La France, entre indifférence et ingérence

Publié le par Mahi Ahmed

 

Par Ammar Belhimer

La Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française vient de rendre public, ce 20 novembre 2013, un rapport d’information en conclusion des travaux d’une mission d’information sur «les Révolutions arabes»(*).
Le «réveil arabe» y est décrit comme étant «inattendu et très hétérogène», avec une double caractéristique : le dépérissement de modèles que l’on avait fini par croire indépassables (car souvent inspirés par des alliés occidentaux), d’une part ; et un impact différencié du Golfe à l’Océan, d’autre part.
Le document commence par recenser les erreurs – au nombre de sept – «qu’il paraît nécessaire d’éviter pour appréhender ces processus révolutionnaires». Ces «erreurs» balisent la nouvelle politique arabe de la France.
Une première erreur consisterait, selon les parlementaires français, à sous-estimer l’importance, pour la région elle-même et pour la France, des événements en cours dans les pays de la rive sud de la Méditerranée, importance attachée à la fin d’un cycle historique, celui de la «stabilité autoritaire» incarnée par des pouvoirs forts et entachés d’un grand déficit démocratique. Ces événements n’ont pas encore fini de dérouler leurs effets et peu de certitudes augurent de leur issue finale.
La deuxième mise en garde concerne le prisme déformant de l’européocentrisme qui consiste à «considérer les pays de la rive sud de la Méditerranée avec les yeux de la politique intérieure» française. La dimension identitaire arabo-musulmane de ces pays symbolise une «altérité» si difficile à accepter comme une richesse au plan interne français. On s’en rend compte à travers les réactions violentes qui ont suivi la publication, ce vendredi, d’un rapport sur l’intégration des immigrés.
Dans ces conditions, «l’autre» est «objet de tous les fantasmes, de toutes les angoisses, de toutes les formes de rejet, surtout en temps de crise. Qui plus est, ces pays ont été – et ils le sont même encore, à des degrés divers – des terres d’émigration vers l’Europe – et donc vers la France. Ce n’est donc plus seulement “l’autre” qui est en cause, mais l’immigré, l’étranger venu chez nous». C’est pourquoi, «considérer ces pays avec le regard que nous portons sur notre politique intérieure, ce serait prendre le risque de n’y voir que des pays d’émigration et, indirectement, des pays qui nous posent problème», conclut le préambule du rapport sur le second point.
A l’origine de cette «altérité», il y a certainement le poids du passé. Ce dernier continue à se reproduire à travers des visions fixistes à caractère néocolonial. Aussi, est-il écrit : «Une troisième grande erreur consisterait à rechausser, peu ou prou, nos lunettes de vue d’ancienne puissance coloniale, en portant des jugements ou en émettant des conseils à caractère néo-colonialiste. Pour la France, cela vaut en particulier dans l’approche de la Tunisie.»
Les conséquences attachées à cette «erreur» sont certes connues, mais elles méritent d’être rappelées : «Il en résulterait irrémédiablement une vive réaction de rejet et une accusation d’ingérence, toutes deux bien compréhensibles. Nos voisins n’ont nul besoin de nos conseils et, encore moins, de nos consignes. Leurs opinions publiques sont, de tradition et de culture, fortement structurées par un nationalisme identitaire. Elles ne le dépassent que pour repousser toute influence occidentale, dans un élan “pan-arabique”, et bien sûr pour faire front commun derrière la Palestine et contre Israël. La meilleure preuve en est peut-être l’attaque contre l’ambassade d’Israël au Caire, au mois de septembre 2011 : elle n’a pas été menée par des islamistes, mais par des “ultras”, ces supporters de football très violents et si peu cultivés.»
La quatrième erreur résulte de l’ingérence, réelle ou supposée, et de l’interventionnisme occidental dans l’avènement et le déroulement du «printemps arabe». Cet écueil concourt à «alimenter le mythe de la puissance manipulatrice en entretenant l’illusion que nous aurions des leviers à notre disposition pour influer, de manière déterminante, sur le cours des événements».
Consulté par la mission parlementaire, Hubert Védrine recommande au pouvoir français de «nous désintoxiquer de l’idée que nous pourrions tirer les ficelles au Maghreb».
«Là où les régimes autoritaires ont été renversés, en Tunisie, en Égypte et en Libye, nous avons assisté au triomphe d’une immense aspiration populaire à reprendre en main un destin collectif jusque-là confisqué. Il ensuit une allergie naturelle à toute tentative d’influence.»
«Ailleurs, sans renier nos valeurs, ni dissimuler notre sympathie pour les mouvements démocratiques, il faut éviter de produire le sentiment, inutile et contreproductif, que nous encourageons, voire soutenons la contestation des pouvoirs établis. Il reste à ajuster, entre ces deux bornes que sont l’indifférence et l’ingérence, notre action extérieure…»
Toujours au chapitre du miroir déformant de l’européocentrisme, la mission recense une cinquième erreur, «tout aussi magistrale», celle de considérer les processus en cours avec la culture française, de les penser avec les acquis de l’expérience française et d’en parler avec des qualificatifs français. Ainsi, «qualifier certains des partis de Tunisie, d’Égypte ou de Libye de «partis laïques» reviendrait pourtant à leur porter préjudice. Ce serait leur appliquer une étiquette «occidentale», les assimiler au «Parti de la France» ; ce serait évoquer un modèle importé. Ou, pire, ce serait assimiler ces partis aux anciens régimes dictatoriaux qui se réclamaient souvent – et abusivement – de la laïcité et menaient, en tout cas, une lutte farouche contre les forces politiques se réclamant de la religion… Même en Tunisie, où l’amitié avec la France est profonde et où les liens avec notre pays sont très étroits, il vaut mieux qualifier ces forces politiques de «démocrates» ou de «républicaines», voire de «progressistes» ou de «libérales». Dans un espace géographique où le nationalisme est à fleur de peau, il n’est pas recommandé à un étranger d’afficher des préférences pour un acteur local. Cela revient à discréditer ce dernier.
La sixième erreur est imputée à «l’amalgame, ou plutôt les amalgames» entre les pays concernés – chacun ayant son «caractère propre» — et, par ailleurs et surtout, les amalgames dans l’approche de l’Islam – qui est loin d’être «monolithique et cohérent» : «L’Islam n’a pas de chef, de “grand imam” jouant un rôle dirigeant et disposant d’une puissance d’influence comparable à celle du pape pour la religion catholique. L’Islam a “des” chefs, autant de chefs qu’il existe de mosquées et, par conséquent, d’imams. Certains exégètes avisés du Coran affirment même qu’il existe autant d’Islams que de musulmans, dans la mesure où le Coran est source d’interprétations diverses et qu’une des caractéristiques de cette religion est de confier à chacun la liberté de choisir son “mode de croyance” (…) Si le monde est complexe, le monde arabo-musulman l’est plus encore. Tâchons donc d’éviter les amalgames et les raccourcis.»
«Enfin, la septième et dernière erreur à ne pas commettre est celle des conclusions hâtives. Depuis presque trois ans, des processus a0u long cours se sont engagés. Ils sont loin, très loin même, d’être achevés», avertit encore le rapport.
A. B.

(*) Rapport disponible sur le site : http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i1566.pdf

 

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