La Tunisie du «Père Rached» au bord du naufrage

Publié le par Mahi Ahmed

La Tunisie du «Père Rached» au bord du naufrage

20

 

février

 

2013

 

On a toutes les raisons du monde de s'opposer à Ennahdha et de supposer que, à la fin de cette médiocre et pathétique comédie, tous ces tours de passe-passe finiront par lui permettre de s'en sortir aux moindres frais.

Par Moncef Dhambri

Hier, peut-être plus qu'aucun autre jour depuis plus de deux ans, le spectacle qu'offrait et qu'offre encore notre paysage politique a été le plus désolant, le plus décevant et le plus regrettable. A tout instant de la journée, le constat du «tout ça, pour ça?» revenait, s'imposait, nous enfonçait encore plus dans la déprime et pouvait soit nous pousser au suicide ou à commettre quelque irréparable forfait.

Au plus profond de la crise

De bout en bout, ce qui nous a été donné de voir était tout simplement déplorable. Il n'y avait pas une parole, une affirmation, une idée ou un acteur pour sauver les autres. On a eu beau zapper d'une chaîne à une autre, d'une radio à une autre ou d'un site web à un autre, on a eu beau s'accrocher, on a eu beau se frotter les yeux, taper du poing sur table et bondir, il n'en sortira rien. Nous y sommes en plein dedans. Nous avons atteint le plus profond de la crise. Cette confiance qui a été placée en notre classe politique, ce damné 23 octobre 2011, nous avons eu l'occasion de la regretter à chaque heure, à chaque minute de la journée, avant de nous installer devant notre poste de télévision pour la soirée, pour apprendre le scoop (!?) de la démission de Hamadi Jebali.

 

Ghannouchi, Jebali, Ben Jaâfar, Abbou, le 15 février: souriez vous êtes pris en photo!

Nous savions que l'homme qui, il y a plus d'un an, a pris en charge la direction des affaires du pays allait jeter l'éponge. Nous savions, également, qu'il a échoué. Nous savions aussi qu'il ne pouvait en être autrement: son expérience était très limitée (pour ne pas dire inexistante), son parti dégageait de l'arrogance beaucoup plus que de la compétence, et les premiers pas de son équipe gouvernementale ont été des faux-pas..., les uns après les autres.

Nous savions tout cela et nous osions toujours croire que ces «hommes et femmes qui craignent Dieu» pouvaient nous surprendre un jour et placer l'intérêt du pays et de la révolution au-dessus de leur instinct partisan. Il n'en fut et il n'en sera jamais autrement. Et les raisons de cette incorrigible tare tiendraient en quelques mots: le parcours malheureux de la majorité des dirigeants nahdhaouis – nous avions dit et répété que le peuple tunisien n'était pour rien dans ce qu'ils ont enduré comme exil, emprisonnement et autres répressions – les a privé d'un savoir-faire, d'un savoir-vivre et d'un certain vivre-ensemble qui étaient tous des conditions plus que requises pour l'entreprise de la transition démocratique.

Ennahdha doit rendre des comptes

Ils nous ont dit et répété à longueur d'année qu'ils étaient – comme nous tous ! – de nouveaux apprenants et qu'il fallait que nous fassions montre de patience et d'indulgence. Nous avons fermé l'œil sur une première bourde, puis une deuxième et une troisième, jusqu'à ne plus compter les fautes impardonnables et les erreurs graves. Les cartons jaunes se ramassaient à la pelle. Les cartons rouges fusaient de toutes parts jusqu'à la mort de Lotfi Nagdh, qui n'était pour eux qu'un simple arrêt cardiaque, et celle de Chokri Belaïd qui attend toujours depuis deux semaines une explication.

 

Hamadi Jebali, démissionne mais reste en place.

Aujourd'hui, Ennahdha doit rendre des comptes, des comptes entiers, à tous les Tunisiens, ceux qui ont voté pour lui et cru au «Père Rached», tout autant que ceux qui n'ont jamais avalé les couleuvres de sa sorcellerie. Nous avons tous perdu notre temps, nous avons tous attendu, nous avons tous assisté, impuissants, au naufrage de notre révolution...

En lieu et place des excuses qu'ils auraient du présenter au peuple tunisien, en lieu et place de rendre le tablier, de plier bagages, de tirer leur révérence et d'emprunter la sortie pour se faire oublier, les Nahdhaouis osent encore nous servir les plats réchauffés des legs de l'ancien régime et de la période de transition de l'équipe de Béji Caïd Essebsi. Pire, ils font preuve d'une imperturbable effronterie en se présentant comme les sauveurs de la situation, eux qui n'ont rien compris, et ne comprendrons jamais – et c'est une affaire de gènes! – à ce qui se passe en Tunisie depuis le 14 janvier 2011.

Ils viennent nous parler de la «grandeur d'âme» de Hamadi Jebali «qui a su faire passer l'intérêt de la patrie et du peuple avant toutes les autres considérations» et nous dire qu'«il demeure le candidat privilégié à sa propre succession». L'on croit rêver: l'homme qui a collectionné tous les échecs possibles et imaginables, et qui a mené le pays droit vers l'indescriptible impasse dans laquelle on se trouve, se serait d'un seul coup transformé en sauveur...

L'indécence des «islamo-démocrates»

L'outrecuidance nahdhaouie est sans limite. Certaines grosses pointures du parti islamiste (comme Sahbi Âtig et Fathi Ayadi, respectivement président du groupe Ennahdha à la Constituante et président du Majlis Choura d'Ennahdha) viendront, dans l'édition spéciale et le journal de 20 heures de la Watania 1 d'hier, pousser l'effronterie jusqu'à nous «rassurer» que, même dans le cas où le Premier ministre sortant refuse de poursuivre sa fonction, «Ennahdha regorge de talents et de compétences qui pourront assumer cette responsabilité avec brio...».

 

Rached Ghannouchi, le grand marionnettiste qui tire les ficelles.

De quels compétences et talents parlent Messieurs Atig et Ayadi? Pour qui est-ce que les Nahdhaouis nous prennent-ils? Où et quand est-ce que cette indécence des «islamo-démocrates» va-t-elle cesser?

La mascarade de l'initiative Jebali est à son comble et l'opposition n'a pas manqué, non plus, d'ajouter son petit grain de sel, depuis une semaine au moins. Sa tartufferie, ses positionnements et sa maladresse désarçonnent.

Déboussolées par le rythme endiablé des évènements, toutes les oppositions – oui, l'opposition est nombreuse et désorganisée! – présentent le navrant spectacle de figurants qui ne savent pas à quel saint se vouer (Abdelwaheb El-Hani, président du Majd s'étant même transformé en analyste politique pour accompagner l'anchor woman de la Watania 1 pendant plus de trente minutes).

Chaque parti de cette opposition plurielle tente comme il peut de tirer ses marrons électoraux du feu. Il y en a ceux qui rappellent qu'ils ont soutenu l'initiative Jebali à cent-pour-cent, et avant tous les autres. Il y a aussi ceux qui l'ont soutenue à moitié, moyennant quelques petits rajouts. Il y a également d'autres qui, en ces temps de désespoir, trouvent toujours des ressources pour faire de la surenchère... Bref, le ridicule est à son comble: à droite, à gauche et au centre.

Bref, ils nous tuent tous, les uns comme les autres.

 

Un gouvernement en suspens pour gérer les affaires courantes.

En dernière analyse, j'en reviens toujours à mon intuition première: j'ai toutes les raisons du monde de m'opposer à Ennahdha et de supposer que, à la fin de cette médiocre et pathétique comédie, tous ces tours de passe-passe finiront par lui permettre de s'en sortir aux moindres frais.

Rendez-vous aux prochaines élections et il y aura assez d'électeurs pour glisser des bulletins nahdhaouis dans les urnes. Et tout ce que nous avons enduré et dont nous souffrons encore aujourd'hui finira par être oublié.

 Source :http://www.kapitalis.com/politique/14586-la-tunisie-du-pere-rached-au-bord-du-naufrage.html

Publié dans TUNISIE Spécial

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