«La lutte contre la corruption est éminemment politique»

Publié le par Mahi Ahmed

Djilali Hadjadj, porte-parole de l’Association algérienne de lutte contre la corruption

«La lutte contre la corruption est éminemment politique»

Le scandale Sonatrach II prend des proportions politiques, suscitant des réactions auprès des partis et des institutions officielles. D’un autre côté, le risque d’instrumentalisation n’est pas à écarter.

Algérie News : Le procureur général près la Cour d’Alger, M. Belkacem Zeghmati, a déclaré jeudi dernier, à travers un communiqué, que l’affaire Sonatrach II connaîtra une cadence accélérée dès réception des résultats des commissions rogatoires internationales par le juge d’instruction, et la convocation ou l’émission de mandats de justice à l’encontre de toute personne impliquée sera requise. Un commentaire…
Djilali Hadjadj : Il faut d’abord, souligner que la justice algérienne ne nous a pas habitués à des communiqués de ce genre : mais visiblement, instruction lui a été donnée de faire plus d’efforts en matière d’information en direction de l’opinion publique et de la communauté internationale, tant ces scandales sont d’une particulière gravité. Le pouvoir est dans une situation inconfortable ; il ordonne à la justice de lui venir au secours ! Mais la justice à travers ce communiqué pousse le bouchon de la démagogie un peu trop loin en utilisant la notion de «cadence accélérée». Est-ce à dire que les précédentes «affaires», notamment à dimension internationale, comme celle d’Al Khalifa, étaient traitées de manière non accélérée ? C’est là un terrible aveu d’une justice non indépendante et incompétente. D’autant plus que dans l’entraide judiciaire internationale, les procédures obéissent à des règles, subissent des législations nationales différentes et ne doivent surtout pas être bâclées par un excès de précipitation, histoire de vite classer les affaires. La justice sera jugée aux actes concrets, pas à la multiplication de communiqués.

Pensez-vous qu’il existe une volonté réelle pour faire la lumière sur cette affaire ou c’est juste une réaction de circonstantce à destination de l’opinion nationale et étrangère ?
Non, la volonté politique n’est toujours pas au rendez-vous : il n’y a aucun changement à ce niveau là. Le pouvoir est montré du doigt, il essaye encore une fois de sauver sa peau et d’obtenir un sursis pour se maintenir en place, alors qu’il est totalement discrédité. Il fait le dos rond, accuse le coup et encaisse tant bien que mal. Il est sur la défensive et réagit d’une manière maladroite, en tentant de gagner du temps et d’organiser la riposte, notamment en se disculpant et en sortant une nouvelle fois, une fois de trop, sa théorie de l’acte isolé et de quelques brebis galeuses qui seraient derrière ces scandales. Mais cette théorie est rejetée, tant par l’opinion publique, la communauté internationale, que par nombre d’observateurs qui s’expriment à ce sujet dans les médias et autres forums.

A votre avis, pourquoi la justice algérienne a décidé de reouvrir le dossier «Khalifa», dont le procès-bis est prévu pour le 2 avril ?
La justice aux ordres de l’Exécutif se voit imposer un calendrier aux effets contre-productifs. Si la programmation du procès en appel de l’affaire Khalifa avait été annoncée avant ces scandales de corruption italo-canado-algériens, nous aurions accordé le bénéfice de la bonne foi. Mais, encore une fois, le pouvoir veut d’une part, faire diversion avec l’affaire Khalifa, et d’autre part, il veut faire croire à sa volonté de traiter toutes ces affaires de corruption. Si c’était le cas, qu’il ose faire sortir de la Cour suprême, où il est volontairement enterré, le dossier Bouricha, du nom de l’ex-wali de Blida, chiche ! Et puis quel crédit accorder à une justice et à un pouvoir qui n’ouvrent qu’une petite partie du dossier Khalifa ? C’est la même chose pour l’Office central de répression de la corruption (OCRC) dont on précipite l’inauguration du siège, à grand renfort médiatique, et ce, plus de 30 mois après l’annonce de sa création (août 2010), alors que certains textes d’application du décret de décembre 2011 portant composition et fonctionnement de l’OCRC n’ont toujours pas été publiés (celui portant organisation interne notamment).

Une équipe de 22 enquêteurs algériens dont des magistrats se sont déplacés à Milan, en Suisse et aux Emirats arabes unis. Ces trois pays sont directement concernés par le dossier Sonatrach II. Les commissions ont été versées par une société italienne (Saipem). Une partie des sommes aurait été blanchie en Suisse, puis investie aux Emirats arabes unis dans des sociétés financières et dans l’immobilier. Un commentaire ?
Nous suivrons attentivement le cheminement de ces procédures et espérons quelques résultats concrets et une réelle coopération judiciaire internationale, même si nous avons de sérieux doutes quant à la volonté et l’indépendance de la justice algérienne. Ces 20 dernières années, la justice algérienne s’est surtout distinguée par son absence totale de coopération dans de nombreuses affaires de corruption internationale. Pourquoi, et par quel miracle aurait-elle subitement changé aujourd’hui ?

Juste après la fameuse phrase du Président prononcée le 24 février dernier, où il avait indiqué qu’il est «révolté», tous les hommes et femmes politiques du pays sont montés au créneau. Pensez-vous que l’affaire de corruption «Sonatrach II» est en train d’être politisée ?
Au contraire, nous estimons qu’elle ne l’est pas suffisamment. C’est toute la société qui devrait sortir de sa léthargie et saisir l’occasion pour se mobiliser et ne plus subir le diktat d’un pouvoir illégitime et aux abois. Les quelques partis d’opposition, hormis quelques timides réactions, restent étrangement silencieux et inactifs. Les jeunes du Sud, à Ouargla et Laghouat, sont mobilisés depuis plusieurs années pour de très justes revendications, dont celle du droit à l’emploi, et ont vu juste en dénonçant depuis longtemps, la corruption dans le secteur de l’industrie extractive et les pratiques opaques des compagnies pétrolières, tant nationales qu’étrangères. Etrange silence aussi du côté des syndicats. La lutte contre la corruption est éminemment politique et nécessite une vaste offensive de toute la société.

Pourquoi à votre avis les députés n’ont pas demandé la constitution d’une comission d’enquête parlementaire?
L’inertie du Parlement face à l’ampleur de ces scandales de corruption n’est pas une surprise. Elle est révélatrice de son illégitimité et de sa non-représentativité. Le peuple algérien n’a toujours pas d’élus pour le représenter au plan institutionnel : le très faible taux réel de participation électorale en est un indice probant. C’est dire l’énorme déficit démocratique dont souffre l’Algérie. Le semblant de pluralisme politique construit par un pouvoir adepte du parti unique a montré toutes ses limites : la façade de cette «pseudo légitimité démocratique» est totalement lézardée, en passe de s’effondrer.

Entretien réalisé par Mohammed Zerrouki

Source : http://www.algerienews.info/la-lutte-contre-la-corruption-est-eminemment-politique/

Publié dans Economie et société

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