La Syrie dans l’impasse

Publié le par Mahi Ahmed

La Syrie dans l’impasse

 

Par Ammar Belhimer
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Prôné par Londres et Paris, et certainement effectif bien avant son annonce, l’armement de l’opposition syrienne est l’ultime phase, militaire, d’un processus qui avait d’abord trouvé son aboutissement politique avec la reconnaissance par le groupe dit des Amis du peuple syrien – 120 Etats de la Coalition nationale syrienne (officiellement formée le 11 novembre 2012, à Doha, au Qatar) du gouvernement qui en émanait.
La Coalition nationale syrienne enregistré une série de reconnaissances : en novembre 2012 par la France, la Turquie, les membres du Conseil de coopération du golfe Persique (qui comprend l’Arabie saoudite), par l’Union européenne, et, en décembre 2012, par les Etats-Unis. Avec ces reconnaissances, une nouvelle étape venait d’être franchie dans le conflit syrien, compliquant notamment les efforts de dialogue entre le pouvoir et l’opposition, et la perspective d’une solution négociée. Une page était également tournée dans l’histoire mouvementée du mouvement national arabe car, bien des égards, l’effondrement annoncé du dernier carré de pouvoir panarabe (bâathiste) signe la mort de son dernier bastion encore au pouvoir. Un nationalisme autoritaire certes, sectaire aussi, mais néanmoins vivace et populaire tout au long de la seconde moitié du siècle écoulé. Comme tout ce qui est excessif, il a fondu comme neige au soleil aux premiers coups de semonce étrangers. Longtemps redouté par l’opposition, tant islamiste que de gauche, qu’il a terrifiée au cours des années 1960-1970, il avait trouvé chez nous un rôle actif, y compris au sein des instances du parti dirigeant, en investissant notamment l’enseignement et les organisations de masse. Ses mots d’ordre de l’époque autour de l’arabité (poussée jusqu’à «l’arabisation de l’environnement») et contre le pluralisme («Hizb wahad maouch thnine») n’ont pas totalement disparu. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Après l’expérience irakienne, la situation en Syrie atteste, elle aussi, de la grande «lâcheté» du mouvement : si le vieil encadrement irakien s’est converti dans les affaires en Jordanie et dans d’autres pays de la région, le Baâth syrien est sur la voie de la défection par détachements entiers – l’un de ses malheurs semble avoir été l’accord de libre-échange avec la Turquie qui a poussé les plus nantis de ses secteurs à s’affranchir de la tutelle de l’appareil. Réputé pour son maillage social et sa surveillance policière, le Baâth irakien s’est effondré comme un château de cartes, plus vite que ne l’imaginaient ses adversaires. Quoiqu’un peu plus laborieux, le processus paraît également inéluctable en Syrie. Le pilier du régime syrien, qui comptait officiellement 2,5 millions de membres en janvier 2011, s'est lentement effiloché, voire disloqué, depuis le soulèvement commandité et la défection de plusieurs hauts responsables du parti depuis juillet de la même année entachera grandement son crédit. Le secrétaire national adjoint du parti, soit le numéro deux après Bachar El Assad, Abdallah Al Ahmar, a été placé en détention le 17 août 2012, selon la section yéménite du parti Baâth. La structure yéménite qualifie de «défaite politique et morale» sa disparition intervenue peu après l’explosion qui avait visé l’immeuble des services de sécurité à Damas. L’affaire avait fait grand bruit et affecté la cohésion interne car Abdallah Al Ahmar n’est pas n’importe qui. Né à Damas en 1936, il adhéra au parti Baâth dès les années 1950, avant d’être désigné commissaire départemental à partir de 1967 et secrétaire général adjoint à partir de 1971. Comme avant lui Farouq Al Chareh, impuissant à ramener le calme dans le gouvernorat de Daraa, ou les généraux Tlass père et fils, incapables de convaincre les habitants de la ville de Rastan de renoncer à leurs revendications... Abdallah Al Ahmar semble être coupable de «neutralité». L’audace de l’intéressé s’arrête cependant ici. Réputé corrompu, tout comme son gendre, l’ancien Premier ministre Mohammed Moustapha Miro, il n’incarne point le changement. D’autres responsables sont poursuivis pour avoir envisagé un traitement plus souple, moins musclé de la contestation et une «sortie honorable » au président El Assad, honorable au sens où elle préserve le rôle du parti dans ce pays déchiré. La défection est particulièrement marquée dans les régions où les manifestations ont été les plus violemment réprimées, comme Houran, Lattaquié, Hama et Homs. A Deraa, les dirigeants locaux du parti et les membres les plus actifs ont déserté les structures locales du Baâth : sur les 3 000 à 4 000 militants et sympathisants de toute la province, moins de 100 personnes ont répondu à la convocation de tenir une réunion. D'anciens responsables du Baâth estiment que plus de la moitié des 2,5 millions de membres revendiqués officiellement en janvier 2011 ont quitté les rangs du parti. Deraa avait environ 70 000 membres du parti avant le début de l'insurrection, par exemple, mais il a maintenant très peu de membres actifs. La destruction des bureaux du parti Baâth dans des endroits où il était autrefois bien implanté, à la périphérie de Homs, par exemple, ou à Deraa, reflète l'ampleur du ressentiment public. A défaut de pouvoir contenir la vague d’hostilité, le Baâth pourra toujours espérer revenir plus tard aux commandes; il est si étroitement lié avec les services administratifs, militaires et de renseignement de l'Etat, ainsi qu'aux organisations syndicales, qu'une purge complète s’annonce peu probable, voire impossible. Le baâthisme articule deux structures de commandement, l’une «nationale» (qawmi), c'est-à-dire «pan-arabe» où siègent quatorze membres, tous syriens ; l’autre «régionale» (qoutri), c'est-à-dire «locale» qui réunit les délégués de l'ensemble des pays arabes (dont le nôtre) où le Baâth dispose de branches régionales. On se demande où sont passés ces démembrements aujourd’hui. Quant à l’avenir immédiat du baâthisme – version syrienne – Le Courrier International livre une traduction d’un article de Ted Galen Carpenter, paru dans The National Interest. L’expert recense quatre issues possibles, par ordre de probabilité croissante :

  1. Le régime d’Assad réussit à mater la rébellion.
  2. L’Armée syrienne libre chasse Assad et réussit à faire la transition vers une démocratie multiethnique et multiconfessionnelle. Ce qui semble peu probable, car «non seulement il n’existe pas de tradition démocratique digne de ce nom en Syrie, mais en plus le pays est doté d’une économie faible et d’une société civile peu développée. Une situation préoccupante, car une économie forte et une société civile dynamique sont les conditions importantes pour l’établissement d’un système stable, tolérant et démocratique».
  3. Les insurgés remportent une victoire décisive et mettent en place un Etat autoritaire. «La Syrie de l’après-Assad a plus de chances d’être islamiste et autoritaire que démocratique. De fait, l’aile dure semble même mieux positionnée pour prendre le dessus sur les factions laïques démocratiques en Syrie qu’en Irak, en Egypte et en Libye – et les perspectives à long terme pour la démocratie dans ces pays ne semblent guère prometteuses.»
  4. La Syrie éclate en plusieurs enclaves ou mini-Etats, formés en fonction de critères confessionnels ou ethniques. «Compte tenu de la composition complexe de la population sur les plans religieux et ethnique, c’est le scénario le plus probable.» «L’armée d’Assad, dominée par les Alaouites, est apparemment en train d’essayer d’établir une zone refuge pour les Alaouites et les chrétiens dans l’ouest du pays.»

Un scénario construit sur une base sociale du régime réduite aux 10% de la population alaouite, soutenue par les 10% de la population chrétienne et une partie de la bourgeoisie sunnite qui craint l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans. Sombre perspective pour l’un des rares Etats arabes encore hostiles à Israël. Il reste à espérer que les analystes occidentaux se trompent sur l’évolution de la situation : ils ont sous-estimé d’une part la capacité de l’armée syrienne à résister et à réprimer, et d’autre part, le rôle des puissances émergentes, en particulier la Russie et la Chine.
A. B.

 Source: Le Soir d'Algérie du 250313

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