Hommage à Mohamed Lassouani par BABA AISSA Abdelkrim

Publié le par Mahi Ahmed

Hommage à Mohamed Lassouani par BABA AISSA Abdelkrim

lundi 16 décembre 2013 par raina

Mohamed LASSOUANI, fidele compagnon


Mon cher ami et camarade

Je viens d’apprendre ta disparition. Quand la douleur est bien grande, il n’y a que la solitude et le silence pour faire son deuil et accepter peu à peu l’irréparable.
Mais on me demande d’évoquer ton souvenir…
Pauvre, fils de pauvre, tu te retrouves à l’âge de 18 ans, embarqué sur un navire de guerre vers une contrée lointaine, pour défendre un système colonial, celui là même qui , par la contrainte maintenait ton peuple sous le joug. L’imposture de ta situation ébranle ta conscience, sans hésiter tu rejoins tes frères colonisés qui combattent sous la bannière rouge frappée de l’étoile jaune pour libérer leur pays. Te voilà avec tes frères escaladant les collines autour de Dien Bien Phu pour faire subir, pour la première fois dans ce XXme siècle , une défaite cruciale à une armée impérialiste. TA conscience s’élève et s’épanouit devant cette victoire : les peuples sont capables de se débarrasser du joug colonial.
A la joie de ce triomphe est venu s’ajouter l’espoir qui venait de naitre sur ta terre natale. Avec tes compagnons algériens, tunisiens et marocains vous exprimez votre volonté de rejoindre la lutte de libération nationale que venait d’engager le peuple algérien. De nombreuses délégations vous rendent visite à HANOI, promettent …un acheminement rapide… . Mais les tractations et les étroitesses feront obstacle à votre engagement patriotique.
La mort dans l’âme, toi et tes compagnons, vous contenez votre déception. Votre certitude quant à la libération du Maghreb qu’annonce la Révolution Algérienne vous pousse à vous instruire politiquement et professionnellement. Les camarades vietnamiens organisent pour vous des cours de formation politiques et des formations diverses : tourneur, fraiseur, entretien de tracteurs etc… ( Je me souviens avec quelle fierté tu me montra des diplomes ) Si vous ne participez pas à la lutte armée, vous saviez que le pays aura besoin de vous pour sa construction : La jeune république socialiste du Vietnam est là pour vous l’enseigner.
Vous ne serez rapatriés ( pour ce qui est des algériens) qu’en 1968. Quelques uns seront recrutés par le ministère du travail, comme gardiens dans des centres d’accueil pour l’enfance abandonnée. D’autres compagnons seront affectés dans les domaines autogérés.
Et c’est en 1969, au centre de Sidi Frej ( baptisé plus tard centre HO CHI MINH) , où je fis un court séjour que nous faisons connaissance .J’ai continué à te rendre visite presque tous les dimanches. Petit à petit, parcimonieusement, par vigilance, tu me parla de ton séjour au Vietnam, montra des photos, tes divers diplômes …Mis en confiance, un jour tu me demande des nouvelles de Larbi BOUHALI, rencontré à Hanoi en 1960 (Ce regrété camarade a été responsable de la délégation extérieure du PCA durant la lutte de libération) . Dés cette période tu adhère au parti (PAGS) et tu mènera un travail inlassable, profitant de chacun de tes congés, pour retrouver tes compagnons revenus du Vietnam, éparpill és à travers le pays, pour les remettre en selle…
Je vais évoquer maintenant trois moments qui ont jalonnés nos nombreuses rencontres qui illustrent parfaitement la solidité et le dévouement de ce regreté camarade :
LES FONDAMENTAUX.
Mohamed finit par mettre en place un modeste réseau, en reprenant contact avec ses anciens compagnons « les plus fidèles parmi les fidèles ». Mes activités à Alger ne me permettaient plus un suivi correcte. Un autre camarade fut désigné pour poursuivre la tache. Malheureusement périodiquement me parvenait la consigne de reprendre langue avec lui pour rétablir la liaison….Je le retrouvait mécontent et retenant difficilement sa colère , et par discipline , il allait au rendez vous qui lui était fixé. ( Même après la sortie à la légalité, Mohamed ne m’a jamais révélé de qui il s’agissait…) A cause de ces « coupures » , une fois il me mit entre les mains un petit livret. Le fascicule est écrit en arabe, à la main. Surement que l’original était sur stencil. Mohamed en possède quelques uns. C’est ce qu’il appelait ses « FONDAMENTAUX ». Dans le passage qu’il me demandait de lire il était question d’une intervention de LENINE sur l’ OPPORTUNISME. Ce dernier venait d’être informé qu’un pope ( curé) avait demandé à adhérer au parti bolchévique. LENINE écrit dans cette directive aux différents organismes du Parti qu’il était possible d’accepter cette adhésion et de mettre ce dernier à l’épreuve …Mais que toutes les instances ne devaient jamais oublier les origines sociales de ces nouveaux arrivants, de suivre méticuleusement leurs évolutions et particulièrement leur rapport avec les masses et de veiller à ce qu’ils n’accèdent jamais aux organismes de direction dans le Parti. Réalisant que j’ai fini de lire ce fameux passage, il me demande si nous aussi avions pris connaissance de ces recommandations, si nous les avons étudiés, si nous en tenions compte et pourquoi chez certains d’entre nous manquaient de discipline et de rigue
AVEC LES CAMARADES DE OUCHBA .
Entre 1990 et 1993, en compagnie de Mohamed, nous avons rendu plusieurs visites aux camarades de OUCH BA ( commune de Ain Fezza, qui se trouve à une vingtaine de kms de Tlemcen). Nous étions recus dans la famille de Aami MEZIANE, la famille GHOMRI et donc celle de Tahar GHOMRI, militant et responsable communiste tombé au champ d’honneur. IL faut rappeler que toute la famille de GHOMRI et bien d’autres habitants de ce hameau avaient adhérés au PCA au début des années quarante du siècle dernier et presque tous avaient participés à la lutte de Libération Nationale. ( Lire à ce propos la première partie du témoignage de Jacqueline GURROUDJ : « des douars et des prisons », éditions Bouchene, Alger,1993) . Tous les habitants du hameau savaient qui nous étions et le genre de discussions qui allaient nous prendre toute la nuit. De fait nous étions recus par tout le hameau et on se disputait pour nous recevoir à table. La situation de ces paysans pauvres n’était pas brillante et la nouvelle APC du FIS les avait dans le collimateur et refusait même de leur remettre les pièces d’Etat Civil qu’après maintes altercations Le lendemain, sur la route du retour, j’ai exprimé mon admiration pour la confiance et la détermination pour ces hommes face aux difficultés et le dénouement. Mohamed me fit une réponse tout aussi confiante : « l’homme qui a su se libérer de l’oppression ne craint plus l’oppression ( ) ».


« TANT QU’ILS AURONT LES PIEDS DANS LES RIZIERES ».
Ma dernière rencontre avec lui remonte à Mai 2010 à Tlemcen. Nous nous rendions tous les matins au marché de la ville, puis nous nous attablions à la terrasse d’un café sur la place du Méchouar. C’est là qu’il avait l’habitude , quand il ne pouvait se déplacer, de rencontrer des proches, des camarades, venus des villages environnants, pour avoir de leurs nouvelles et rester en relation avec la vie dans les campagnes . Pendant trois jours personne ne vint. Il finit par me déclarer que c’est là le résultat de la course de toute la société derrière l’argent pour faire face aux difficultés grandissantes de la vie quotidienne. Ce jour là, après la sieste et le café, nous avons regardé un documentaire sur une chaine étrangère. Il était question du Vietnam. Il était question de la nouvelle politique économique, de l »adhésion à l’OMC, des investissements étrangers notamment dans le tourisme et de quelques vietnamiens entreprenants qui installaient des boutiques autour des complexes touristiques . Après ce programme, j’ai exprimé des inquiétudes quant à l’évolution de ce pays. Mohamed m’écouta attentivement, me demanda de lui expliquer ce qu’est l’OMC et les conséquences de l’adhésion des pays pauvres à cette institution. Après un long silence, il me déclara : « Qu’importe le commerce et les petits commercants ! Ce peuple a été éduqué par le Parti ; ce sont les enfants de HO CHI Minh : TANT QU’ILS AURONT LES PIEDS DANS LES RIZIERES il n’y a pas de raisons d’avoir peur pour leur avenir. Si ils ont de quoi manger, ils sauront se défendre ! ».


BABA AISSA Abdelkrim

 

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