabes.

Pourtant à en croire un des pères fondateurs de l’Algérie contemporaine, Houari

Boumediene, l’islam est loin de constituer un recours ou une alternative de changement

pour un peuple qui lutte pour sa survie.

Afin de bien cerner cette situation provoquée et aggravée par une politisation

accrue de l’islam, il convient de faire le rappel historique dans lequel cette violence

islamiste actuelle trouve son inspiration et tente de tirer sa légitimité. Comme les

autres religions monothéistes, l’islam n’a pas échappé à la confusion qui régnait

depuis les Romains, entre le spirituel et le temporel. Si le monde musulman est

aujourd’hui partagé entre démocrates et islamistes virulents, ce n’est pas seulement

sous l’effet de l’occidentalisation des uns et du rejet de ce même occident par les

autres, mais aussi parce que le coran, comme tout texte sacré, fait l’objet de multiples

lectures plaçant la religion au coeur de la vie sociale. Dès lors les défenseurs

d’un islam authentique se sont manifestés à toutes les époques depuis près de quatorze

siècles. Les divisions et les antagonismes des positions des uns et des autres

étaient par conséquent inévitables.

Cette confrontation prend aujourd’hui la forme d’un conflit ouvert entre deux

courants dans le monde islamique. L’un moderniste ayant pour ambition de confiner

l’islam dans la stricte limite du spirituel par une politique excessive de contrôle

voire d’appropriation de la religion. En face, un courant traditionaliste, accroché à

l’interprétation des premiers compagnons du Prophète Mohammad, qui en constituant

le système de califat1, ont donné au pouvoir sa double dimension spirituelle

et temporelle. En excluant toute lecture sauf celles des quatre écoles2 autorisées par

la Sunn3, le courant traditionaliste alors dominant, a placé la religion au centre de

la vie.

Source et évolution de l’islamisme algérien

L’islamisme a toujours existé dans le monde arabo-musulman. C’est l’utilisation

de l’Islam comme idéologie politique dans les luttes de libération nationale par les

élites nationalistes. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, il devient refuge

ostentatoire, l’expression des spoliés, des marginalisés et des «mal identifiés» voir

incompris, mais il occupe en fait trois espaces, celui du mouvement social, le terrain

politique (la stratégie révolutionnaire de l’Etat islamique) et celui de l’imaginaire

(l’utopie politico-religieuse). L’islamisme fait rêver le jeune chômeur en lui proposant

un système très simple dans lequel il y a une solution à tous les maux et où

chacun trouvera sa place.

Le courant traditionaliste ne reconnaît de légitimité au pouvoir politique que s’il

s’engage dans une finalité primordiale, celle d’une parfaite symbiose de la vie quotidienne

de chaque musulman avec les prescriptions des textes religieux. Soucieux

de retrouver et de revendiquer cette légitimité, certains responsables politiques se

sont lancés consciemment ou pas dans une politique de contrôle de la religion en

s’en accaparant. Ainsi d’un pays à l’autre, l’islam a été diversement utilisé. Pivot de

la vie, l’islam va devenir objet et instrument de tous les différends. Les intérêts des

uns et des autres, leurs ambitions comme leurs inhibitions, se définiront désormais

par rapport à la religion. Dès lors que l’islam occupe une place prépondérante dans

les sociétés maghrébines, les changements politiques, les querelles d’écoles se règleGéostratégiques

ront désormais par référence à la seule source de vie: l’islam. Ces querelles, on les

retrouve également dans la Charia4 puisque diversement interprétée par les modernistes

et les traditionalistes.

Dans cet environnement aux dimensions infinies, des islamistes toujours plus

purificateurs, ne cesseront de jalonner l’histoire de la religion musulmane à toutes

les époques.

L’Algérie n’a pas échappé à la règle comme nombre d’autres pays arabes. En

effet le réveil d’un islam vertueux s’est fait, soit en réaction à un courant novateur

mettant en danger la perception d’un islam pieux, soit au nom d’un projet politique

destiné à servir un islam authentique, c’est le cas de l’Algérie. Le penseur et sociologue

tunisien Ibn Khaldoun l’a relevé de son temps en considérant notamment

que tout changement de dynastie dans le monde arabo-musulman, passait presque

obligatoirement par la propagation d’une doctrine religieuse soutenue et conduite

par un groupe dont les membres étaient eux-mêmes liés par un esprit de clan. C’est

ce que Ibn Khaldoun appelle « Taâssub » ou dogme.

En vérité, la succession des royaumes, ne s’est jamais interrompue ni au

Maghreb ni ailleurs en terre d’islam. Tous ceux qui ont accédé un jour au pouvoir

(les Almohades, les Mourabitouns, les Sanhadjites voire les Hafsides...) n’y sont

parvenus que parce qu’un prédicateur a su rassembler autour de lui quelques tribus

et s’est lancé à l’assaut de la citadelle d’un sultan qui a cessé d’incarner, pensent-ils,

un islam authentique. Les tribus n’étant plus ce qu’elles étaient, la reconquête du

pouvoir se fait par infiltration du pouvoir en place.

Pour mieux cerner ce phénomène du reste inattendu de l’irruption de la violence

islamiste sur la scène maghrébine, il faut revenir à la source dont il tire son

idéologie. Ce sont les disciples de Hassan Al Banna, qui ont posé en Egypte au début

des années trente, les jalons de la gestation islamiste dont ils constituent à bien

des égards, l’expression fondatrice. Les islamistes maghrébins notamment algériens,

n’ont fait que reprendre le tronc commun de la dialectique islamiste posée par les

« frères musulmans » même s’ils se sont à bien des égards, dissociés tactiquement

d’abord, de manière doctorale ensuite.

La poussée islamiste en Algérie s’inscrit plus qu’on le pense davantage dans la

continuité de l’histoire politique maghrébine. Les islamistes algériens n’ont acquis

de part significative du marché politique que lorsque le modèle mis en oeuvre par les

dirigeants nationalistes, a commencé à montrer ses limites. Leur émergence s’inscrit

dans une logique qui non seulement ne contredit pas la dynamique nationaliste mais

en la prolongeant sur le terrain culturel, aboutit au contraire à relancer le processus

qui en constitue l’essence même, à savoir le distancement voir positionnement à

l’égard de l’Occident.

La crise économique et la délégitimation des partis-Etat ont mis en faillite le

système socialiste algérien, bien avant le camp soviétique. Dans le cas de l’Algérie, la

faillite du développement socialisé entraîne la remise en cause complète de l’idée de

modernité et de la croyance dans l’Etat, celui-ci étant assimilé par les petites gens à

corruption, profit personnel et clientélisme.

Parallèlement à « l’époque développementaliste », la véritable dynamique interne

qui traverse depuis le début du siècle la société maghrébine notamment algérienne

est avant toute chose une dynamique de repositionnement par rapport à l’occident.

Néanmoins un paradoxe subsiste, il tient en ce qu’en dépit de l’âpreté de la lutte

politique pour l’indépendance, les modèles culturels occidentaux n’y furent aucunement

remis en cause. Il n’y a pas eu de rupture de la dynamique coloniale mais

seulement sa prise en charge et son extension par des éléments nationaux.

L’émergence des mouvements islamistes apparaît dès lors comme participant

sur le terrain culturel de ce même besoin de distanciation voire de repositionnement

à l’égard de l’occident notamment à l’égard de l’ancienne puissance coloniale.

Aujourd’hui le projet de « réislamisation » de la société algérienne, s’apparente à une

affirmation d’identité propre. Cette « démocratisation » ou « popularisation » de la

culture islamique de base à laquelle on assiste, selon l’expression d’Olivier Carré5,

se définit par opposition aux modèles occidentaux envers lesquels les islamistes ressentent

de plus en plus une défiance certaine. Celle-ci se nourrit en outre d’un sentiment

d’insécurité face aux projets de l’occident comme sur le conflit israélo-arabe.

En Algérie, la France est en première ligne des critiques des mouvements islamistes,

non seulement parce qu’elle est perçue comme le principal soutien du régime en

dépit de son apparente ouverture, mais également parce qu’elle représente un risque

de perte de l’identité musulmane algérienne.

Je veux dire que les grands combats nationalistes des années cinquante se sont

menés sur le champ de l’émotionnel, de l’identité culturelle et religieuse en rupture

avec les modèles du colonisateur, et non sur celui de la rationalité des «lumières».

Si l’on dresse un rapide tour d’horizon des différents mouvements islamistes maghrébins,

l’on observe qu’il existe des facteurs de différenciation notable mise à part

leur volonté commune de ramener la société maghrébine à un type d’organisation

plus stricte, régi dans son système politique, dans ses structures et son code civil

par la loi islamique (la charia), même si ce projet ne semble avoir aucune chance de

voir le jour. Je pense même qu’utiliser l’islam comme un projet politique conduit

inexorablement à l’échec.

Les facteurs qui expliquent la variété des situations au Maghreb, renvoient avant

tout aux fonctions que remplit le discours islamiste. Manifestement, de tous les

pays maghrébins la Tunisie est le seul auquel la greffe islamiste a eu plus de mal à

s’accrocher, or il est vrai que sa petite taille géographique la rend plus maîtrisable.

Par ailleurs, les choix politiques et sociaux suivis dès l’indépendance ont permis l’ouverture

de la Tunisie sur son environnement régional et international, ce qui a été

une des raisons de la réussite de la Tunisie contemporaine. Ce faisant, la Tunisie s’est

engagée très tôt au nom des idées progressistes dans la lutte contre les archaïsmes

religieux du reste incompatibles avec les exigences de la vie moderne.

En Tunisie, pays d’accueil et de tolérance de longue date, il ne peut y avoir de

place à des idées rétrogrades véhiculées par des gens égarés et violents. La Tunisie a

toujours combattue les archaïsmes liés à l’Islam ou plutôt l’utilisation qui lui a été

faite dans la société tunisienne. Le président Bourguiba n’a-t-il pas combattu le maraboutisme,

l’obscurantisme et la violence au nom de l’Islam. Le président Ben Ali

a perpétué l’héritage de son prédécesseur sur ce point précis de l’instrumentalisation

de la religion en refusant que se développe en Tunisie des lectures extrêmes de l’Islam

qui peuvent par ailleurs amener à sa propre négation (il faut pas perdre de vue

l’exemple algérien ou près de 200.000 personnes sont mortes au nom de l’islam).

De son côté, le Maroc semble à priori aussi bien organisé pour combattre les

mouvements fondamentalistes et relever le défi de la nouvelle invasion par l’islamisme.

En effet en jouant de son statut de « commandeur de croyants », le roi

occupe et contrôle le champ religieux, ne laissant aucune liberté d’action pour des

mouvements se réclamant d’obédience islamiste. A titre d’exemple, le mouvement

du cheikh Abdessalem Yacine6, chef spirituel et fondateur du mouvement islamiste

clandestin Al Adl wal Ihsan (justice et bienfaisance).

La relative réussite du cas marocain, s’explique outre le titre particulier dont jouit

le roi, également par le fait que la monarchie marocaine s’est toujours appuyée sur les

couches rurales de la population, les plus conservatrices et les plus pratiquantes. En

dépit des violences islamistes qui ont marqué l’histoire très récente du Maroc, le roi

a néanmoins réussit à baliser non seulement le champ politique via un contrôle plus

rigoureux des associations et des journaux de sensibilité islamiste, mais également le

champ religieux en limitant la prolifération des lieux de culte et en neutralisant les

prêcheurs virulents, agissant dans la clandestinité, notamment ceux se réclamant du

fondateur du premier mouvement islamiste, le cheikh Yacine. Il est parvenu, non

sans contestation, à contenir les effets déstabilisants de la vague islamiste.

S’agissant de l’Algérie en revanche, le verrouillage de la vie politique longtemps

imposé par les tenants de l’ex-parti unique et par le biais de circonstances locales,

régionales et internationales, ont incité les islamistes algériens à brûler les étapes et

à se positionner à la différence des autres mouvements islamistes maghrébins, en

repreneurs du pouvoir.

En effet, divers traumatismes aussi violents qu’encombrants, et provoqués par

cent trente ans de colonisation à la française7, ainsi huit années de guerre de libération

nationale, continuent à hanter profondément une population qui à présent

reste constamment à la recherche de ses marques, et inéluctablement dans ses

comptes hautement complexes. On comprend dès lors, l’impact quasi-immédiat

des discours réducteurs et simplificateurs des partisans d’Abassi Madani et d’Ali Bel

Hadj8, deux hommes emblématiques du fondamentalisme algérien. Il faut rappeler

au passage que trente ans de régime unique ont préparé le terrain à l’éclosion de

l’islamisme qui a, par ailleurs, longtemps servi d’idéologie à l’ancien parti unique le

FLN « Front de libération nationale ». Le colonel Boumediene avait de son temps

concédé aux oulémas9, les ministères clés de l’éducation nationale, de la justice et

des affaires religieuses. Mieux encore on entendit lors du congrès du FLN en novembre

1989, des délégués réclamer l’abandon de la mixité et l’application de la loi

islamique (charia).

Pourtant à en croire un, le même Houari Boumediene, l’islam est loin de constituer

un recours ou une alternative de changement pour un peuple qui lutte pour sa

survie. Dans un de ces écrits, il dit: « Un peuple qui a faim n’a pas besoin d’écouter

des versets. Cela dit avec toute la vénération pour le Coran que j’ai appris à l’âge

de dix ans (...), les peuples qui ont faim ont besoin de pain, les peuples ignorants

de savoir et les peuples malades d’hôpitaux », disait l’ex-président algérien Houari

Boumediene. Seulement l’histoire et singulièrement celle de son peuple, devait lourdement

le contredire et de quelle manière. Les peuples musulmans, notamment du

Maghreb, ont opéré depuis la fin des années soixante dix, un net retour aux sources

de l’islam. Cette période était marquée par l’émergence d’une nouvelle forme d’opGéostratégiques

position dont se réclament les mouvements islamistes, un phénomène aussi spectaculaire

qu’inattendu. Ce faisant, les peuples du Maghreb se fient à ceux qui au nom

de l’islam, leur promettent le bien-être collectif avec en prime la protection renforcée

de l’identité arabo-musulmane, la dignité et en deuxième prime la conquête du

pouvoir politique.

En Algérie, au Soudan, en Egypte, au Liban, au Pakistan, au Maroc, en Somalie

et en Afghanistan, pour ne citer qu’eux, sans parler de l’Iran, un des rares pays

musulmans où les religieux sont au pouvoir, déferle une vague fondamentaliste que

l’occident diabolise à tort ou à raison, à mesure qu’elle menace inexorablement des

régimes en place ou pire se rapproche de ses frontières. Un « péril vert » s’est dressé

partout au Maghreb et ailleurs à la faveur de l’enlisement du conflit israélo-palestinien

et aux politiques comprises comme impérialistes et anti-musulmane menées

par les Etats-Unis et leurs alliées. Cette poussée islamiste est animée par quelques

centres tout-puissants, pourvoyeurs à la fois d’idéologie, de finance et de stratégie

d’action.

C’est dire combien la civilisation arabo-musulmane est prise entre la fidélité au

passé que souhaitent faire revivre les fondamentalistes algériens et son nécessaire

évolution technique et démocratique. Pour l’instant, c’est le passé que l’on invoque

plus que les exigences du temps présent. C’est de toute évidence, le chemin suivi par

les différentes tendances du fondamentalisme religieux en Algérie.

L’islamisme algérien se singularise par rapport aux mouvements islamistes maghrébins

à plus d’un titre : la brièveté de son histoire ; l’immédiateté du passage au

politique ; l’absence d’une filiation doctrinale précise permettant de le rattacher à des

courants spécifiques ; la capacité à opérer des parallèles avec plusieurs familles d’idées

(références à Ibn Badis, le fondateur de l’Association des oulémas musulmans, crée

en 1931 à Constantine ou encore à Hassan Al Banna fondateur en 1928 de l’Association

des frères musulmans Egyptiens) ; la rareté d’une production doctrinale

autochtone de qualité ; la relative faiblesse de la culture religieuse des adeptes ; le

fait qu’il soit plus qu’ailleurs le produit direct de la politique de l’Etat depuis l’indépendance

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