L’Afrique littéraire et artistique dans tous ses états

Publié le par Mahi Ahmed

L’Afrique littéraire et artistique dans tous ses états

Le regard de Benaouda Lebdaï 

Dans le cadre de la 18e édition du Sila, se tient un important colloque international consacré à  « L’Afrique dans les littératures et les arts », les 7 et 8 novembre 2013. Une conférence inaugurale devait être donnée par le professeur V. Y. Mudimbe de l’université de Duke (USA), intitulée : « Au nom de la décence. Un témoignage concernant une pratique subjective dans la configuration contemporaine ». Des séances sont dédiées à « L’Afrique : états des lieux », « L’Afrique dans les Arts » et « L’Afrique dans les Amériques » !

Parmi les participants, on retrouve, bien entendu, des universitaires et chercheurs algériens (enseignants en Algérie ou à l’étranger) qui ne sont plus à présenter. Leurs œuvres sont connues dans les enceintes universitaires les plus prestigieuses du monde, telles celles de mesdames Afifa Brerhi, Amina Bekkat, Najet Khadda, Christiane Chaulet-Achour, Nadjia Merdaci. Les hommes nous excuseront de ne pas les nommer tous. On notera dans leurs rangs l’incontournable Ahmed Bedjaoui quand il s’agit de parler cinéma. Là, il nous propose une étude des « Représentations et imaginaires du cinéma africain, cinémas d’Afrique». Pour notre part, il y a quelque temps, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec l’un des intervenants algériens, en l’occurrence, Benaouada Lebdaï. Il participe dans le présent colloque à l’animation du débat sur « Avenir de l’Afrique ». Dans l’entretien qu’il nous avait accordé pour Algérie News, il s’agissait surtout de littérature africaine dans son versant anglophone. Il nous a paru, semble-t-il, pertinent de reprendre en synthèse des passages importants et on ne peut plus actuels de son entretien qui s’insèrent dans les problématiques traitées par le colloque. En effet, pour l’universitaire-chercheur et chroniqueur, Benaouada Lebdaï, auteur par ailleurs « De la littérature africaine aux littératures africaines : lecture critique ». Préface du romancier Rachid Boudjedra (éditions du Tell, Blida, 2009), « les littératures africaines anglophones sont d’une immense richesse pour diverses raisons, identiques aux littératures africaines francophones.

Cependant, le système colonial anglais fut différent du système colonial français. En Afrique anglophone, les missionnaires  écossais, irlandais et anglais ont fait un travail d’anglicisation impressionnant et donc cette littérature a vu le jour au début du 20e siècle de manière forte au Ghana par exemple, avec des romans qui étaient déjà critiques du système colonial. Mais c’est dans les années cinquante que ces littératures se sont imposées par la qualité des textes publiés, par leurs forces et par la qualité de l’écriture. Sans entrer dans les détails car ce serait trop long, on peut dire que le Nigérian Chinua Achebe est sans nul doute le ‘père’ de la littérature africaine avec son roman devenu un classique à travers le monde «Things Fall Apart», traduit en français par «Et le monde s’effondre». Au Kenya, c’est l’écrivain Ngugi Wa Thiong’O qui a révolutionné le roman également et il a écrit des essais critiques qui sont des références aujourd’hui. Il ne faut pas oublier non plus la littérature sud-africaine qui est une littérature majeure avec des écrivains qui ont valorisé l’histoire et les héros historiques sud-africains noirs comme le roman de Thomas Mofolo, «Chaka». Je ne pense pas qu’il y ait des avatars en littérature anglophone africaine et il ne faut pas négliger le fait que les quatre Prix Nobel de littérature viennent du monde littéraire anglophone, en l’occurrence, le Nigérian Wole Soyinka qui a eu ce mot cinglant envers Léopold Sédar Senghor : « Un tigre ne parle pas de sa tigritude », en référence critique au mouvement de la négritude. Il y a eu les Sud-Africains, Nadine Gordimer et J. M. Coetzee, qui ont reçu le Prix Nobel et bien sûr Naguib Mahfoud en Egypte qui fut colonisée par les Anglais. «Ce qui frappe quand on est comparatiste c’est de voir combien ces littératures sont influencées par l’Histoire de ce continent qui a connu la traite des esclaves». Nous n’avons pas manqué dans l’entretien de relever les  paradoxes, qui caractérisent la culture de certains pays africains, certains pour éviter de décider laquelle des langues locales devait être instituée langue nationale, ont préféré officialiser la langue de l’ancien colonisateur, au lieu des langues locales alors que d’autres pays volontaristes ont récusé « le fait accompli ». A l’exemple de l’Algérie, premier pays francophone d’Afrique dont la langue nationale et officielle est l’arabe, rejointe par le tamazight accepté seulement comme langue nationale jusqu’à présent. Et de nous interroger : si  l’Afrique est encore loin de sortir pour ainsi dire du « Cercle des représailles »…

Benaouda Lebdaï nous répondit sans détour : « Je ne formulerai pas la situation linguistique en Afrique de cette manière aujourd’hui, dans la mesure où le monde dans lequel nous vivons va très vite et l’acquisition de plusieurs langues n’est plus un luxe mais une nécessité. Donc, il nous faut aller plutôt dans le sens de ce qu’a dit Kateb Yacine, le ‘français est un butin de guerre’, et il est de notre intérêt à maintenir cet acquis et ne pas le dilapider. Il faut sortir de l’ornière restrictive. De toute façon, et malgré les décisions institutionnelles, force est de constater que l’Algérie est le premier pays francophone, ce qui ne va pas à l’encontre de l’arabe qui est la langue nationale c’est légitime, normal. Il est intéressant de noter que beaucoup de commentateurs avaient prédit la fin des langues coloniales après les indépendances. Ce n’est pas le cas. L’enseignement à l’université est toujours en français, nos forces vives s’expriment et écrivent beaucoup en français, la littérature algérienne francophone est une des plus riches, pas assez mise en avant par la critique française de mon point de vue. Il faut noter qu’au Maroc, les élites ont vite compris l’intérêt de l’utilisation du français, alors qu’elles n’avaient l’avantage que nous avions au moment des indépendances. Aujourd’hui, elles sont parfaitement bilingues, ce qui fait marcher les affaires. Pour l’Afrique sub-saharienne, la situation est plus compliquée à cause des nombreuses langues locales. Pour éviter les susceptibilités, les langues française ou anglaise ont été décrétées langues officielles comme c’est le cas au Mali ou au Sénégal pour le français ou au Ghana et au Nigeria pour l’anglais. En Afrique du Sud, neuf langues ont été décrétées langues nationales y compris l’Afrikaner, mais l’anglais est la lingua franca.

Donc, il faut être pragmatique et ne pas tomber dans un nationalisme étriqué. Par ailleurs, en littérature, même si les écrivains africains écrivent en français ou en anglais, ils se sont appropriés les langues européennes, elles sont devenues leurs propriétés. Les écrivains ont ‘africanisé’ la langue de l’ex-colonisateur ». Dans son essai, Benaouada Lebdaï notait que les auteurs africains entretiennent aujourd’hui avec ces « butins de guerre » (le français et l’anglais) dans leur utilisation narrative, des rapports d’une architecture complexe sans être eux-mêmes complexés. Est-ce à dire que les discours sur l’acculturation et l’authenticité originelle ne sont plus de mise, opératoires 50 ans après les indépendances africaines ? Là aussi Benaouda Lebdaï nous répliqua tout de go : « Je pense que les langues deviennent les nôtres et cela dépend de ce qu’on en fait. La langue française telle qu’utilisée par un Rachid Boudjedra n’est plus la langue d’un André Malraux.

Rachid Boudjedra a algérianisé la langue française. De même pour le Nigérian Chinua Achebe qui a ‘nigérianisé’ la langue anglaise. Vous savez la langue arabe classique n’est pas la langue algéroise telle que je la parle en famille personnellement, et donc l’authenticité se trouve dans la bonne maîtrise de la langue qu’on utilise et dans la sincérité que l’on met dans les récits et de la manière dont on raconte les histoires. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il y a un lectorat. Mon point de vue est le suivant, il y a l’histoire coloniale qui est passée par-là, et on ne peut pas effacer cela d’un coup de baguette magique, dans deux ou trois générations, la situation ne sera peut-être pas la même qu’aujourd’hui. L’important est de s’exprimer et de dire ce qui va et ce qui ne va pas, d’écrire, quelle que soit la langue qu’on utilise. L’auteur qui s’exprime en français sera toujours ‘ Algérien’, dans sa création. La multiplicité est une richesse, mais il faut savoir d’où l’on vient. » Donc prendre acte des spécificités linguistiques, des influences propres à chaque espace linguistique et ainsi appréhender la littérature africaine comme une seule tant au Sud qu’au Nord ? Qu’est-ce qui rend aussi affirmatif Benaouda Lebdaï ? Trouvant la question intéressante, il précise qu’il faut « garder en mémoire que le colonialisme a eu une stratégie de division, une attitude raciste vis-à-vis de l’Afrique, et c’est comme cela que le colonialisme a divisé l’Afrique en Afrique blanche et Afrique noire. C’est une division raciale.

Que fait-on des Algériens du Sud ? Ils sont au nord du Sahara, ils sont Algériens et ils appartiennent à ce que les colonialistes appellent l’Afrique blanche… Cette division est absurde car l’Afrique noire est loin d’être une, loin d’être identique comme le dit d’ailleurs Chinua Achebe. L’Histoire coloniale a été la même partout en Afrique, les conséquences de l’Histoire coloniale sur les peuples sont identiques partout, donc de ce point de vue fanonien, l’Afrique est une. Sur le plan culturel, chaque région d’Afrique possède certes sa spécificité. N’oubliez pas que les relations d’échanges entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne ont toujours existé et paradoxalement, elles ne se sont interrompues que durant la période coloniale. L’Algérie est un pays qui tient à cette appartenance africaine. Ce n’est pas un hasard si les deux festivals panafricains ont eu lieu à Alger, en Algérie et nos amis au sud du Sahara tiennent à ce que l’Afrique soit une, car L’Algérie est aussi africaine ». Dans ses travaux, Benaouda Lebdaï a mis en évidence que l’art de la narration des écrivains anglophones puise à la fois dans une « connaissance fine et intime de la langue anglaise » et dans l’oralité, et de donner l’exemple concret de « Hare and Hornbill » de l’écrivain ougandais  Okot p’ Bitek (1931-1982) qui a un grand nombre de contes du patrimoine oral en langue Acoli en les transférant à l’anglais. De telles expériences n’ont-elles pas été conduites il y a longtemps en Algérie, par exemple, par Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri ?

Réponse du tac au tac : « Ces deux écrivains Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri sont des fondamentaux en littérature algérienne. Ils ont en effet beaucoup fait dans le sens de la récupération et de la diffusion de la culture algérienne, comme d’autres poètes tels que Kateb Yacine, Youcef Sebti, Djamel Amrani qui ont puisé dans le terroir algérien, dans l’oralité pour exprimer des sentiments enfouis dans une langue qu’ils ont su adapter à leurs thématiques. Fadéla M’rabet fait de même dans ses récits d’enfance. Beaucoup d’histoires puisées dans l’oralité algérienne ont été transcrites en français et en arabe classique et donc sauvées de l’oubli comme les ‘bouqualate’ transcrites en français par Kaddour M’Hamsadji. »

Abdelmadjid Kaouah

 

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