L’islam au crible de l’Histoire

Publié le par Mahi Ahmed

Mohammed Ali Amir-Moezzi, islamologue

L’islam au crible de l’Histoire 

Né à Téhéran, en 1956, Mohammed Ali Amir-Moezzi est l’un des plus brillants représentants de l’islamologie contemporaine. Agrégé d’arabe et directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, il est actuellement titulaire de la chaire de théologie et d’exégèse de l’islam classique, créée pour lui par M. Jean Bauberot, auteur d’un essai remarquable, «La Laïcité falsifiée» (Editions de la Découverte). M. Moezzi a publié «Le Guide divin dans le chiisme originel» (éditions Verdier), «La Religion discrète» (Flammarion), « Le Coran silencieux et le Coran parlant» (CNRS éditions). Il a été le maître d’œuvre d’un imposant «Dictionnaire du Coran», dans lequel il a réussi l’exploit d’allier à la rigueur scientifique des qualités pédagogiques qui font le succès de ce livre (plus de 25 000 exemplaires vendus) auquel les éditeurs algériens, toutes affaires cessantes, devraient s’intéresser et qu’ils devraient faire traduire en arabe tant sa richesse et sa profondeur sont exceptionnelles.

Algérie News : De récents sondages et études concordants, ont montré une montée de l’inquiétude et de l’anxiété des Français dans la perception de l’islam et des musulmans. Pourquoi est-ce l’islam, et non plus seulement l’islamisme, fait peur ? Ces peurs sont-elles fondées ou sont-elles fantasmatiques ? Sont-elles dues à l’islam lui-même ou au comportement de ceux qui prétendent parler au nom de l’islam ? En un mot, qu’est-ce qui explique l’essor des sentiments islamophobes ?
M. Amir-Moezzi : J’ai pris connaissance de ces sondages et peut-être y aurait-il une réponse toute simple. On assiste, hélas, à la construction d’un amalgame entre islam et islamisme, le doute n’est point permis à ce sujet. Les raisons de l’existence de cet amalgame sont liées à nombre d’autres phénomènes ou éléments, d’abord, à l’islam et aux musulmans d’une part, mais aussi à un contexte international qui est extrêmement tendu. Elles relèvent aussi de ce qui se passe dans les pays musulmans eux-mêmes, mais également des nombreuses tensions qui affectent le monde occidental. On connaît très bien le phénomène du bouc émissaire. Après les juifs, les communistes, après tous ceux que l’Occident avait érigé en ennemis, la montée de l’islam politique, dont la révolution iranienne est en quelque sorte le paradigme, le terrorisme, Ben Laden, ont fait que ce besoin de bouc émissaire qui se fait sentir de plus en plus intensément dans les périodes difficiles se focalise sur les musulmans et l’islam. Bien entendu, les actes des mouvements islamistes n’ont pas contribué à détendre la situation, là aussi, il faudrait veiller à ne pas ranger tout le monde dans le même sac, tous les islamistes ne sont pas violents, mais malgré tout, tout ce qui se passe dans un certain nombre de pays musulmans a contribué à cimenter cet amalgame. Est-ce ou non fondé ? Dans ce genre de situation, la masse oublie les dimensions positives de l’islam et se concentre sur les aspects négatifs. Il est vrai que les textes fondamentaux de l’islam contiennent un certain nombre d’éléments qui peuvent être perçus comme inquiétants, une certaine violence imprègne un certain nombre de textes fondateurs. Dans le Coran, dans les Hadiths, il y a des aspects qui suscitent en Occident peur et inquiétude, cette dimension de «Religion du sabre» conquérante attise les inquiétudes, sans oublier le souvenir de l’Empire ottoman. Le siège de Vienne est encore frais dans les mémoires. Dans ce contexte, on tend à oublier que l’islam a produit l’une des cultures et des civilisations les plus brillantes qui aient jamais parues, que cet Occident lui a fait nombre d’emprunts, et non des moindres, dans des domaines de la pensée, de la philosophie, de la science, de l’esthétique et de la culture. Aujourd’hui, les aspects négatifs de l’islam monopolisent l’attention et le discours. L’islam est associé au terrorisme, au fanatisme, au djihad, à l’intolérance, et on ne pense quasiment jamais à la philosophie, à la mystique d’amour, à la littérature, à l’architecture,… Ces sentiments de peur qu’éprouvent les Occidentaux sont justifiés en partie à cause des violences et des actes inadmissibles qui se font au nom de l’islam, par le biais d’une instrumentalisation politique et idéologique de l’islam. Mais je voudrais faire remarquer le silence des musulmans, eux-mêmes, qui facilite la tâche de cet amalgame entre islam et islamisme et en particulier les intellectuels, les réformateurs et même les autorités religieuses qui ne sont pas d’accord avec l’islamisme violent, ceux-là, on ne les entend pas souvent s’exprimer, parce que eux-mêmes sont inquiets et qu’ils ont peur. Et puis, si vous voulez, je parle là en tant que scientifique, je pense que les orientalistes et les islamologues ont aussi un certain message à faire passer, une vision objective des choses à transmettre, autant que faire se peut, par les études des textes, de philologie, d’histoire, en évoquant l’islam tel qu’il apparaît dans son histoire. Parler des côtés problématiques de l’islam qui doivent être traités et problématisés en tant que tels, mais aussi des aspects positifs et civilisateurs.

Mais pourquoi précisément, c’est la version politique de l’islam qui a pris le pas sur l’aspect spirituel ou civilisationnel de la religion musulmane, car avant le triomphe de la révolution iranienne, en France, on évoquait les problèmes des immigrés de confession musulmane en termes économiques et sociaux ? Que pensez-vous de ce basculement d’une approche sociologique des phénomènes à une perception des choses en termes de conflit de religions ou de civilisation ?
En effet, on peut dire, que de ce point de vue, la révolution iranienne a été un tournant. Bien qu’il s’agisse d’un pays chiite, le fait est que pour la première fois, des autorités religieuses ont pu assurer le succès d’une révolution et prendre la tête d’un grand Etat, un Etat majeur dans la géopolitique mondiale. Et donc, ce succès a été un moteur extrêmement puissant pour tous les mouvements islamistes qui ont répété que la prise du pouvoir est possible. On peut sortir de ce statut de petite secte qui était le leur. En même temps, la révolution islamique et tout ce qui a suivi et qui n’avait peut-être pas grand rapport avec la révolution islamique, je veux parler de l’essor considérable du wahhabisme, le phénomène Ben Laden, les attentats du 11 Septembre,… ce qui a fait que l’islam politique a été désormais perçu comme une menace. Et les musulmans non pas comme une couche sociale minoritaire et dominée, mais comme un péril. Le souvenir encore une fois de l’Empire ottoman est présent et le subconscient occidental conserve le souvenir de cette menace ottomane, mais n’oublions pas non plus le rôle joué par un certain nombre d’idéologues occidentaux et de géopoliticiens dans ce qu’on pourrait appeler la consolidation des mouvements islamistes. Les premiers mouvements islamistes ont été soutenus par les USA pour créer la fameuse «ceinture verte» au sud de l’ex-URSS et par la suite, la théorie du «choc des civilisations» de Huntington. Depuis l’empereur-philosophe Marc-Aurèle, on dit que les empires n’existent que par leurs ennemis. Pas d’empire donc sans ennemi et il fallait, par conséquent, créer de toutes pièces un ennemi. Ce que l’Occident a réussi à faire, avec un double jeu troublant, à savoir que ces mouvements islamistes, même les plus radicaux et les plus violents, sont soutenus par les pays comme l’Arabie Saoudite et le Pakistan et par un autre côté, comme ce sont des pays pro-occidentaux et très importants pour la géopolitique mondiale et occidentale, donc on les soutient tout en sachant que ces pays-là sont des trésoriers directs, indirects, occultes ou manifestes des mouvements islamistes les plus problématiques. Ce double jeu met de l’huile sur le feu. Il y a donc cette ambiguïté de l’Occident qui joue un rôle interlope dans cette montée des radicalismes islamistes, en un mot l’Occident, en l’occurrence, a joué les apprentis sorciers. Mais il n’est pas seul en cette affaire, les islamistes aussi, même les non-violents, jouèrent un rôle central dans cette partition.

Venons-en à votre «Dictionnaire du Coran», paru récemment dont vous êtes le maître d’œuvre. Comme chaque livre a une histoire, comment en êtes-vous venu à songer à réaliser cet ouvrage ? A quels objectifs répond-il ? Et y a-t-il un fil conducteur dans la mesure où une somme de collaborateurs considérable y a pris part ?
«Le Dictionnaire du Coran», paru en 2007, est le fruit d’un travail préalable de cinq années, aboutissement du labeur d’une trentaine de spécialistes internationaux du Coran. Si vous voulez, le déclic a été en effet le fait qu’on parlait de plus en plus de l’islam et de son livre saint à tort et à travers, tout le monde, soit se réclamait du Coran soit le prenait comme un livre idéologique ou un livre soutenant les mouvements politiques. Il y avait toutes sortes de discours complètement en décalage avec la réalité historique, religieuse et culturelle du Coran telle que je la connaissais. Donc, sur le plan des publications, ou bien il y avait des études extrêmement spécialisées faites par des orientalistes à destination d’un public de savants et d’orientalistes ou bien des essais de vulgarisation qui n’avaient aucune valeur scientifique, donc je me suis dit qu’il faut faire quelque chose de scientifique mais destinée à un public de non-spécialistes, c’était mon objectif primordial et je crois que c’est une première. Ce qui a fait la cohérence, mais aussi son succès (plus de 25 000 exemplaires du dictionnaire ont été écoulés, ce qui est considérable pour ce type d’ouvrage), c’est, je pense, la lisibilité, l’accessibilité. Quand j’ai sollicité mes collègues dans le monde entier, je leur ai bien précisé que je voulais un ouvrage rigoureux, scientifique, fondé sur des méthodes critiques, philologiques et historiques, mais écrit dans un langage très simple, accessible, pour un large public et destiné à un public de musulmans ou de non-musulmans. Nous avons essayé, mes collaborateurs et moi, de faire à la fois, une œuvre scientifique mais aussi civique. Cette entreprise a été conduite avec rigueur et accessibilité, sans aucune concession, mais avec un immense respect pour ce livre qui est à l’origine d’une culture et d’une civilisation particulièrement riches et éminemment respectables. En même temps, beaucoup de gens m’avaient mis en garde contre le caractère délicat de cette initiative. On a craint autour de moi que ce livre n’en vienne à heurter la sensibilité de certains musulmans. D’abord, cette peur vient de cet amalgame dont je parlais tout à l’heure. On a tendance à croire que tout musulman est une personne violente et fanatique. Cet amalgame m’est personnellement insupportable. Pourquoi les musulmans seraient-ils incapables d’accepter et de pratiquer les méthodes critiques et historiques, fruit de la science philologique occidentale appliquée aux textes religieux, et ce, tout en restant extrêmement respectueux des croyances et de la foi.
Vous dites dans votre introduction que le Coran est un texte énigmatique et que son histoire demeure mystérieuse ? Qu’entendez-vous par là ?
J’ai donné ce titre à mon introduction parce que cette formule renvoie à une réalité. Quand on regarde les études scientifiques qui ont été menées sur le Coran, leurs divergences, leurs contradictions, le fait que l’étude du texte en tant que telle, et de l’histoire du texte coranique est une science en devenir depuis plus d’un siècle au sein de l’orientalisme, mais quand on considère également les travaux des musulmans, surtout dans les premiers temps de l’islam avant que ce qu’on nomme l’orthodoxie ne soit élaborée vers la fin du IIIe et début du IVe siècles de l’Hégire, quand on voit la masse des données contradictoires qui illustre l’animosité et le bouillonnement des débats à l’égard de ce texte dans les tout premiers siècles de l’islam, on se rend compte que cette histoire recèle de nombreuses zones d’ombre. Bien entendu, l’orthodoxie islamique, qu’il s’agisse dans le sunnisme ou dans le chiisme, a tenté d’occulter ces contradictions, ces points d’interrogation que les tout premiers textes de l’islam contiennent, mais le fait est que si on remonte au-delà d’un discours officiel sur le Coran, quand on étudie les textes antérieurs à la formation de l’orthodoxie et puis aussi, les vestiges de ces textes incorporés dans des textes plus tardifs, on se rend compte qu’il y a de nombreuses zones d’ombre qui persistent touchant l’histoire de la rédaction de ce livre. J’en veux, pour exemple, cet élément touchant le Coran dit le Codex de «Uthmân», la version officielle qui s’est imposée. Les textes que le sunnisme considère comme des textes faisant autorité, évoquent l’existence d’autres recueils, il y en avait au moins quatre, appartenant à des personnages très respectés par le sunnisme, je pense par exemple à Abd Allah Ibn Mas’ûd, à Ubayy Iibn Ka’ab et les textes toujours sunnites des premiers temps de l’islam révèlent que ces recueils là contenaient des différences majeures avec le Coran de Uthmân. Le Codex de Ubayy Ibn Ka’ab contenait, non pas des versets, mais deux sourates dont on connaît les titres, la sourate dite du «Khal» et la sourate du «Hafdh» dont le texte est connu par le Kitâb al-Masâhif de Sijistânî et qui n’apparaissent pas dans le Codex de Uthmân. Quant à Abd Allah Ibn Mas’ûd, un des Compagnons les plus respectés du Prophète, il estime que la première et les deux dernières sourates du Coran, la «Fâtiha» et les «Mu’awidhatân», ne font pas partie du Coran. Pour lui, c’était des prières que le Prophète récitait. Et par conséquent, ces trois textes n’avaient pas le statut de «parole divine» et dans le Codex de Ibn Mas’ûd, toujours selon les livres très respectés par les sunnites, le Coran, parole divine, ne contient ni la première sourate ni les deux dernières qui figurent actuellement dans le Codex de Uthmân. Il y a aussi d’autres éléments à relever. Très tôt, les musulmans ne comprennent pas des mots ou des expressions coraniques, par exemple « Al Qari’â», ou «Al-Kawthar», les Fawatih (les lettres isolées ou séparées qui ouvrent 24 sourates), lorsqu’on lit la littérature exégétique au sujet de ces termes ou de ces expressions, ou encore le terme de «kalala», vous voyez qu’il y a plus d’une vingtaine d’opinions divergentes et contradictoires, on dit pratiquement le tout et son contraire à leur sujet… Par ailleurs, le dernier manuscrit du Coran, le plus vieux manuscrit connu jusqu’ici, et qui contient des milliers de fragments, découvert au Yémen, dans les années 1970, dans une sorte de faux-plafond de la Mosquée de Sanaa et qu’on commence à connaître dans sa totalité, l’étude de ces fragments a fait voir des divergences parfois importantes avec le texte officiel du Coran. Tous ces éléments que je viens d’indiquer font que ce livre reste objectivement énigmatique. L’Histoire du Coran reste donc à écrire.

Vous avez aussi travaillé sur le shi’isme. Vous avez publié un ouvrage sur l’imamisme et de l’ésotérisme. Avec le recul et tout ce que nous savons depuis un siècle disons, est-ce que le schisme entre sunnites et shi’ites pouvait être évité ou qu’il était inscrit dans une sorte de nécessité historique ?
A mes yeux, cette question fait logiquement suite à la question précédente touchant le caractère énigmatique du Coran. D’où vient cette division première de l’islam, le chiisme et le sunnisme, sachant que ces deux termes sont des appellations tardives qui n’avaient pas cours au moment du chiisme ? Tout cela remonte à la question de la succession du Prophète. Les conflits se produisent très tôt donc et remontent pour ainsi dire à la préhistoire de l’islam institutionnel, puisque l’islam en tant qu’institution, que religion, en tant qu’Etat, empire, ça viendra plus tard avec les conquêtes et probablement sous le califat de Abd Al Malik. Les conséquences de la succession du Prophète, c’est la violence, la guerre civile. L’Histoire des premiers siècles de l’islam, c’est l’Histoire d’une longue guerre civile. La genèse de l’islam se fait dans la violence, ceux qu’on appellera les chiites voulaient que Ali succède au Prophète, d’autres ont choisi, dit la tradition, Abû Bakr qui devient le premier calife. Sous Abu Bakr éclatent les guerres de l’Apostasie qui ont été si sanglantes, guerres menées contre un certain nombre de disciples du Prophète qui après la mort du Prophète, voulaient revenir à leur religion ancestrale. Sous Omar, les conquêtes, encore des guerres, et il est mort assassiné. Uthmân, son successeur, a été assassiné lui aussi. Ali qui a régné pendant cinq ans, qui a connu trois guerres civiles, al-Jamal, Siffin, Al Nahrawân, est lui aussi assassiné. Quand s’imposent les Omeyyades, commence le cycle très sanglant des soulèvements et des répressions, la révolution abbasside n’est pas en reste. C’est dans ce contexte-là que l’islam a pris forme. Ses textes, ses institutions ont été forgés durant cette longue guerre civile de plus de deux siècles, c’est une évidence, mais on l’oublie souvent, c’est exactement dans ces conditions-là qu’on procède à la recension du Coran et des Hadiths par des gens qui, pour un certain nombre, sont également acteurs dans les guerres civiles. Que l’on pense à Ali, à Uthmân, à Abd Allah Ibn Mas’ud, au calife omeyyade Abd Al Malik Ibn Marwân, à Al Hajjâj Ibn Yûsuf… ils font partie de cette histoire extrêmement tourmentée, et leurs noms sont constamment cités dans l’Histoire de l’élaboration du Coran et du Hadith. Donc, cette division entre les partisans de Ali qui constitue sans doute le courant religieux le plus ancien de l’islam, est une conséquence des divergences et des oppositions très violentes autour de la succession du Prophète. A partir de là, les choses se développent: il y a l’émergence d’une véritable religion chiite qui s’élabore progressivement autour de la figure de l’imam où s’introduisent des thèmes venus de l’Antiquité tardive, thèmes de type gnostique et ésotérique venus de la Grèce et de l’Iran anciens ou encore des monothéismes antérieurs. Parallèlement,
l’«orthodoxie» prend forme à ce moment-là en réaction souvent à cette religion alide, nommée plus tard le chiisme.

Si je vous comprends bien, l’élaboration des sources, Coran, Hadith et la guerre civile sont liées…
C’est tout à fait clair à mes yeux. Les deux phénomènes sont contemporains et ils sont absolument indissociables. C’est le sujet principal de mon dernier livre, «Le Coran silencieux et le Coran parlant».

Je voulais justement vous en parler. Alors pourquoi ce titre ?
J’ai repris une expression chiite. A partir d’un certain moment, probablement à la fin du IIe et au début du IIIe siècles de l’Hégire, on voit apparaître dans les textes chiites cette formule qui couple les deux termes «Coran silencieux/Coran parlant». Le Coran livre est appelé le Coran silencieux. Il est silencieux parce que, selon nombre de chiites anciens, il a perdu la parole et il a été rendu incompréhensible à cause des censures et des altérations qu’il a subies. C’est la thèse chiite classique qui va prédominer jusqu’au IIIe/IVe siècles de l’Hégire. A partir du IVe siècle, les chiites vont s’autocensurer et vont adopter le même Coran que les sunnites…

Pourquoi le font-ils ?
Ils le font pour des questions de pragmatisme politique. Les chiites sont au pouvoir avec les Bouyides à Bagdad. Ils contrôlent l’Etat abasside, mais ils savent que la population et les institutions sont sunnites, ils essaient d’édulcorer les thèses trop chiites, notamment la thèse de la falsification du Coran. Ils se rallient à la vulgate coranique de Uthmân et il en est de même aujourd’hui. Mais cette thèse de la falsification a toujours existé de manière plus ou moins clandestine chez les chiites. C’est à cause de cela que le Coran est dit silencieux. Quant au «Coran parlant», l’expression désigne la figure de l’Imam, le Sage initié, le Savant par excellence, c’est donc l’Imam qui détient la véritable parole du Coran, c’est lui qui par ses enseignements, redonne la parole au Coran rendu silencieux.

C’est-à-dire qu’il donne une version non falsifiée du Coran
Il donne une version non falsifiée et il en révèle le sens caché, le sens ésotérique. D’où cette double expression où le Coran est appelé «Kitâb ou Imâm sâmit» et l’Imam est appelé «Qur’ân nâtiq».

Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille actuellement sur les hadiths chiites. C’est le sujet de mes cours à l’Ecole pratique des hautes études depuis deux ans. Je prépare une traduction commentée d’un des plus importants recueils des hadiths chiites intitulé «Kitâb Al Hujja» du «Kitâb Al Kâfî» d’Al Kulaynî, ouvrage de la fin du IIIe, début du IVe siècles de l’Hégire. Ce livre contient les premiers développements systématiques des doctrines de type mystique et ésotérique dans le chiisme.

Propos recueillis par Omar Merzoug

 

Publié dans Choix d'articles

Commenter cet article