Fixation du taux de change du dinar, Pas seulement une question politique

Publié le par Mahi Ahmed

Fixation du taux de change du dinar
Pas seulement une question politique

 

Par Ahcène Amarouche, universitaire
Le Soir d’Algérie a publié lundi 28 octobre une contribution de M. Samir Bellal sous le titre : «Fixation du taux de change du dinar, une question fondamentalement politique». L’auteur réagit à la décision de la Banque d’Algérie de dévaluer de 10% le dinar et se demande si cette décision se justifie dans un contexte de hausse des réserves de changes du pays qui aurait plutôt incité à le réévaluer.

En dépit de la «détérioration du pouvoir d’achat de larges couches de la population» qui militerait en faveur de la réévaluation et de la position affichée par une organisation patronale telle que le FCE qui va dans ce sens, l’auteur prend fait et cause pour la décision de la Banque d’Algérie au motif que la réévaluation du dinar aurait été «une décision aux conséquences très lourdes, conséquences qui, dans le cas particulier de l’Algérie où l’ensemble de l’économie repose sur la rente pétrolière, risque de compromettre sérieusement toute perspective de redressement économique à moyen et long termes». Quoiqu’il en ait fait une «question fondamentalement politique» (sous-titre de sa contribution) et qu’il ait voulu «tordre le cou à cette attitude puérile mais très présente dans la communauté des économistes qui consiste à ne voir dans la question du taux de change qu’un problème d’équilibre entre l’offre et la demande», l’auteur convoque pourtant la théorie économique pour traiter de la problématique du taux de change en des termes parfaitement orthodoxes. Il adhère visiblement en effet à la définition traditionnelle du taux de change comme «indicateur de la compétitivité-prix d’une économie» pour conclure que «la réévaluation comporte des risques (…) d’autant plus grands que nous sommes en présence d’une économie qui présente une configuration particulière dans son mode d’insertion internationale» ; ce qui, lu entre les lignes, voudrait dire que la dévaluation écarte de tels risques puisqu’elle permettrait de rétablir la compétitivité-prix de l’économie algérienne. Et l’auteur (qui semble avoir conscience que la question du taux de change ne relève pas d’une «rationalité neutre et abstraite») de convoquer à l’appui de cette thèse la théorie de la régulation comme en de nombreuses autres contributions qu’il a fait paraître dans la presse nationale sur ce sujet et d’autres.
Mais alors que l’on pouvait s’attendre à une approche novatrice du problème du taux de change en Algérie, et à des considérations de politique monétaire en rupture avec les sempiternelles recommandations du FMI et de la Banque mondiale en la matière, l’auteur abonde, au contraire, implicitement dans le sens de celles-ci et plus généralement dans le sens de la théorie orthodoxe en matière de gestion du taux de change et des autres variables fondamentales de l’économie.
Si l’on admet avec lui qu’en économie de marché le taux de change (supposé fixé librement par le marché) traduit bien, en tant qu’indicateur de la compétitivité-prix, la capacité d’une économie à s’insérer dans la division internationale du travail (DIT), il n’en demeure pas moins que la dévaluation ou la réévaluation sont des mesures politiques destinées à «forcer le passage» pour l’économie dans la DIT.
Elles ont en outre pour effet, comme l’auteur le souligne bien, «d’affecter considérablement les termes du partage entre les acteurs de la production et de l’accumulation» ; autrement dit, de modifier l’état de la répartition du revenu national entre les franges de la population – conséquence qui montre bien que, économie et politique sont les deux faces d’une même médaille, y compris dans les pays à économie de marché constituée.
Mais ce n’est pas sur ce point que la contribution de M. Bellal est le plus sujette à critique : c’est sur le traitement qu’il fait de la dévaluation-réévaluation du taux de change en régime d’économie de rente comme celui de l’Algérie. «Souvent, dans ce type de régime, écrit-il, c’est la logique distributive qui prime.» Il en conclut que «la logique distributive (…) favorise la pratique d’un taux de change surévalué» de la monnaie nationale tandis que sa sous-évaluation «tend à contrecarrer la logique distributive».
Notons d’abord que l’auteur ne fait que resservir les arguments de la théorie orthodoxe dont il venait de mettre en cause le caractère neutre et abstrait : la dévaluation permettrait de remédier au problème du déséquilibre de la balance des paiements et la sous-évaluation de la monnaie nationale d’un pays (comme l’enseigne l’expérience de la Chine dont l’auteur invite à méditer l’exemple) est un facteur «de préservation de la compétitivité externe des économies». Il fustige le discours politique et les débats entre économistes où il serait question, selon lui, de rompre avec le régime rentier «tout en suggérant une hausse des salaires, une réévaluation de la monnaie nationale, une réduction de la fiscalité ordinaire, un soutien des prix des produits de large consommation, un assainissement financier du secteur public, etc.».
A l’en croire, la rupture avec le régime rentier passe au contraire par des sacrifices douloureux mais nécessaires, qu’on devine être aux antipodes de ces suggestions portées par le discours politique et le débat entre économistes.
En matière de taux de change, évidemment, le sacrifice consisterait à adopter une sous-évaluation du dinar ou à tout le moins sa dévaluation ponctuelle comme ce fut le cas tout récemment par décision de la Banque d’Algérie. Mais – et c’est là où il croit apporter une touche novatrice à l’analyse en réinvestissant de nouveau et pour une nième fois le schéma explicatif de la théorie de la régulation – l’auteur replace la conduite à mener en matière de taux de change dans les «complémentarités qui existent entre les composantes institutionnelles qui définissent la régulation économique d’ensemble». L’objectif ? Rétablir la compétitivité externe de l’économie nationale en agissant dans le même sens sur des variables telles que le taux de change, les salaires, le budget, la fiscalité, etc., comme le font les Etats dont la Chine offre le meilleur exemple. L’auteur n’ignore évidemment pas à quel prix la Chine est devenue le premier pays exportateur dans le monde : une exploitation forcenée, à la limite de ce qui est humainement supportable, de la main-d’œuvre de dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans une extrême pauvreté matérielle et morale. Mais le problème, pour ce qui est de l’Algérie, n’est même pas là : il est dans ce que l’auteur appelle les «composantes institutionnelles qui définissent la régulation économique d’ensemble».
Il se trouve que, au contraire de ce qu’affirme l’auteur, le taux de change n’a qu’une importance mineure dans ces composantes en raison de ce que, comme il le rappelait justement, l’essentiel de l’économie fonctionne à la rente. Celle-ci est originairement libellée – faut-il le rappeler – en devises et ce n’est qu’en un second temps qu’elle est partiellement convertie en dinars :
- d’une part, et en dépit de l’importance des importations du pays dans la balance commerciale, la majeure partie des réserves de changes de l’Algérie auxquelles la rente donne lieu n’est pas convertie en dinars pour être mobilisée en interne dans l’économie ;
- d’autre part, l’accès direct à la rente n’est pas le fait des détenteurs de revenus fixes (les salariés, les retraités principalement) mais de toutes autres catégories d’acteurs sociaux qui – dévaluation ou non du dinar – continueront de recourir aux mêmes procédés légaux (importateurs et autres opérateurs inscrits au registre du commerce) ou illégaux (preneurs de commissions sur contrats et autres porteurs de parts sur les recettes en devises du pays) pour faire main basse sur le produit de l’exploitation des ressources minières de l’Algérie dans le cadre d’arrangements institutionnels qui, comme on peut se le représenter aisément, échappent aux lois et règlements censés réguler la répartition du revenu national.
Dans un tel contexte, quels effets la dévaluation peut-elle avoir ? Réduire davantage le pouvoir d’achat des revenus fixes, sans doute possible en aggravant les frustrations sociales résultant moins de la faiblesse de ces revenus que des inégalités flagrantes dans la répartition du revenu national ; inégalités que ne justifient certainement pas la prétendue loi de la productivité marginale dont dérive implicitement la fameuse compétitivité-prix de l’économie.
Mais la dévaluation aura surtout pour effet d’accroître le stock de réserves de changes de l’Algérie dont le pays ne semble savoir que faire – hormis de les placer en bons du Trésor américain avec tout le risque que cela comporte de les voir fondre en situation d’incertitude sur le dollar (voir à ce sujet la contribution de Soufiane Djilali parue dans le quotidien El Watan du 17 octobre dernier). Les réserves de changes augmentant par l’effet mécanique du renchérissement des importations dû à la dévaluation du dinar, l’éventualité d’un changement dans les arrangements institutionnels dans le sens d’une sortie du régime rentier ne fera que reculer si même elle n’ira pas dans le sens inverse : celui du renforcement des modes informels d’accès directs et indirects à la rente. D’autres mécanismes de renforcement du régime rentier, sur lesquels l’auteur de la contribution ne s’est visiblement pas interrogé, sont à l’œuvre : ainsi, et en concomitance avec la décision de la Banque d’Algérie, Sonatrach vient d’annoncer la découverte d’un gisement de pétrole dans le bassin de Hassi Messaoud dont l’exploitation prochaine va augmenter la production journalière de l’Algérie de quelque 140 mille barils tandis qu’il était déjà question de passer à l’exploration (et à l’exploitation) des gaz de schistes pour garantir sur le moyen long terme le maintien de l’Algérie dans le club des pays exportateurs de pétrole et de gaz.
Pour en revenir à la dévaluation du dinar, et dans la mesure où, ainsi que le dit l’auteur de la contribution objet de ces remarques «quand il y a défaut de légitimité, on a tendance à recourir au mode clientéliste pour régler les conflits de répartition», les autorités n’auront d’autre choix que de maintenir, voire de renforcer le système des subventions en tous genres afin de contrebalancer les pertes de pouvoir d’achat des franges de la population qui seront touchées – seule manière pour elles de conserver le semblant de consensus social laborieusement et douloureusement obtenu après la décennie sanglante où les institutions formelles ont failli sombrer.
Les subventions aux produits de large consommation par exemple que l’auteur évoque ne sont-elles pas la résultante obligée de la faiblesse du pouvoir d’achat des revenus salariaux ? Le caractère clientéliste de cette mesure réside pourtant moins dans le fait qu’elle bénéficie aux détenteurs de ces revenus que dans le fait qu’elle bénéficie à toutes les franges de la population – dont, en particulier, des opérateurs économiques tels que les pâtissiers (pour la farine et le sucre), les fabricants de produits laitiers (pour le lait), etc.
Pour conclure, et quoique nous n’ayons évoqué que quelques-uns des problèmes soulevés par cette contribution, il y a lieu de rappeler que le recours à une doctrine économique quelle qu’elle soit pour analyser une réalité concrète comporte toujours le risque de vider de leur contenu les concepts constitutifs de sa grille d’analyse que l’on fait alors tourner dans une sorte de dé-réalité.
C’est le cas des concepts de la théorie orthodoxe en économie dont la crise financière de 2007-2008 a montré les cruelles limites, mais c’est le cas aussi de la théorie de la régulation (et plus généralement des théories dites institutionnalistes) comme ce fut le cas de la théorie marxiste à partir de la fin des années 1970. Dans tous les cas, l’analyste ne doit jamais perdre de vue que «la logique des circonstances est toujours plus forte que la logique des intentions» ainsi que le disait un homme politique dont il est inutile de donner ici le nom.
A. A.

1) Les statistiques de l’OMC indiquent que pour l’année 2011, les exportations chinoises s’élevaient à 1 898 milliards de dollars, soit près de 11% des exportations mondiales tandis que les Etats-Unis ont exporté pour 1 480 milliards de dollars, soit à peine plus de 8% des exportations mondiales

 

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