L’école qui tue

Publié le par Mahi Ahmed

 

Par Ahmed Tessa*
Par une triste journée de printemps de l’an 2000, la petite Amel, collégienne à Mostaganem, s’est suicidée suite à un échec scolaire. Dans un article, un seul journal algérien (Le Soir d’Algérie) avait relaté ce tragique événement. Ainsi, ce suicide n’avait pas suscité d’émotion collective dans le pays. Cette contribution concerne la Corée du Sud, où la compétition entre élèves et établissements fait rage dès… le préscolaire. Elle se veut un hommage à Amel.


Et si les enfants sud-coréens, et pas seulement eux, avaient un volume de travail supérieur à celui des grandes personnes ? Et quelles en sont les conséquences sur leur santé physique et mentale ? Ces questions ne sont pas anodines. Elles ont été abordées dans une émission télévisée de France 2, il y a de cela deux mois. Le reportage a consisté à suivre le quotidien de trois élèves sud-coréens (une écolière, un collégien et un lycéen). Faisons le calcul à partir de la journée de Yu Sin, cette écolière de Séoul, soumise à un rythme démentiel qui mettrait KO le plus résistant des adultes. Un tel rythme est un signal d’alerte potentiel qui augure de conséquences dramatiques ; la plus extrême d’entre elles n’étant pas à exclure. C’est ce que nous dévoilera le vécu de cette élève et qui n’a rien d’une fiction. Ceux et celles des autres villes dans certains pays sont dans la même situation. Les élèves algériens des grandes villes ne sont pas à l’abri de cette dérive. A l’exception du week-end, chaque jour de l’année scolaire voit la petite Yu Sin se réveiller à 6h du matin pour suivre la cadence imposée par ses parents, levés une demi-heure plus tôt. A la hâte, l’enfant se lave et s’habille. Quand elle n’est pas ligotée par l’angoisse – ce qui est rarement le cas — elle avale d’un trait son petit-déjeuner, avant de sortir. Elle doit être au rendez-vous de la voiture qui démarre à 6h 45. La petite famille se voit obligée de partir à cette heure matinale pour éviter les embouteillages stressants, source de retards préjudiciables. A 7h 30, la voiture s’immobilise à proximité de l’école, derrière une file de voitures à l’arrêt, transformées en chambre à coucher ambulantes. Certaines étaient en attente depuis 7h. Sur leurs banquettes arrière, des enfants dorment depuis le départ de la maison. A huit heures moins le quart, les parents réveillent leur enfant. Papa les accompagne jusqu’au portail de l’école, en accomplissant la corvée du cartable. Il est trop lourd pour elle. Emploi du temps et inflation de matières obligent ! Dans la cour de l’école, elle retrouve des camarades. Elles sont aussi sevrées de sommeil qu’elle. La longue journée scolaire commence avec ce handicap, souvent aggravé par la peur/panique de devoirs à exécuter ou de la note/sanction à subir, voire d’une colère d’adulte à essuyer. Après trois heures et demie passées entre les quatre murs de la classe, la pause-déjeuner arrive enfin. Pas même le temps de digérer, et c’est la reprise des cours ! L’enseignant a devant lui des élèves qui somnolent sous le double effet de la digestion et de la fatigue. En salle de classe, il actionne un scénario identique à celui de la matinée. Il dispense des activités strictement scolaires qui ne sollicitent que la mémoire et de temps à autre la réflexion. Exceptées les dix minutes de récréation dans une cour exiguë, il n’y a aucune possibilité pour s’adonner à des activités de détente. Sous tous les cieux, les élèves rêvent de faire du sport avec sa palette de disciplines individuelles et collectives. Les plus sensibles souhaitent en leur for intérieur à ce que l’école leur procure des instruments de musique, des costumes et des décors de théâtre. Des rêves de gosse que des adultes rejettent d’un revers de main, pensant que seule l’éducation «intellectuelle» est digne d’intérêt. Pourtant, les progrès de la psychologie ont nettement montré l’apport inestimable de ces activités périscolaires au développement, pas seulement intellectuel, mais global de la personnalité de l’enfant. Ce sera en dehors de l’institution éducative, moyennant de l’argent, que Yu Sin accède à son rêve : apprendre à jouer du piano et à nager. Juste après le dernier cours à l’école, vers 16h, elle file vers d’autres espaces d’apprentissage beaucoup plus stimulants. Un jour sur deux, en alterné, elle se rend à la piscine et au conservatoire de musique. Pourvu que leurs attentes soient satisfaites, les parents sont aux petits soins avec leur fille. Ils ne lésinent pas sur les sacrifices financiers.
La course «aux achats»
A la fin de la séance de piano ou de natation, vers 18h, elle se prépare à un autre rituel plus contraignant mais très prisé par les parents. Elle va «acheter» des cours de soutien chez ses propres enseignants qui se relaient dans un immense hangar sans aucun confort ni aération, chacun dans sa spécialité. Elle y retrouve la majorité de ses camarades de classe ainsi que d’autres venus de différents établissements. Le local est plein à craquer. Avant que le premier cours ne commence, une dame passe au niveau de chaque élève pour ramasser l’argent des cours. Le tarif de ces derniers progresse régulièrement à partir d’une mercuriale fixée, en début de chaque année scolaire, par cette catégorie d’enseignants/vendeurs. L’informel dans toute sa laideur et son immoralité. L’air du local se retrouve vicié par le confinement, la promiscuité des corps et la cinquantaine de poitrines qui rejettent du gaz carbonique. La fatigue se fait vite sentir, les paupières sont lourdes et… la faim assaille les estomacs. Yu Sin et ses camarades appartiennent à un milieu social assez aisé. A leur cœur défendant, ces élèves expérimentent l’adage populaire «ventre creux n’a point d’oreilles» que l’on croyait uniquement réservé aux élèves issus de familles très pauvres. Une journée marathon constitue son menu quotidien, et ce, depuis son entrée à l’école il y a de cela cinq ans. Une multitude d’évaluations-contrôles tous les mois, et ce, dès le préscolaire. Eh oui ! C’est la triste réalité. En effet, à l’opposé des vrais spécialistes, les adultes — autorités et parents — affirment que c’est le seul régime disponible et efficace pour les préparer à la compétition, à la concurrence et à la performance. Ce sont là des concepts qui nous éloignent de l’éducatif pour nous plonger dans la logique du capitalisme le plus débridé. Tout au long de sa dernière partie de la journée l’esprit de Yu Sin vaque vers d’autres horizons : un bon dîner et la chaleur du lit pour dormir et récupérer. C’est là un luxe qui ne lui sera accessible qu’après deux heures de soutien scolaire. Et encore ! Toutefois, la fatigue est tempérée par l’énigmatique comportement du professeur/vendeur. Surprise ! Comme par enchantement, il se transforme en éducateur attentionné pour ses élèves-clients, nullement acculé par le temps. Il les fera suer sur des exercices puisés de la typologie de ceux donnés à l’examen de fin de cycle. Un bachotage sans portée pédagogique et dont l’impact négatif est accentué par l’absence de correction personnalisée. Les élèves/clients sont étonnés du changement opéré par leur enseignant-vendeur. Lui qui d’habitude affiche en classe des coups de colère et une course contre la montre ponctuée de «je n’ai pas le temps de tout vous expliquer, le programme est trop lourd et je dois le finir». Au cours de cette transaction commerciale (argent frais contre «savoir»), il sourit, passe à travers les tables et les encourage. Il va même jusqu’à leur donner à réaliser les épreuves des devoirs et compositions qu’ils auront en classe. «Quelle chance nous avons ! Nous décrocherons les meilleures notes», s’exclame une élève/cliente. A la réception des bulletins, les parents encensent les enseignants/vendeurs : «Les cours de soutien ont du bon, et cela se voit avec ces bonnes notes.» Les quelques élèves allergiques à la fréquentation de ces cours de soutien «taylorisés» en auront pour leur frais. Même s’ils sont excellents, ils ne décrocheront jamais de notes meilleures que celles des élèves/clients. En entorse à la morale la plus élémentaire, de telles pratiques font partie des stratagèmes de rabattage qui alimentent ce commerce informel. Serait-ce là du racket ? Représailles ? Harcèlement ? Prise d’otages ? Dans tous les cas de figure, parents et élèves sont impuissants devant cette pratique malhonnête qui se nourrit aussi de leur angoisse irraisonnée. Le système d’évaluation du travail des élèves en vigueur en Corée du Sud et dans d’autres pays – suivez mon regard — nourrit ce cercle vicieux : pression des examens-contrôles – angoisse de l’échec-course aux achats – voracité des enseignants- vendeurs. Ne parlons pas des dégâts causés à l’éducation morale et civique de ces futurs citoyens. Ils apprennent très tôt que tout s’achète par la corruption, y compris le savoir et les notes scolaires. Les séances de cours de soutien de Yu Sin se terminent vers 21h, et le retour à la maison s’annonce aussi pénible que la matinée. En effet, les inévitables embouteillages nocturnes les ramènent la maison à 22h. A peine le temps de dîner, qu’elle est rappelée à l’ordre par sa maman : «Viens au salon et récite-nous ta leçon. N’oublie pas tes exercices de calcul.» Abattue, elle baille et ne jure que par le lit douillet qui l’attend dans un coin de sa chambre. Peine perdue. Ses parents ne badinent pas avec le travail scolaire. Ils s’adaptent au moule institutionnel. Fidèles au discours officiel, ils le conçoivent sous l’angle d’une féroce compétition entre les élèves. Leur attitude face aux performances scolaires de leur fille est également dictée par le souci du regard des voisins et des collègues de travail. La réussite de leur fille est d’un grand enjeu. Il y va de leur statut social. Involontairement, ils imposent à leur fille la promotion de leur image. Confondant sévérité et fermeté, ils ne lui permettent aucun répit. Fatigue sur fatigue, elle se retrouve dans un état d’excitation qui la tient en éveil forcé durant une bonne partie de la nuit. Elle déroule sa journée en images et en sentiments plus que négatifs, jurant que l’école n’est pas ce lieu d’épanouissement et d’affirmation de soi tant vanté par ses parents. Elle la compare à une arène où la guerre-compétition fait rage. Avant de sombrer dans les bras de Morphée, elle a ces mots lourds de signification : «Il est exigé de nous, les élèves, d’affronter les camarades, les enseignants et les parents. C’est trop !» Ce sont là autant de défis scolaires insurmontables. Lors du petit-déjeuner du jour de l’examen, la tension est à son extrême. «N’oublie pas ! Tu dois décrocher une très bonne note», lui dit sa maman. Et au père de renchérir : «Tu nous as promis que tu feras mieux que la fille du voisin de palier.» La peur d’échouer, le trac, la préparation intensive et le harcèlement des parents ont imprimé une forte pression sur les épaules de la frêle écolière. Elle s’est sentie investie d’une responsabilité au-dessus de ses moyens. Cet état d’esprit la fera craquer le jour J. Le lendemain de l’examen, ses parents la retrouvent pendue à la fenêtre de sa chambre. Et pourtant, elle a décroché son ticket d’admission. Les 100% de réussite étant presque atteint chaque année. Qui a tué la petite Yu Sin ? Ses parents, la société ou l’école ?
A. T.
(*) Pédagogue (ahmtessa@yahoo.fr)

Publié dans Economie et société

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