Interview avec Ahmed Brahim, secrétaire général du Mouvement Ettajdid

Publié le par Mahi Ahmed

Champ civique - Interview avec Ahmed Brahim, secrétaire général du Mouvement Ettajdid

« Nous comptons sur la responsabilité historique de nos partenaires pour créer un grand parti démocratique unifié »

 

Les élections du 23 octobre ont été un moment historique en ce qu’elles ont pu créer, dans la transparence et l’ensemble des règles démocratiques, les conditions de la reconstruction de l’édifice républicain . Un édifice dont les fondements avaient été ébranlés tout au long des dernières décennies et notamment sous la dictature de Ben Ali.
Mais l’expérience politique de la phase post-électorale a replongé le pays dans un tourbillon de troubles sociaux et économiques que les nouveaux édiles semblent peiner à contrôler.
Parallèlement , des initiatives émanant soit de partis politiques ou encore de la société civile, appelant à la lutte contre la violence et à sauver le pays de la dérive politique, sociale, économique et culturelle ont été engagées.
Nombreuses sont les parties qui ont adhéré à ces tentatives visant à reconfigurer le paysage politique national et les rapports de force qui y prévalent: personnalités politiques, partis, associations, artistes et hommes de culture...
Les idées-force de cette tendance se recoupent avec les principes fondamentaux sur la base desquels s’est constitué le Pôle démocratique moderniste (PDM):réformiste, moderniste et bannissant le recours à la violence. Le Mouvement Ettajdid entre autres s’est exprimé sur cette question et a annoncé dans un communiqué son adhésion à l’appel.
De nouvelles alliances entre partis seraient-elles en gestation? Les formations politiques dites de «l’opposition» seraient-elles en train de reconsidérer leur rôle dans une éventuelle nouvelle configuration de l’échiquier politique? S’agit-il d’une stratégie découlant des déceptions électorales du scrutin du 23 octobre? Autour de ces questions et d’autres, nous nous sommes entretenus avec M.Ahmed Brahim, secrétaire général du Mouvement Ettajdid. Interview.

Vous avez relancé votre idée d’un gouvernement de compétences. Dans quelle mesure cette proposition est compatible avec le rapport de force issu des élections du 23 octobre?
Cette idée, nous l’avions énoncée avant, pendant et après les élections. Elle part de la spécificité des élections de la Constituante. Il ne faut pas confondre avec les élections parlementaires. Le but de ces dernières élections était de doter le pays d’institutions républicaines qui traduisent les valeurs et les objectifs de la révolution, et ce, dans un délai d’un an, conformément au décret -loi et aux engagements pris par la majorité des partis politiques. Bien sûr, il y a une politique d’urgence économique et sociale, notamment; c’est ce qui explique que cette politique d’urgence soit décidée par l’Assemblée constituante, dans un esprit de consensus national et que, surtout, l’exécution de cette politique soit confiée à un gouvernement qui soit affranchi des considérations partisanes. Plus de trois mois ont été dilapidés, depuis les élections, dans les tractations à propos de la part des uns et des autres, en sièges et en portefeuilles. Nous en sommes aujourd’hui au même point: aucun programme et le gouvernement reconnaît qu’il n’est pas en mesure d’en présenter un . Le Premier ministre a avoué devant la Constituante qu’il n’y avait pas de mesures concrètes et qu’il fallait attendre le budget de la loi de finances complémentaire. Cela remet donc l’idée de gouvernement de compétences sur le tapis. En fait, il s’agit de tirer les leçons de l’échec de la démarche adoptée jusqu’ici et qui opérait en fonction de ce raisonnement: nous sommes la majorité, c’est nous qui gouvernons! L’ampleur des problèmes est telle que visiblement, aucune alliance de partis n’est capable de les résoudre toute seule.

Le PDM a pris part aux dernières manifestations appelant à défendre les libertés, quel bilan faites-vous de ces manifestations?

Cette manifestation à laquelle nous avons appelé a été motivée par la nécessité d’être vigilant. Il fallait donner un sens à cette expression politique organisée. C’est pour cela que nous agissons pour l’unification des forces démocratiques, y compris au sein d’un grand parti populaire qui serait le résultat d’efforts convergents des divers partis, des diverses personnalités partageant le même socle de valeurs et ayant la même conscience des spécificités et des exigences de cette étape dans l’histoire du pays. Celle-ci exige qu’il y ait un rééquilibrage des rapports de force, de sorte que l’alternance au pouvoir devienne possible. C’est pourquoi nous sommes engagés avec d’autres partis dans cette opération que nous concevons comme étant une opération de co-construction qu’il faut se garder de confondre avec l’absorption par un quelconque parti et dans laquelle chacun des partis doit faire l’effort de dépasser ses intérêts propres. Et d’être prêt à se fondre pour que l’on forme, ensemble, un parti large, tout à fait nouveau qui transcende les intérêts propres de chaque parti et qui transcende également toutes les considérations de leadership.
Un appel pressant pour cette unification porteuse de valeurs républicaines. Chacun de nous doit faire l’effort nécessaire pour un dépassement de soi, pour réussir ce processus d’unification.

Le scrutin du 23 octobre a consacré l’atomisation de l’échiquier politique national. Le PDM a engagé des rapprochements avec d’autres partis. Pensez-vous que ce genre d’opération a de l’avenir?
Les résultats ont reflété le morcellement dans lequel était l’échiquier. Avant la formation du Pôle, nous étions, à Ettajdid, les premiers à appeler à l’unité. Malheureusement, cet appel n’a pas été entendu. Les déséquilibres flagrants que les résultats mirent en évidence ont montré que cette option unitaire était bien nécessaire avant les élections. Le choc provoqué en faveur d’Ennahdha a réveillé les consciences. Il y a eu une vague immense en faveur de l’unité où, souvent, l’opinion démocratique était en avance sur les partis. Le devoir de ceux-ci est de ne pas décevoir cette attente. Nous avons commencé, tout de suite après les élections, des pourparlers avec des partis tels que le PDP, Afek Tounès, le Parti du travail et on s’est trouvé d’accord sur la nécessité de construire ensemble, dans le respect mutuel et sur un pied d’égalité, un grand parti unifié qui soit à la fois porteur de valeurs démocratiques et conscient des exigences de la justice sociale. Il y a eu une certaine tendance à réduire cette opération de construction à une forme de ralliement à l’un des partis de la place. Tout en appréciant positivement toute forme de dépassement de la situation, nous pensons que la voie la meilleure pour réussir l’unification est celle de la co-fondation. Nous nous engageons résolument sur cette voie et nous comptons sur la responsabilité historique de nos partenaires pour créer ce grand parti démocratique unifié. Notre congrès, que nous avons retardé de quelques semaines pour le rapprocher des autres initiatives, est appelé à jouer un rôle important dans ce processus unitaire et nous pensons qu’il doit aboutir dans les délais les plus proches, peut-être même avant la fin du mois de mars.

Pour sa part, le PDP a engagé une opération similaire avec deux autres partis (Afek Tounès et le nouveau Parti républicain), en espérant d’élargir davantage l’initiative. Est-ce que vous envisagez de rejoindre cet ensemble ou avez-vous d’autres projets?
Nous sommes condamnés à travailler en concertation. Nous pensons qu’il doit y avoir une convergence de tous les efforts vers un véritable parti de type nouveau où chacun des partis doit dépasser ses intérêts propres et toutes les considérations étroitement partisanes. Le parti unifié doit être le résultat du dépassement des égoïsmes, une forme de renaissance qui ne soit pas la continuité de l’un des partis. Il faut qu’un signe fort soit donné pour que des milliers de Tunisiens puissent adhérer à ce parti entièrement nouveau. Nous en sommes à la phase des pourparlers pour l’unification comme un processus de co-construction . Il y a une convergence: le Parti tunisien du travail, les indépendants du Pôle et d’autres groupes et personnalités et nous espérons que cette démarche de co-fondation sera également adoptée par nos amis du PDP, de Afek Tounès, du Parti Républicain et d’autres.

M. Béji Caïd Essebsi a fait une déclaration, récemment, appelant à la formation d’un front centriste. Plusieurs partis se réclamant des familles destourienne et bourguibienne ont répondu présent à l’appel. Vous semblez apporter une appréciation plutôt positive à cette initiative. Comment le Mouvement Ettajdid ,qui est une mouvance de gauche, peut-il se rallier à des initiatives centristes?
Les initiatives et pourparlers se réclament tous d’une tendance centre-gauche.Y compris Ettajdid. Nous pensons être porteurs d’une sensibilité populaire soucieuse de mettre en œuvre un modèle de développement qui prenne en charge les revendications des travailleurs, des jeunes à la recherche d’un emploi et des régions déshéritées. Ce grand regroupement, cette sensibilité doit regagner les revendications de la majorité du peuple. C’est ce qu’on sous-entend peut-être par centre ou centre-gauche. Du reste, l’appel de M.Béji Caïd Essebsi ne s’adresse pas aux sensibilités destouriennes, mais à l’ensemble de ce grand courant national de réformateurs qui a marqué l’histoire du pays, depuis Kheïreddine Bacha. En tant que mouvement Ettajdid, nous sommes partie intégrante de ce mouvement réformateur, partisans du progrès et de la modernité, en harmonie et en continuité avec tout ce que notre patrimoine comporte d’éclairé et, en même-temps, attachés à notre identité arabo-musulmane et ouverts aux valeurs universelles dont essentiellement la liberté, la citoyenneté et la justice sociale. Si on pense en termes d’alternative crédible, il est évident que ce large front auquel a appelé M.Essebsi doit être le plus ouvert possible, sur la base de ces principes et de ces valeurs de démocratie et et de progrès, tout en étant en rupture avec toutes les formes de despotisme.
La construction d’un large front capable de présenter une alternative et de proposer de véritables chances de succès aux prochaines élections, répond à une nécessité historique, dictée par l’intérêt national.

La Troïka se trouve mise à mal, en raison de l’inexpérience, mais aussi en raison du manque d’homogénéité au sein même de chacun des trois partis. Comment voyez-vous l’issue de cette situation?
Il y a la manière dont la Troïka a été formée. L’absence de toute plateforme claire semble en avoir fait une alliance de circonstance et quoiqu’en disent certains, à propos d’une alliance stratégique, il y a, c’est l’évidence même, une domination du parti Ennahdha dont les tentations hégémoniques se confirment de jour en jour. C’est une alliance gouvernementale de circonstance, fondée sur une appréciation erronée de l’étape historique et de la nature même de cette phase transitoire. Composite, elle se heurtera tôt ou tard, non seulement à l’ampleur des problèmes économiques et sociaux, à laquelle la Troïka n’est nullement préparée, mais aussi et surtout à la conception même du type de société et des valeurs fondamentales de la République devant être inscrites dans notre Constitution. Nous pensons que tous ceux qui sont porteurs de valeurs républicaines vont devoir choisir.

Les opérations de rapprochement qui se trament sur la scène politique nationale, ne préfigurent-elles pas:
– Une recomposition de l’échiquier politique

– Une motion de censure contre le gouvernement actuel?
Pour le moment, nous pensons que la phase actuelle a besoin d’un consensus national. Or, les conditions de ce consensus se heurtent encore à la logique de la Troïka et en particulier à celle du mouvement Ennahdha, fondée par la légitimité des urnes. C’est au nom de cette légitimité des urnes qu’on a abouti à une forme d’hégémonie lors de la discussion de la loi de l’organisation provisoire des pouvoirs. Cette hégémonie semble continuer, pour ce qui concerne les commissions chargées au sein de l’ANC, de rédiger la Constitution. Il y a une tentation d’imposer des principes étrangers à ce que devraient être une République démocratique et citoyenne digne de la Tunisie révolutionnaire, en ce 21e siècle. Si cette tentation persiste, si les intérêts nationaux sont soumis, comme il y a tout lieu de le craindre, aux tentations idéologiques d’Ennahdha, aux intérêts et calculs, le pays risque d’aller vite vers une crise d’une extrême gravité. Nous pensons qu’il n’est pas trop tard pour rectifier le tir et qu’il est encore possible d’épargner à notre pays des soubresauts. Et il appartient aux uns et aux autres de l’empêcher. Nous ne voulons pas parier sur l’échec du gouvernement, mais le gouvernement doit tirer les leçons de l’expérience jusqu’ici globalement négative.

Quels sont, à votre avis, les devoirs de l’Etat à l’égard des groupes salafistes en général et des groupes salafistes armés, comme ceux qui viennent de se manifester à Sfax?
Il faut que la position à l’égard des divers groupes qui prétendent imposer leurs vues, d’un autre âge, à notre société, en recourant à la violence verbale et physique et en faisant fi des lois, soit clarifiée. L’excès de compréhension, pour ne pas dire de complaisance, manifestée par Ennahdha à ces groupes, a trop duré. Il est temps que le gouvernement, et le mouvement Ennahdha en particulier, se prononcent clairement, faute de quoi, et les événements de Bir Ali Ben Khélifa le montrent, le pays risque d’être entraîné vers un cycle extrêmement dangereux pour sa sécurité.

Au sein du PDM et à l’intérieur d’ Ettajdid, des voix discordantes commencent à se manifester. Est-ce à propos des perspectives d’avenir?
Il y a eu, juste après les élections, des interrogations, légitimes, sur l’échec, ses raisons...Nous avons discuté démocratiquement toutes les questions liées à la performance du parti et du Pôle et tiré les leçons, ensemble.
Aujourd’hui, je peux vous assurer que, aussi bien dans la préparation de notre congrès historique qu’à propos de la nécessité historique de fonder un grand parti démocratique et populaire qui transcende tous les partis y compris le nôtre, il y a une unité réelle au sein de la direction comme parmi les cadres et au sein du parti en général.

Auteur : Interview conduite par F. M.

Ajouté le : 06-02-2012

 

Publié dans TUNISIE Spécial

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