La peinture c’est une liberté dans le temps et dans l’espace »

Publié le par Mahi Ahmed

Djamel-Eddine Merbah

« La peinture c’est une liberté dans le temps et dans l’espace » 

Entretien réalisé par Abdelmadjid Kaouah

Etait-ce le père ou non qui le destinait à l’ingéniorat ? Djamel-Eddine Merbah, aussi loin que remonte ma mémoire, caressait le rêve d’une carrière artistique. Et pour ainsi dire, cette utopie commença à prendre forme avec les dessins qu’il donna à un modeste bulletin ronéotypé où nous fîmes un bout de chemin. Fascination aussi du cinéma où nous allions, l’espace de deux heures, rejoindre le monde de l’imaginaire et de la représentation, de la transcendance artistique du monde. A vrai dire, c’était l’époque du western sphagetti sur les écrans encore vaillants des salles de cinéma d’Algérie. Mais la poésie pouvait surgir de n’importe où à n’importe quel moment, d’un brouillard médéen, d’un flocon de neige sur les hauteurs de Tibhirine. Et puis la toute puissance de la lumière sur un village des Hauts-Plateaux qui nous étaient commun. Une amitié sans trop de mots, surtout chez Djamel qui, homme du Sud, était économe de langage. Une amitié qui aurait pu sombrer dans les limbes, n’était la providence post-moderne incarnée par Internet. Retrouvailles et échanges, plus ou moins personnalisés que le lecteur aura la bonté d’excuser car il n’est nullement question de mise en scène dans cet entretien. On remarquera enfin, que notre peintre est resté fidèle à sa jeunesse. Ses réponses sont aussi économes que ses toiles sont généreuses.

Algérie News : Aussi loin que remontent mes souvenirs personnels, tu te sentais une vocation pour la peinture. Alors que le père te destinait au prestigieux titre d’ingénieur dans l’Algérie indépendante des années soixante-dix, tu as préféré emprunter les chemins hasardeux de la création plastique? Rétrospectivement, quel regard jettes-tu maintenant sur cette vole, ce choix et son aboutissement ?
Djamel-Eddine Merbah : En cette période, mon père était en résidence surveillée à Boghari, juste en face de mon collège technique. Je lui rendais visite régulièrement, il m’a aidé à préparer le concours pour entrer au lycée technique du Ruisseau à Alger. Ce n’est pas lui qui me destinait à cette voie, c’était ma vocation de l’époque. Il m’a toujours soutenu durant toutes mes études, surtout par ses lettres, qu’il m’envoyait de la prison centrale de Berrouaghia. Après mon bac, j’ai commencé des études d’ingénieur à l’Université de Leuven, en Belgique. Un an après, j’ai abandonné cette formation pour entrer à l’Académie royale de Bruxelles, non sans avoir hésité et vécu des doutes : réussirai-je dans la peinture ? Ne suis-je pas en train de commettre une erreur en changeant d’orientation ? Mon regard d’aujourd’hui, par rapport à ce choix, est un regret d’avoir gâché les connaissances que j’avais durement acquises en mathématiques et en physique. Il me semble, qu’en tant qu’ingénieur, j’aurais également pu donner libre cours à ma créativité. Cependant, je suis tout à fait dans mon élément dans la peinture. J’exprimais le gâchis de ces connaissances, mais je ne regrette pas mon choix. Il fallait choisir un chemin entre deux qui s’offraient à moi.

Jeune homme durant les années soixante-dix, les années Boumediène, tu es aussi un enfant  de la guerre de Libération nationale. Ton père, une figure du nationalisme algérien, marquera ton enfance par son absence, ses mystérieuses disparitions ou sa mise en résidence surveillée. Cette situation traumatisante te fait dire que ton enfance fut entourée par les femmes de la famille. Quels visages marquants de cette époque retiendra ta mémoire et en fera une source inspirante  de ta peinture ?

Il est certain que les visages de ma mère et celui de la grand-mère, je les ai souvent retrouvés transposés dans ma peinture. La grand-mère, d’origine paysanne, grande et solide, son visage tatoué et ses lourds ornements d’argent aux poignets et aux pieds, apparaît en image souvent imposante dans le paysage. Quant à ma mère, je garde d’elle surtout des regards, ses larmes, qu’elle essaie de cacher, prétendant que ce sont les braises du feu de la cheminée qui les provoquent. Je ne prétends pas du tout faire des portraits d’elles car j’aborde la peinture d’une manière instinctive. Les grandes figures, les visages peints sont comme des icônes. Elles portent à chaque fois une expression abstraite et singulière. Ma démarche ne part pas d’une idée ou d’un souvenir. Il y a la forme générale en quelques traits ou coulées de peinture, suivie d’une série de métamorphoses du tableau répondant plutôt à une expression intérieure qu’à une démarche intellectuelle.

Long feuilleton des épisodes de notre amitié de prime jeunesse. Il va d’un compagnonnage dans un ciné-club et la rédaction d’un Bulletin ronéotypé- dans une ville de province,  pour  – entre fin 1960 et début 1970 –  aboutir à des retrouvailles inattendues au début des années 1990, à El Mouggar où tu exposais, vivant encore à l’étranger… On était bien loin de tes dessins dans le Bulletin. C’était déjà un début de consécration ?
Je me rappelle ces belles années de notre adolescence à Médéa, soit durant les week-ends, soit durant les vacances. On se voyait avec d’autres amis. Nous étions animés d’un désir de réaliser des activités culturelles au sein du mouvement de jeunesse (le seul légal à l’époque !). Un premier retour en Algérie, je l’ai fait dans le but de peindre et redécouvrir le pays, surtout le Sud. J’ai pu vivre et travailler dans la belle ville de Ghardaïa quelques mois, ensuite en camping sur la côte près de Cherchell. C’était dans les années 1976-77, à l’époque de Boumediène. Ce que j’ai retenu d’important de cette époque, c’est le foisonnement culturel, où les peintres étaient aussi très actifs et exposaient collectivement souvent, qu’ils soient jeunes et inconnus ou peintres consacrés. Je pense en gros qu’il y avait une activité culturelle riche et engagée, également dans le cinéma et le théâtre, et dans tous les arts en général. Après, je suis reparti en Belgique, où j’ai repris des cours complémentaires, faisant des stages dans différentes disciplines artistiques (décor théâtre, dessin animé, peinture décorative, gravure,…), dans le but de travailler comme décorateur à la Télévision algérienne.

Comment as-tu vécu ce retour au pays natal ? Quel regard portais-tu sur l’Algérie des années Chadli ?
Je suis revenu en Algérie dans les années 1979-1980. Dans les années Chadli, j’ai d’abord travaillé peu de temps à la télévision et, faute de logement, j’ai dû choisir l’enseignement à Cherchell, où je suis resté jusqu’en 1988. Je n’ai toutefois pas arrêté de peindre. Ce qui a motivé mon désir d’être peintre, en plus de ma passion de la peinture et de ce qu’elle m’offre comme possibilité de pouvoir m’exprimer, c’est une liberté dans le temps et dans l’espace. N’être soumis à aucune contrainte et pouvoir voyager en faisant un métier d’artiste, c’était, en ces années-là, un idéal pour toute une génération de jeunes en quête de nouvelles valeurs. Le voyage et la peinture : c’était la vie libre à laquelle j’aspirais. A l’issue de ce voyage d’un an dans le Sud algérien et sur les côtes, j’ai présenté mon travail lors d’une première exposition à la salle El Mouggar à Alger. Bien que du Sud, la découverte de Ghardaïa, de la ville bleue de Beni Isguène et du désert m’ont agréablement surpris et émerveillé par leur beauté unique et magique. La côte ouest, avec ses vestiges et sa nature, m’a également ébloui. Ce voyage répondait aussi à mon besoin de découvrir mon pays. Ses lumières imprègnent toujours ma peinture.

Contre toute attente, au plus fort de la décennie rouge, tu reviens en famille t’installer dans un village de la côte où le terrorisme battait son plein. Où as-tu trouvé les ressources morales  pour tenir, alors qu’au même moment beaucoup de ceux de ta génération prenaient la direction contraire ?
« La décennie rouge » : tu évoques certainement les années 1990. J’étais à Liège à l’époque (depuis février 1988). Durant les évènements, je rentrais seul en Algérie chaque année, pour voir ma famille. En 1998, j’ai rencontré mon ami Belkacem Hadjadj. Nous avons monté le projet d’aller dans le village de Raïs, victime de grands massacres. L’objectif était de donner l’occasion aux enfants, pour une fois, de témoigner de ce qu’ils avaient vécu. Le projet consistait à faire une grande fresque collective avec eux et de réaliser une vidéo. La démarche de la fresque consiste d’abord à permettre l’expression, par le biais du dessin, des situations tragiques et atroces vécues par eux. Une psychologue déjà sur place, Latifa Belarouci, permettait aux enfants – à travers ses questions – de verbaliser – sur les peintures réalisées- les massacres dont ils avaient été témoins. Dans la partie haute de la fresque, les enfants exprimaient leurs espoirs. La réalisation de la fresque et le tournage du film ont duré une quinzaine de jours. Bien entendu, la situation sur place était encore très dangereuse à ce moment-là, et ce n’était pas sans crainte que nous y étions. Il est à supposer que ce travail d’expression a été thérapeutique pour les enfants. La vidéo et la fresque ont beaucoup servi à sensibiliser les gens, via les médias (télévision) ou via des associations militant contre le terrorisme.

Ce n’est pas un secret, ton frère est un éminent cinéaste algérien qui fut l’un des artisans de l’essor du cinéma algérien -qui fit hélas long feu. Est-ce cette proximité qui te poussera à accompagner ta pratique des arts plastiques par le recours à la vidéo ?
Je n’ai jamais eu recours à la vidéo dans ma pratique artistique. Cependant, je n’exclus pas, plus tard, d’intégrer plusieurs médias (photographie, vidéo, installations) à mon travail. Tu resteras huit ans en Algérie. Et puis c’est à nouveau le retour à Liège. Ton œuvre prend de l’ampleur, tu exposes, c’est la reconnaissance. La critique de presse belge est élogieuse. Jean-Christophe  évoque pêle-mêle à ton propos : « Delacroix l’Orientaliste », « Rouault le peintre à l’humanisme chrétien », « Alechinsky où l’aventure dans la peinture », « Somville, le révolutionnaire lyrique ». Voire « Andreï Roublev l’inventeur russe des icônes », Matisse et tant d’autres magiciens de la toile et de matière plastique. Comment reçois-tu ces éloges et ont-elles été suivies de récompenses ?  Les éloges de J. – C. à mon égard sont extrêmement généreux, mais je les trouve trop valorisants pour moi. J’ai obtenu deux récompenses : à Bruxelles, le 2e Prix Dounia (African culture) et, lors de la Foire internationale de Libramont, le Grand Prix de la peinture. Ces signes de reconnaissance sont indéniablement un formidable encouragement.

Ancré sur deux continents, ton leitmotiv  face à la barbarie de tous ces ordres, de la médiocrité  à l’oppression, tu dis que « peindre ou écrire est un acte optimiste » ? Depuis cette déclaration, dix ans se sont écoulés. Est-ce que tu persistes et signes ?
J’avoue avoir oublié le contexte dans lequel j’ai fait cette déclaration. Je reste toutefois en accord avec ce qu’elle exprime. C’est un sentiment et non une idée que je peux développer.

S’il y avait un peintre algérien dans lequel tu te reconnaîtrais pleinement, quel est-il ?
En Algérie, j’ai apprécié beaucoup de peintres aussi bien abstraits que figuratifs. Je ne peux nier l’apport de chacun d’eux, surtout parmi les aînés. Je me retrouve, dans ma façon de peindre, dans les sujets abordés, dans ma façon de vivre, plus proche du peintre Issiakhem. Aussi par le fait qu’il soit en général plutôt figuratif.

Un dernier mot ?
La vie nous remet en contact, pour, peut-être partager à nouveau des projets, des initiatives culturelles ?

Source : Algérie News du 12.11.13

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