Le double épuisement de la social-démocratie et du bolchévisme

Publié le par Mahi Ahmed

Le double épuisement de la social-démocratie et du bolchévisme

par Roger Martelli

Historien.

Intervention à la table ronde « Fin du soviétisme ? Fin du communisme ? »

1. De quoi la chute du Mur souligne-t-elle la fin ?

Du système soviétique est-européen ? Du soviétisme, limité à l’URSS entre 1917 et 1944, puis expansif entre 1945 et le milieu des années 1970 ? Du bolchevisme, qui est la forme dominante du communisme du XXe siècle ? Du communisme en général ? Du cycle révolutionnaire amorcé en 1789 ?

Je réponds oui aux trois premières hypothèses qui s’emboitent en fait dans la troisième : ce qui se clôt, c’est le cycle du bolchévisme, c’est-à-dire de deux choses en même temps.

Tout d’abord, une conception intégrée de la transformation sociale autour de la double notion de prise du pouvoir et d’avant-garde ; elle est à la fois héritée des débats de la IIIe Internationale (une trace de la gauche marxiste) et marquée par la conjoncture du début du XXe siècle (la conjonction de la guerre « impérialiste » et de l’échec de la social-démocratie).

En second lieu, un mode de gestion présumée alternative des sociétés modernes, qui est inauguré en 1917. Ce mode de gestion est resté marqué pendant longtemps par le modèle initial du communisme de guerre (son ressort est, en continu, la « mobilisation » du travail et de la société) et, en tout état de cause, par la logique étatiste de son fonctionnement (ce qui compte est avant tout la reproduction de l’ordre imposé et garanti par un État centralisé).

Ce modèle bolchévique a existé sous des formes historiquement variables, dont une a constitué une authentique perversion de son essence (le stalinisme). Mais, en gros, dans la multiplicité de ses manifestations, il a maintenu jusqu’au bout sa logique fondatrice : une conception théorique et pratique du parti-guide ; une transformation sociale pilotée par un État hiérarchique, lui-même contrôlé par une élite qui « sait » et qui, de ce fait, est vouée par essence à représenter un peuple ouvrier en principe souverain, mais privé de la conscience « spontanée » de son rôle.

Ce modèle dual est érodé entre le milieu des années cinquante et les années quatre-vingt. On peut discerner trois grands faisceaux de causes à cette érosion :

  • Les contradictions même du soviétisme : en gros, il ne parvient jamais à passer d’une croissance externalisée (le pilotage par l’administration centrale) et extensive à une croissance internalisée et durable ; au fond, le soviétisme n’a jamais trouvé de véritable substitut au volontarisme d’État échevelé du « Grand tournant » des années trente.
  • Les mutations du capital sous le triple effet des révolutions technologiques, de la crise du fordisme et de la mondialisation ; ces mutations affectent autant le substrat social que le rôle fonctionnel du mouvement communiste, notamment en Occident.
  • Les révolutions anthropologiques que porte le glissement vers le « post-industriel » ou « l’informationnel » : la restructuration du travail et de la société, la redistribution des classes, la montée de l’individualité, la crise de l’État nation, etc. Tout cela affecte la sociabilité qui avait accompagné l’essor du communisme politique du XXe siècle

Tous ces éléments sont les supports de l’obsolescence ; ils ne la créent pas à proprement parler : ce qui invalide le modèle n’est pas la réalité qui lui est extérieure, mais son incapacité à s’y adapter.

2. La preuve du pudding est-elle qu’on le mange ?

Le modèle contenait-il, dès le départ, la nécessité de sa nécrose ? Son érosion était-elle fatale ? Je ne le crois pas, pas plus pour le déclin que pour l’expansion ; pas davantage pour le soviétisme et le bolchevisme que pour toute l’histoire ouvrière ; pas plus pour l’histoire politique que pour l’histoire tout court. Les vastes évolutions qui ponctuent l’histoire des sociétés conditionnent ou « informent » l’action des hommes, mais ne la déterminent pas de façon absolue. Comme tout système, celui qui se met en place entre 1902 et 1918 contenait en lui-même les possibilités et les impossibilités de sa transformation. De fait :

  • Il a connu des opportunités de voies alternatives au modèle du communisme de guerre (la NEP, les « voies nouvelles » de 45-47, le « socialisme de marché » des années 1960-1970).
  • Il a connu (à la différence du nazisme) des critiques frontales ou plus prudentes des orientations dominantes, suffisamment fortes pour nourrir les grandes crispations tragiques des « purges » et la crainte permanente d’une rupture du monolithisme censé être la clé de reproduction de sociétés théoriquement sans classes.
  • Il a même connu des tentatives officielles de réformation, de Khrouchtchev à Gorbatchev en passant par le printemps de Prague et l’eurocommunisme.

Il n’y a donc pas de fatalité à l’échec final. Le système a vu émerger, à différents moments (début des années vingt, milieu des années trente, immédiat après-guerre, milieu des années cinquante, fin des années soixante) des opportunités d’inflexion ou de restructuration, dans le « centre » soviétique du système ou à sa périphérie. Ces occasions n’ont pas été saisies ; c’est l’accumulation et l’imbrication de ces novations manquées qui finissent par faire crise. Quand un système ne se renouvelle pas, il s’étouffe. L’histoire du communisme n’est pas celle d’un mouvement linéaire, mais celle de ses bifurcations : après 1924, elles l’éloignent de son but ; au final, l’absence de rectification le conduit à l’impasse.

3. L’obsolescence n’était pas fatale, mais la sclérose a été assez forte pour, dans un premier temps, empêcher le réforme de se formaliser et de s’installer (la Nep, les années Khrouchtchev) ; puis elle a rendu la réforme impossible (les années Gorbatchev). Alors la sclérose (celle du béton et de l’acier du mur, davantage que le mur lui-même) devient nécrose : l’essentiel, pour le système, semble être de se défendre contre l’agression venue de l’extérieur ou de l’intérieur. Dans cette culture de l’enfermement, la sécurité apparente de la répétition l’emporte sur les dangers réels ou fantasmés de la transformation.

Il y a bien de la nécrose : celle d’un système historique de socialisation politique et de régulation du pouvoir. Mais, avant d’être un système, le communisme a été un parti pris de rupture et d’alternative. Ce parti pris est-il invalidé par la chute du Mur, ce qui refermerait définitivement le grand cycle des révolutions amorcé à la fin du XVIIIe siècle ? Je ne le crois pas.

La tension de la rupture et de l’adaptation est consubstantielle des sociétés de classe et donc du capital. Quand on décide de faire du complexe liberté-égalité la base de régulation des sociétés, on doit choisir entre deux méthodes : considérer que le caractère indépassable du capitalisme oblige à se couler dans ses mécanismes pour produire un peu plus d’égalité ; ou considérer que, le capitalisme étant inégalitaire par essence, la quête de « l’égaliberté » oblige à en contredire fondamentalement les logiques. Le choix entre les deux méthodes peut être rationnel ; il n’en est pas moins un parti pris.

La tension entre les deux partis pris (accommodement-adaptation ou rupture-dépassement) est constitutive du mouvement critique, ouvrier hier, alternatif aujourd’hui. C’est dans le conflit-coopération entre les deux méthodes que le mouvement ouvrier européen s’est structuré, que la gauche s’est constituée. À certains égards, aucune conjoncture n’invalide l’un ou l’autre des deux partis pris : l’échec de la social-démocratie en 1914 ne signifiait pas la mort du « réformisme » ; l’échec de la grande alternative de souche soviétique ne signifie pas celle de l’alternative. Mais si la conjoncture n’invalide pas les partis pris en eux-mêmes, elle peut produire l’obsolescence de leurs formes.

Ce que le « court XXe siècle » a clos, ce n’est pas l’idée révolutionnaire, le parti pris critique ou le désir de rupture ; il a clos une manière historique de les penser sous la double figure de la prise du pouvoir et de l’avant-garde.

4. Chaque époque offre à chaque sensibilité (« réformiste » ou « révolutionnaire ») son lot d’opportunités et de contraintes ; à chacune de s’adapter à elles.

Ma conviction est que le XXe siècle s’est achevé sur le double épuisement (sous des formes et des degrés d’intensité il est vrai bien différents) de la forme bolchévique et de la forme social-démocrate, ce qui les confronte toutes deux à des enjeux de refondation. Mais si les deux dernières décennies du siècle ont vu en même temps la crise des deux formes du mouvement ouvrier et la montée de la leçon néolibérale, la fin de la première décennie du XXIe siècle est marquée par l’essoufflement du double modèle du néolibéralisme et du social-libéralisme.

Peut-on dès lors penser que s’ouvre un nouvel espace pour un parti pris de rupture ? Sans doute. Les sociétés contemporaines, toujours dominées par le capital, sont placées devant des enjeux de recomposition inédits. Ce qui est en jeu, c’est l’émergence de nouvelles formes de mise en commun, ré-articulant l’action des individus et le développement des collectifs ; c’est la manière la plus efficace et la plus durable de « faire société » ; c’est la définition des modalités contemporaines d’une régulation volontaire. Jusqu’à ce jour, les régulations les plus globales ont reposé, peu ou prou, sur des combinaisons variables du marché et de l’État administratif. Peut-on et doit-on s’en tenir à ce face-à-face ou penser d’autres régulations ?

Il ne suffit pas qu’un espace théorique s’ouvre, pour que s’affirment les éléments réels qui rendent possible son occupation. Pour une part, rien ne s’oppose à l’idée que peut se penser, à l’échelle mondiale, un mouvement critique qui assume les fonctions qui furent naguère celles du mouvement ouvrier. Rien ne s’oppose à l’idée que, dans ce contexte et à l’intérieur de ce mouvement critique, puisse exister un parti pris de souche « communiste », au sens du communisme politique amorcé au milieu du XIXe siècle. Mais l’histoire ne permet en aucune manière de dire à quelles conditions concrètes tous ces possibles peuvent devenir réalité. Si l’histoire suggère quelque chose, c’est peut-être l’attention prioritaire à la contradiction : en matière de société, la refondation n’est jamais, ni la répétition, ni la négation.

http://www.gabrielperi.fr/Le-double-epuisement-de-la-social

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