La gauche mondiale et les troubles en Egypte

Publié le par Mahi Ahmed

La gauche mondiale et les troubles en Egypte

 

 

Par Immanuel Wallerstein

 

Sociologue, chercheur à l’université de Yale

 

Le titre même de ce commentaire pose question : qu’est-ce que la gauche ou – autrement formulé – qui est la gauche ? Il n’y a guère de consensus sur le sujet. Pour ma part, j’entends par « gauche » tout groupe se réclamant de la gauche ou, à tout le moins, du centre-gauche. Cela fait du monde, et c’est pourquoi les désaccords sont si nombreux quand il s’agit de savoir quel camp soutenir, du point de vue moral ou politique, dans les énormes troubles qui secouent l’Egypte et ont abouti au renversement du président du pays, Mohamed Morsi, par les forces armées égyptiennes.

 

A la lecture des prises de position de différents groupes de gauche hors d’Egypte, j’ai le sentiment qu’on a affaire ici à une question de priorité : qu’est-ce qui constitue, ou qui constitue, le plus grand danger à moyen terme ? Je crois discerner trois grandes lignes.

 

Pour certains, ce sont les « islamistes », quels qu’ils soient, qui représentent la menace fondamentale. Il y a certes beaucoup de sortes d’islamistes. L’on trouve trois grands courants chez les sunnites : les Frères musulmans, les wahhabites-salafistes et les groupes regroupés sous la bannière d’Al-Qaïda. Chaque courant combat les deux autres et ces luttes expliquent nombre d’alliances qui se nouent dans les pays à forte population musulmane.

 

Pour ceux à gauche qui considèrent que le plus important est de maintenir les islamistes à distance du pouvoir, les islamistes dits modérés ne sont en fait que des islamistes plus malins que les autres, mais dont le but à terme est identique : instaurer des Etats régis par la charia. Cette gauche-là est donc prête à faire alliance avec quiconque combat les islamistes.
Un deuxième groupe à gauche estime que ce sont les militaires l’ennemi principal. Pour eux, l’armée est une force conservatrice et répressive, dont les conceptions en matière politique et économique sont réactionnaires et qui a souvent des intérêts financiers directs dans le maintien des politiques néolibérales. Ils reconnaissent toutefois que l’armée soutient parfois les forces populaires et poursuit parfois aussi des politiques contraires à celles des Etats-Unis ou des puissances d’Europe occidentale.

 

Mais leur jugement sur les opinions « modérées » au sein de l’armée rappelle celui des anti-islamistes sur les islamistes modérés. La « modération » ou le « populisme » des militaires leur apparaissent comme un simple paravent pour des objectifs de fond intrinsèquement réactionnaires.

 

Enfin, pour un troisième groupe, ce sont les Etats-Unis (et, corrélativement, les anciennes puissances coloniales d’Europe occidentale) la principale menace. Pour eux, les militaires et les islamistes ne font que jouer le rôle que leur ont assigné les Etats-Unis. Il s’ensuit que tout groupe s’opposant activement aux Etats-Unis mérite d’être soutenu, quelle que soit son idéologie. Et comme au sein de ce groupe existe aussi une ligne dure, certains vont jusqu’à penser que les jeunes militants radicaux à la tête des émeutes sont manipulés par les Etats-Unis. Pour ce groupe, l’Amérique reste toute-puissante.

 

Naturellement, certains – et même beaucoup – diront que l’on discute ici de choix factices et que l’on peut – et devrait – être à la fois opposé aux islamistes, aux militaires et aux Etats-Unis. En pratique, toutefois, il faut souvent hiérarchiser ses priorités. La question reste donc entière.

 

Ce débat sur l’ennemi prioritaire explique en grande partie la place relativement modeste qu’occupent les forces de gauche dans ces luttes. Elles sont divisées dans leurs analyses et, par conséquent, elles sont divisées sur leurs objectifs à court, voire à moyen terme. Pire encore, beaucoup à gauche, au niveau individuel et collectif, le savent. Un pessimisme insidieux se diffuse, et le terrain politique militant est peu à peu déserté.

 

L’alternative à cet auto-sabordage de la gauche, c’est de s’engager dans un débat plus ouvert et plus fraternel. Ce débat ne peut avoir lieu que si la gauche prend conscience que la droite mondiale offre un spectre de forces et d’analyses aussi large que celui de la gauche mondiale. Une fois encore, je me permets de répéter que ce débat fraternel doit être mené en ayant à l’esprit que nous vivons une transition mondiale qui nous conduit du système capitaliste vers un autre système qui reste encore à définir. Si la gauche perd cette bataille, la plus importante, elle n’aura à s’en prendre d’abord qu’à elle-même.

 

 

 

 Immanuel Wallerstein, 1er août 2013

 Source:Mémoires de luttes

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