Le feu couve sur le front social

Publié le par Mahi Ahmed

Le feu couve sur le front social

par Kharroubi Habib

A la contestation sociale exprimée par des actions de grève qui se multiplient depuis la rentrée, se greffent d'autres évènements révélateurs d'un climat de mécontentement populaire explosif. Ce sont ces émeutes qui secouent le pays du nord au sud et de l'est à l'ouest, avec pour déclencheurs des causes qui varient d'une région à l'autre.

 Ce qui est l'indice d'un ras-le-bol qui prend prétexte de tout pour s'exprimer. Ces explosions de colère populaire auxquelles nous assistons en ce moment sont l'ultime recours pour les citoyens de se faire entendre par des pouvoirs publics autistes et en l'absence de toute autre voie et relais pour le faire. Ce langage de l'émeute est certes critiquable quand il s'accompagne de destructions de biens collectifs et privés. Il est, hélas, la seule façon laissée aux Algériens de faire savoir qu'ils sont excédés par les injustices sociales, la corruption, le népotisme, le chômage et l'état de non-droit sous lequel ils vivent. Le recours à la seule répression en guise de réponse ne fait qu'exacerber la fronde populaire. Si cette répression parvient à endiguer momentanément les foyers de l'émeute, elle nourrit le ressentiment populaire qui en est à la base.

 L'émeute qui a eu pour théâtre avant-hier le quartier algérois de Diar-Chams, situé à quelques centaines de mètres du palais d'El Mouradia, où au même moment Bouteflika présidait le Conseil des ministres, renseigne sur le dramatique décalage qu'il y a entre l'insouciante sérénité qu'affiche une autorité sourde et aveugle et la réalité sombre de désespoir accumulé dont elle a tenté de lui faire prendre conscience.

 En se produisant peu de mois seulement après la réélection du président Bouteflika, le chapelet d'émeutes qui secoue le pays décrédibilise incontestablement et irrévocablement le discours triomphaliste et satisfait qui est le credo des autorités et la légitimation de la continuité consacrée par le scrutin d'avril dernier.

 Les émeutes en question ne sont ni plus ni moins que la remise en cause de cette continuité et des pratiques de gouvernance qu'elle perpétue. Le semblant de paix sociale qu'un pacte troussé par des partenaires en totale déconnexion avec la société est censé avoir établi, ne sera d'aucun effet sur la lame de fond d'une révolte populaire, dont seul le moment de l'explosion reste l'inconnue. Cette perspective n'inquiète pas outre mesure apparemment le premier responsable du pays. Lequel, sa réélection obtenue, s'est muré dans la haute solitude du pouvoir, laissant à des exécutants et à une administration imperméables à la récrimination populaire le soin de «l'intendance», ce qu'ils font dans le mépris le plus absolu des attentes et revendications citoyennes.

 Que dire aussi de ces partis, organisations politico-sociales et élus qui, alors que l'émeute se propage, n'ont d'autre centre de préoccupation que le prochain renouvellement de la composante sénatoriale ? Rien, sinon qu'ils vivent sur une autre planète, sans se rendre compte qu'ils sont sur un volcan qui les volatilisera quand il entrera en éruption.

Histoire de logement

par K. Selim

Une émeute du logement dans un quartier d'Alger pratiquement au moment même où l'Etat annonce sa décision de faire plus d'efforts financiers pour soutenir l'accès au logement. Il n'y a pas de lien de causalité entre les deux faits... Mais dans un pays où le déficit en logements est gigantesque, ce télescopage relève moins du hasard que de la probabilité statistique.

 L'immense frustration sociale associée à l'absence de logement est une réalité qui a déjà marqué une génération et a empoisonné beaucoup d'existences. Elle a sans doute - cela mérite une vraie recherche sociologique - accéléré l'attractivité de l'islamisme politique dans les quartiers populaires, où souvent deux ou trois générations s'entassent dans un espace limité et pas extensible.

 Ce qui a rendu la frustration sociale vive est que tout un chacun sait que l'Etat a beaucoup dépensé dans des programmes de logements qu'il a mal distribués. L'affectation régalienne des logements a été, et demeure, un moyen d'accumulation et d'enrichissement sans cause. L'Etat n'a jamais vraiment réussi - ou voulu ? - mettre fin à cette rente. Des logements ont été acquis gracieusement au nom de l'épouse, du fils ou du petit-fils, tandis que la majorité de ceux qui en ont besoin étaient laissés en rade.

 Il y a une possibilité d'écrire l'histoire de l'Algérie à partir du pétrole et du gaz, mais il y a aussi une possibilité de le faire à travers le cheminement particulièrement sinueux et inexplicable de la «crise du logement». S'il n'est pas très bon de trop regarder en arrière, il ne serait pas mauvais aussi de se souvenir qu'au vu des dépenses engagées par l'Etat, cette crise ne s'explique pas. Sauf si l'on intègre l'idée que les logements ont été un moyen de transfert de rente et donc d'enrichissement rapide. Tout le monde a fini par le comprendre...

 Pendant des années, des logements sociaux n'ont pu être distribués car les demandes sont si élevées et l'offre si basse que toute décision finissait par faire l'émeute. Le logement est devenu au fil des ans associé à la protestation, à l'émeute, tout autant qu'à celui de l'enrichissement sans cause et la spéculation sans frein. C'est ce qui fait qu'une contestation violente à Diar Echems à Alger, rencontrant un Conseil des ministres qui a décidé de donner un grand coup en matière de logement, est une éventualité statistique.

 Le Conseil des ministres a donc décidé qu'il y avait de la cohérence dans la décision du gouvernement d'interdire les crédits à la consommation et de ne permettre que les crédits au logement. Il a pris des mesures incitatives en direction des Algériens pour qu'ils puissent accéder à des crédits bancaires à des taux bonifiés, tout en faisant bénéficier une partie d'entre eux d'une aide directe en fonction de leurs revenus.

 Il faut espérer également que les entreprises algériennes profitent pleinement de ce grand coup de pouce au logement. Il reste à souhaiter que ces démarches destinées au plus grand nombre ne profitent pas à un petit nombre de spéculateurs... Il ne faut pas que la même histoire recommence !

Source : Quotidien d’Oran du 21.10.09

Publié dans Economie et société

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