La République des anges

Publié le par Mahi Ahmed

La République des anges

Par Abdelmadjid Kaouah

Coup de tonnerre dans le ciel judiciaire fran-çais ! L’ancien président de la République française, Nicolas Sarkozy, a été mis en examen pour abus de faiblesse dans le cadre de l’affaire Bettencourt par le juge d’instruction Jean-Michel Gentil. Et ce, à la suite d’une confrontation jeudi dernier de  plusieurs heures à  des membres du personnel de la richissime Liliane Bettencourt aux fins de vérifier combien de fois Nicolas Sarkozy s’était rendu au domicile de cette dernière pendant la campagne électorale pour la présidentielle de 2007. C’est au terme de cet acte que la sentence est tombée. A la grande surprise de ses partisans, voire de celle de l’opinion publique.

Cette confrontation était présentée par de nombreux commentateurs comme une formalité qui n’aurait pour épilogue que la clôture du dossier. C’était sans compter avec la rigueur du juge d’instruction. Naturellement, pour la famille politique et sa garde politique rapprochée, ce n’est là que pur acharnement. Rappelons à gros traits, les épisodes de ce feuilleton judiciaire. A la mort d’André Bettencourt,  son épouse, Liliane, unique héritière de l’entreprise L’Oréal, devient la femme la plus riche de France. Liliane Bettencourt, 87 ans, s’éprend d’amitié pour un photographe proche de feu son mari, François-Marie Banier, qu’elle couvre de cadeaux. Il se dit que cette amitié s’est traduite par le versement d’un milliard d’euros et autres dons divers, dont une île aux Seychelles, non déclarée au fisc.

Elle institue F-M Banier comme son légataire universel. Sa fille, Françoise Bettencourt-Meyers, sort de ses gonds  et  porte plainte  pour « abus de faiblesse ». Ses moult embuscades judicaires qui se concluent par la mise sous protection judiciaire de la vieille milliardaire… L’affaire Bettencourt, sordide affaire de famille, prendra sa tonalité politique en 2010 après la remise à la justice des enregistrements effectués par le maître d’hôtel de Liliane Bettencourt. Le contenu des conversations sera révélé, notamment par Mediapart. Dès lors, on apprend les arrangements conclus par le gestionnaire de la fortune de la veuve Bettencourt, Patrice de Maistre, avec la classe politique et  les relations étroites entretenues avec le ministre du Budget, Eric Woerth, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Eric Woerth (qui finira par démissionner de son poste de ministre) est sur la sellette et mis en accusation après le témoignage de l’ex-comptable de Liliane Bettencourt, qui affirmera que des hommes politiques venaient régulièrement chez les Bettencourt, récupérer des enveloppes d’argent liquide, en particulier Eric Woerth, qui aurait perçu 150 000 euros en liquide pour financer la campagne de Nicolas Sarkozy ! A partir de là, l’ancien président de la République est dans l’œil du cyclone. Pour sa défense, après sa défaite à la présidentielle de 2012, il fait communiquer au juge Gentil, une copie de son agenda de ministre de l’Intérieur, au début de 2007. Ses bureaux, son domicile   et son ancien cabinet d’avocat sont perquisitionnés. En novembre 2012, Nicolas Sarkozy est  entendu durant 12 heures par le juge Gentil d’où il ressort sous le statut de témoin assisté, sans être mis en examen. «Les Bettencourt ne m’ont jamais donné un sou et je ne leur ai jamais rien demandé», déclarait-il. Entre-temps, le juge aurait-il rassemblé de nouveaux éléments qui l’ont conduit à mettre en examen l’ex-président de la République ?

Le communiqué du parquet de Bordeaux est implacable pour Nicolas Sarkozy lequel  «dans le cadre de l’information judiciaire suivie à raison de faits d’abus de faiblesse, d’abus de confiance aggravés, d’escroqueries aggravées au préjudice de Mme Liliane Bettencourt», après rappel de la présomption d’innocence (qu’on pourrait  lire comme une pointe d’ironie), «s’est vu notifier une mise en examen du chef d’abus de faiblesse commis en février 2007 et courant 2007 au préjudice de Mme Liliane Bettencourt Schuller». Une telle accusation est passible de trois ans d’emprisonnement, de 375 000 euros d’amende et d’une peine d’inéligibilité de cinq ans maximum… C’est dire la gravité de la situation dans laquelle se retrouve l’ex-président de la République et champion incontesté de la droite. Les premières réactions de ses partisans n’ont pas tardé à fuser. Certains commentateurs parlent avec malice de la revanche des juges d’instruction en soulignant que Nicolas Sarkozy quand il était à L’Elysée, avait tenté de supprimer les juges d’instruction. L’argument est trop facile pour expliquer une telle mise en examen.

Par la voix de son avocat, Sarkozy considère que le traitement que lui a infligé la justice était scandaleux. Ses partisans se déchaînent contre l’institution judiciaire, notamment, contre le juge Gentil, qui ne serait contrairement au nom qu’il porte, qu’un méchant procureur. Evidemment, ils politisent à l’envi, à qui mieux mieux, toute l’affaire, et suggèrent un complot ténébreux, ourdi contre leur héraut. Pour Nicolas Sarkozy, l’amertume est d’autant plus grande que cette mise en examen intervient au lendemain d’un voyage triomphal en Libye, accueilli en libérateur et au moment où il a affirmé  reprendre son rôle de leader incontesté de la droite, travaillée par des ambitions personnelles qui ont donné récemment un piètre spectacle de leur formation politique.

A gauche, les socialistes n’osent pas se réjouir bruyamment du malheur de leur adversaire politique, d’autant plus qu’ils viennent de connaître eux aussi la conclusion d’un feuilleton ayant trait à la morale publique avec la démission de Jérome Cahuzac, ministre du Budget. Décidément, un poste sensible, éjectable à droite comme à gauche. Autant de dérives présumées ou avérées qui font le bonheur de l’extrême-droite dont le slogan «tous pourris» retrouve de la vigueur et de l’écho  dans les couches populaires en butte aux rigueurs budgétaires. Naguère, en réplique à la pièce de Jean-Paul Sartre, «Les Mains sales», le fondateur de la Ve République, notait qu’il n’y a que les anges qui sont propres parce qu’ils n’ont pas de mains. Mais la politique n’a rien à voir avec l’angélisme. Pour rester chez nous, la mise en examen d’un ministre, davantage d’un président, relève encore de la science-fiction…

A. K.

Source : Algérie News du 24313

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