L'Autorité palestinienne s'attaque à la mainmise israélienne en Cisjordanie

Publié le par Mahi Ahmed

L'Autorité palestinienne s'attaque à la mainmise israélienne en Cisjordanie

LE MONDE | 01.04.10 | 15h53  •  Mis à jour le 01.04.10 | 15h57

Ramallah Envoyé spécial


n vent nouveau de volontarisme souffle dans les couloirs de l'Autorité palestinienne à Ramallah. Enhardi par les éloges de la communauté internationale à l'égard de son projet de jeter les bases d'un Etat palestinien dans les deux ans à venir, le premier ministre palestinien, Salam Fayyad, a décidé de passer à la vitesse supérieure. Son nouvel objectif : les zones palestiniennes contrôlées exclusivement par Israël (zones dites C) et qui couvrent 60 % de la Cisjordanie. Aux pays donateurs, aux organisations non gouvernementales (ONG) internationales comme aux agences de l'ONU, il répète sur le même ton : "Il faut construire en zone C, les limitations imposées par Israël sont archaïques et dépassées."

Produit du découpage des territoires palestiniens institué par les accords d'Oslo II (1995), ces secteurs sont placés sous la tutelle exclusive d'Israël, par opposition aux zones A et B où l'Autorité palestinienne peut opérer. Il s'agit de zones rurales, faiblement peuplées, mais riches en ressources naturelles, situées à proximité de colonies juives, de bases militaires et surtout le long de la vallée du Jourdain, une étendue stratégique pour l'Etat juif car contiguë de la Jordanie.

La bureaucratie militaire israélienne y règne en maître. Elle ne délivre des permis de construire qu'au compte-gouttes et n'hésite pas à faire raser la moindre cahute dépourvue d'autorisation, si bien que ces terres sont maintenues dans un état de sous-développement souvent alarmant. "Allez construire des écoles ou des cliniques en zone C, a déclaré Jamal Zakout, un conseiller de Salam Fayyad, lors d'une réunion en présence d'ONG internationales. Et si les Israéliens les démolissent, nous montrerons au monde ce qu'ils font."

Le premier ministre palestinien veut montrer l'exemple. Sensible aux critiques de la société civile qui l'accuse de s'adapter à l'occupation israélienne et non de la défier, il a pris soin d'inclure plusieurs villages en zone C dans les mini-projets de construction qu'il inaugure au pas de charge. Dans la plupart des cas, ses déplacements dans ces zones sont soigneusement coordonnés avec l'armée israélienne, qui a accordé au préalable le permis requis. Mais pas toujours. Dans la vallée du Jourdain et près de Naplouse, ses services affirment avoir reconstruit des infrastructures démolies par les bulldozers israéliens. "On ne nous dissuadera plus de travailler en zone C, affirmait Salam Fayyad à la mi-février, lors d'un entretien accordé à un groupe de médias français. Il ne s'agit pas d'un territoire disputé, mais d'une partie intégrale des territoires occupés en 1967 sur lesquels nous voulons construire notre Etat."

Ce mot d'ordre a été intégré à la direction du Fonds d'investissement palestinien, la holding "souveraine" qui gère le portefeuille du "peuple palestinien". Eparpillée du temps de Yasser Arafat sur des comptes occultes ou des entreprises étrangères, cette manne a été rapatriée dans les territoires occupés, sur des projets immobiliers dont certains sont situés en zone C. Parmi ceux-ci, la construction de deux cents appartements près de Qalqiliya et, surtout, l'aménagement d'un complexe de luxe sur les rives de la mer Morte, avec balnéothérapie, centre de conférence et palaces cinq étoiles.

"Il y a un vrai changement d'attitude chez nos dirigeants, dit un expert palestinien. Dans le domaine économique au moins, ils veulent prendre l'initiative et défier le système d'occupation. Si les Israéliens tentent d'entraver leurs efforts, ils sont prêts à se bagarrer."

L'offensive de l'Autorité palestinienne sur les zones C suscite un agacement certain côté israélien. Dans un récent article, Alex Fishman, le correspondant militaire du Yediot Aharonot, rapportait que l'activisme de Salam Fayyad et sa stature grandissante bousculaient la routine des officiers affectés en Cisjordanie. "Il commence à nous ennuyer sérieusement", écrivait -il. Plus diplomatique, Ygal Palmor, le porte-parole du ministère des affaires étrangères israélien, met en garde contre toute "révocation unilatérale" des arrangements d'Oslo qui "ne ferait que semer la confusion".

Du côté des agences des Nations unies et des ONG, la gêne est palpable. La plupart d'entre elles ont pour règle d'avancer en zone C sur la pointe des pieds. Du fait de l'extrême difficulté à obtenir un permis, du flou qui entoure la procédure et du peu de scrupules des autorités israéliennes à envoyer les bulldozers. Selon un rapport des Nations unies, en douze ans, 2 450 structures "illégales" ont été rasées dans ces secteurs : habitations en dur mais aussi tentes, citernes, étals de fruits ou cabanes en tôle.

"On comprend le souci politique de Salam Fayyad, dit Martha Myers, la directrice de l'association AIDA qui regroupe une centaine d'ONG présentes dans les territoires occupés. C'est vrai que la population des zones C mérite notre soutien. Mais il n'est pas réaliste d'aller construire des écoles en zone C qui risquent d'être démolies aussitôt finies."

Cette tiédeur pose un vrai dilemme au premier ministre palestinien. A eux seuls, ses mini-projets ne suffiront pas à sortir les zones C du marasme. Sans un regain d'audace des bailleurs de fonds, Salam Fayyad ne parviendra pas à desserrer le carcan de l'occupation. "C'est aux pays donateurs d'agir, dit Sami Khader, patron de l'ONG palestinienne Ma'an. Cela fait plus de dix ans que les zones C auraient dû passer sous le contrôle de l'Autorité palestinienne. Plutôt que de s'inquiéter de leurs contribuables, les pays donateurs devraient aller demander des comptes à Israël."

 

Benjamin Barthe

Article paru dans l'édition du 02.04.10

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