Faillite des régimes rentiers

Publié le par Mahi Ahmed

Faillite des régimes rentiers

| 04.02.11 | 13h50  •  Mis à jour le 04.02.11 | 13h50

La longévité des régimes arabes est à l'échelle mondiale un phénomène aujourd'hui exceptionnel. En Egypte, Moubarak est au pouvoir depuis trente ans. Au Yémen, le président Saleh l'est depuis trente-deux ans. En Libye, Kadhafi conduit son pays depuis quarante ans. En Syrie, la dynastie républicaine des Assad gouverne depuis quatre décennies. Ben Ali aura régné vingt-trois ans. En Algérie, M. Bouteflika n'est au pouvoir que depuis une dizaine d'années. Mais l'année où Kennedy mourait, il devenait ministre des affaires étrangères !

Au départ, tous les régimes ou presque bénéficiaient d'une indiscutable légitimité anticolonialiste. C'est la raison pour laquelle la plupart des régimes ont rapidement été crédités d'une capacité à recouvrer la souveraineté de leurs pays respectifs en renversant, y compris par la force, des régimes généralement monarchiques inféodés à l'Occident (Irak, Egypte, Libye). La monarchie marocaine a survécu, car elle s'est identifiée au combat nationaliste.

Cette légitimation nationaliste n'a bien sûr pas dispensé d'user de la violence pour réprimer les contestations. Mais une soif de dignité nationale longtemps bafouée, la mise en place de politiques redistributives, l'incontestable progression de la scolarité ont permis à ces régimes de justifier la négation de toute démocratie par l'impératif du développement. Toutefois, à partir de 1973, l'équation socio-politique de la plupart de ces pays s'en trouva bouleversée par le quadruplement des prix du pétrole. Cette manne qui rejaillira y compris vers les pays arabes pétroliers, va faire de la quasi-totalité des régimes arabes des régimes rentiers au fonctionnement parfaitement identifié.

Un régime rentier est un régime où l'Etat exerce un très fort contrôle sur les sources de la richesse, une richesse produite sans création de valeur ajoutée dans le pays et largement dépendante de l'étranger pour sa valorisation. Souvent, lorsqu'on parle de régime rentiers, on pense immédiatement aux régimes pétroliers de l'Arabie saoudite, de la Libye ou de l'Algérie. Mais, en réalité, il existe aussi des états rentiers non pétroliers. L'Egypte, par exemple, vit du tourisme, des revenus des immigrés égyptiens à l'étranger, des revenus du canal de Suez et de l'aide américaine. Les conséquences politiques de cette structure rentière créent une asymétrie politique entre l'Etat et sa population, en ce que celui-ci accumule des richesses sans se soucier de la mise au travail de celle-là.

L'Etat a même avantage à ce qu'elle ne soit pas économiquement occupée, afin qu'elle ne puisse pas créer de richesse par elle-même, ce qui pourrait éroder le monopole de l'Etat sur la distribution des ressources de la rente. Mieux vaut avoir en face de soi des chômeurs ou des travailleurs précaires dont on achètera le soutien contre un logement ou quelques avantages sociaux que de laisser se constituer une classe sociale créant de la richesse par elle-même et capable de s'autonomiser par rapport à l'Etat au point de commencer à lui demander des comptes et de contester son pouvoir. L'immense majorité des régimes arabes fonctionne sur ce modèle et l'aide étrangère participe à sa consolidation comme le montrent par exemple les cas égyptien ou jordanien.

Pourquoi ce modèle rentier est-il probablement en train de s'effondrer, alors que les ressources pétrolières des pays arabes augmentent ? On peut avancer quatre explications.

La première tient à l'évolution morphologique des sociétés arabes. Le monde arabe représentait 100 millions d'habitants en 1970. Il en compte aujourd'hui plus de 300 millions, dont 84,5 en Egypte, 35,4 en Algérie, 32,4 au Maroc. Mécaniquement, la gouvernance de ces sociétés s'en trouve complexifiée. Le modèle de la redistribution simple s'étant épuisé, l'Etat rentier est forcément confronté à la croissance des mécontents, qui se recrutent aussi bien dans un monde rural paupérisé qu'au sein des jeunes déclassés sociaux urbains.

Le fait que les Etats rentiers encouragent peu le travail est révélé par des statistiques édifiantes. Dans l'ordre croissant des taux de chômage mondiaux, l'Egypte arrive au 107e rang, le Maroc au 109e, l'Algérie au 110e, la Jordanie au 139e, la Tunisie au 140e et le Yémen au 185e rang ! La carte des révoltes arabes pourrait donc être calquée sur la mesure de leur taux d'emploi.

Ces révoltes marquent donc l'épuisement du modèle rentier, car, même lorsque l'Etat bénéficie de ressources pour amortir les chocs sociaux, il peut de plus en plus difficilement faire admettre à une partie massive de sa population l'existence d'un chômage endémique, alors qu'il fait appel à des travailleurs chinois pour construire les infrastructures, comme le montre l'effrayante situation algérienne.

La deuxième explication tient au fait que l'extension de la rente a accru l'avidité de ceux qui la contrôlent. La transformation de la quasi-totalité des républiques arabes en dynasties familiales exprime le rétrécissement de la base politique, créant ainsi une source de mécontentement supplémentaire, car le thawrit (l'héritage) y est généralement honni. En Egypte, le mouvement de contestation Kifaya (ça suffit) est né, en 2004, lorsque l'idée d'une succession de Moubarak par son fils Gamal commença à se faire jour.

La troisième explication réside dans le bouleversement du paysage médiatique arabe, dont témoigne le succès exceptionnel d'Al-Jazira, capable d'associer la modernité occidentale avec les demandes sociales et identitaires de ces sociétés. Est venu se greffer à cela le développement spectaculaire d'Internet et des réseaux sociaux. Des pays comme la Tunisie, l'Egypte ou le Maroc ont des taux d'utilisation d'Internet qui dépassent ce que l'on peut connaître dans des pays plus avancés comme l'Argentine, la Turquie ou le Chili. Cela traduit une puissante demande de sortie d'un enfermement mal vécu. Internet est ainsi devenu la baïonnette des sociétés civiles arabes.

Il y a enfin un quatrième facteur qui bouleverse l'équation arabe : l'islamisme. Sa violence et la contre-violence qu'il a suscitée, la phobie qu'il a parfois engendrée, notamment en Occident après le 11-Septembre, a sans doute été le facteur le plus important d'involution des régimes arabes, qui se sont alors crus impunis, surtout après l'écrasement des islamistes en Egypte et en Algérie.

Ce que les événements politiques de Tunisie et d'Egypte montrent, c'est l'existence d'une contestation populaire ne se reconnaissant ni dans les régimes en place ni dans leurs opposants islamistes. Entre les barbares islamistes et les tortionnaires imberbes, il existe peut-être un espace politique dans lequel semblent vouloir s'engouffrer des peuples humiliés.

Si cette réalité venait à se confirmer, elle constituerait la première bonne nouvelle venue de cette partie du monde depuis un demi-siècle.

Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po

Article paru dans l'édition du 05.02.11

Vers la fin de l'exception arabe ?

| 04.02.11 | 13h50  •  Mis à jour le 04.02.11 | 13h50

Les gouvernements arabes ont échoué sur tous les fronts : faillite de l'Etat développeur miné par sa nature patrimoniale et grevé par les rentes de situation ; faillite de la libéralisation économique, mise au service d'une oligarchie égoïste qui en a ignoré les conséquences sociales ; faillite de régimes sclérosés qui ont eu recours à des aménagements de façade et à des ouvertures au rabais afin de vendre à l'étranger leur image de garants d'une stabilité devenue obsessionnelle pour l'Occident, au lieu d'engager des réformes véritables ; faillite, enfin, des grands projets politiques, avec les naufrages successifs des tentatives unitaires, les défaites répétées face à Israël, la désintégration de l'Irak, la scission du Soudan... Le citoyen arabe se retrouve démoralisé, fatigué des slogans creux et accablé d'un indéfectible sentiment d'humiliation.

Au lendemain de la chute de Ben Ali en Tunisie, la perspective d'un effet domino est dans toutes les têtes. L'Egypte, le plus peuplé des pays arabophones, jadis grand frère et pionnier du renouveau nationaliste, est peut-être le seul qui soit en mesure de faire basculer l'ensemble de la région. Or nombreux sont ceux, en Egypte et ailleurs, qui ont souligné le caractère particulier du pays des pharaons : "L'Egypte n'est pas la Tunisie, les différences sont flagrantes."

Il faut dire d'abord que l'Egypte n'a pas attendu l'exemple tunisien pour commencer à bouger : en 2006, on comptait déjà 266 actes protestataires (grèves et rassemblements), puis 614 en 2007, 630 en 2008 et 700 en 2009. Ces mobilisations étaient liées à des demandes de types social et salarial, auxquelles se sont ajoutées des revendications rendues de plus en plus pressantes par la privatisation des services publics (santé, éducation, etc.). En revanche, il est vrai que les mouvements protestataires égyptiens sont restés longtemps sectoriels, enclavés et atomisés, se contentant d'une satisfaction partielle des demandes.

Cette situation a généré un "leadership du service" : on acquiert le statut de leader si l'on réussit à répondre aux besoins des membres du mouvement (ouvriers, fonctionnaires...). Quant à la Fédération générale des syndicats égyptiens, elle est un instrument du régime. Fonctionnant par cooptation, elle est déconnectée de sa base sociale et ne prétend à aucune représentativité. Le pouvoir en place en Egypte s'est donc rassuré en faisant passer pour routinières les protestations sociales, en cherchant à leur ôter tout caractère politique.

Instrument du régime

Il en va tout autrement en Tunisie. L'Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui comprend plus de 600 000 membres selon ses dirigeants, apparaît comme une institution ancrée dans l'histoire du pays puisqu'elle a joué, dans les années 1970 et 1980, un rôle politique important par sa confrontation avec le pouvoir. Certes, avec l'avènement de Ben Ali, son caractère oppositionnel s'est réduit. Cependant, son rôle médian entre la société et le pouvoir n'a guère changé. De ce fait, son soutien visible aux protestations de décembre 2010 a été décisif pour modifier les rapports de force.

Il y a eu aussi la classe moyenne urbaine, cultivée et "connectée", qui a vite donné des accents politiques aux revendications sociales. Les manifestants des villes de l'intérieur ont réussi à assaillir les forces de l'ordre et à les épuiser. La finition a été l'oeuvre de Tunis, où réside le pouvoir central. C'est encore un contraste avec l'Egypte, dont la classe moyenne est fragile à cause des problèmes économiques. Le taux d'alphabétisation n'est que de 60 %, contre 90 % en Tunisie, d'où la difficulté chronique des Egyptiens à faire le lien entre frustration économique et despotisme, à faire le passage du social vers le politique.

Et pourtant, un simple appel sur la Toile pour crier "Moubarak, dégage !" a suffi pour galvaniser la foule. La nouvelle génération semble s'être affranchie de la chape de plomb qui pèse sur le pays depuis des décennies.

Tous les regards convergent désormais vers la Tunisie. Une transition démocratique réussie donnerait des ailes à tous ceux qui, dans le monde arabe, veulent sortir de l'autoritarisme. Si une situation trouble et confuse s'installe, l'autoritarisme pourrait revenir en force. L'armée tunisienne a été un acteur majeur du renversement de Ben Ali. Les causes profondes de la révolte populaire - l'injustice, la crise économique et le mépris institutionnalisé - sont toujours là et ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

Nul ne peut prévoir l'avenir, mais les événements en Tunisie ont pris tout le monde de court. La première victime de ce mouvement de révolte dans l'espace arabe est le paradigme culturaliste. Longtemps, la politologie a baigné dans l'idée d'une particularité culturelle du monde arabe pour en expliquer les déficits chroniques en matière de démocratie. La rue a eu raison du différentialisme arabe.

Hasni Abidi, politologue, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève

Article paru dans l'édition du 05.02.11

Remettre les pendules à l'heure au Moyen-Orient

LEMONDE.FR | 04.02.11 | 12h03  •  Mis à jour le 04.02.11 | 13h36

L'irruption de la "rue arabe" (concept jusqu'ici bien commode par son abstraction) place l'Occident face à ses contradictions : si l'interpellation populaire de pouvoirs autocratiques et corrompus résonne avec les valeurs démocratiques dont on se targue à Washington, Paris et ailleurs, elle s'accorde mal avec les aspects pratiques d'une politique occidentale qui n'a jamais fait grand cas de l'opinion publique locale. Comment embrasser un élan populaire quand on est tout sauf populaire dans la région ?

Le Moyen-Orient est de longue date le théâtre d'une diplomatie on ne peut plus traditionnelle, visant avant tout à préserver l'accès aux ressources énergétiques, la sécurité d'Israël et l'endiguement des islamismes, en forgeant des alliances, en déployant des troupes, en infligeant des sanctions, et en relançant de temps à autre des efforts somme toute assez velléitaires sur un "processus de paix" servant d'instrument de régulation d'une machine en apparence bien huilée. Les régimes eux-mêmes ont longtemps trouvé dans ce contexte de quoi consolider leurs assises, que ce soit dans l'alignement sur les Etats-Unis ou dans l'opposition à lui, ces deux options offrant l'une et l'autre des "rentes stratégiques" permettant aux pouvoirs de faire l'impasse sur toute notion de bonne gouvernance.

Les appels occidentaux aux réformes et au respect des droits de l'homme, censés faire bonne mesure, ont toujours cédé le pas devant des préoccupations plus pragmatiques. D'où un agenda strictement négatif – protéger des intérêts face à des agressions possibles –, réductible au maintien du statu quo, malgré un prix lourd à payer en termes de retard de développement, d'humiliations ressenties, et de conflits sanglants. Cette dynamique, stimulant diverses formes d'islamisme, renforçait dialectiquement les arguments des conservateurs de tout bord. Obsédé par une hostilité populaire dont il est pourtant en grande partie responsable, l'Occident a fait cause commune avec les régimes pour mieux se méfier des sociétés.

La région s'est ainsi organisée autour de considérations "stratégiques". Le déclin de l'influence occidentale, ces dernières années, laissait néanmoins grandir un vide dont on ne savait pas bien ce qui viendrait le combler. Sous l'administration Obama, les Etats-Unis en particulier se sont montrés absents ou impuissants sur tous les grands dossiers du jour. Ils se sont avérés incapables d'offrir même un début de réponse aux deux questions cruciales qui portent sur la place d'Israël dans la région (au-delà de sa "bunkerisation") et sur celle de l'Iran (au-delà de son ostracisation). Ils poursuivent en Irak une logique de retrait qui se résume à "après moi le déluge", malgré la responsabilité morale et les intérêts pratiques que met en jeu l'avenir encore incertain de ce pays clef. Enfin, la course à l'armement qui continue dans le théâtre israélo-libano-syrien, et qui fait peser sur la région le risque d'une guerre dévastatrice, réduit Washington à compter les missiles, faute de moyens à la fois de pression et de médiation.

A mesure que la politique occidentale perdait sa vigueur en tant que principe organisateur dans la région, cette dernière s'est vue contrainte d'en faire plus, par et pour elle-même. Aussi a-t-on pu assister à diverses initiatives diplomatiques laissant les Etats-Unis sur la touche : médiation turque entre Israël et la Syrie en 2008, résolution de l'imbroglio irakien à Erbil en novembre dernier, efforts conjoints syro-saoudiens au Liban en 2010 et 2011. Dans chacun de ces trois cas exemplaires les Etats-Unis n'ont joué quasiment aucun rôle. Sur un plan économique, de multiples projets d'intégration des infrastructures régionales révèlent aussi une volonté nouvelle de mettre de côté la politique au profit d'un minimum de coopération interétatique.

Mais si les régimes ont commencé à en faire plus pour eux-mêmes, ils semblaient bel et bien déterminés à en faire toujours aussi peu pour leurs peuples. Partout, un discours vaguement "réformiste" voilait à peine la réalité des inégalités économiques croissantes et des pratiques politiques régressives (successions paternalistes, élections frauduleuses, plébiscites unanimistes, etc.). En somme, ni l'Occident ni les régimes ne semblaient plus offrir la moindre direction.

Il est tout à la fois admirable, naturel et inattendu que les peuples tunisiens et égyptiens sortent eux-mêmes de leur passivité presque légendaire pour prendre leur avenir en main, retrouver une impulsion, en redéfinissant l'agenda autour de demandes de redistribution économique et de participation politique, loin de préoccupations stratégiques stagnantes. Une politique occidentale confuse et illisible a peut-être facilité, ironiquement, ce tournant, en cessant de galvaniser l'opinion publique contre elle, en inspirant une lassitude sans précédent pour des sujets comme le processus de paix et par extension la cause palestinienne, et en laissant croire à un lâchage possible des régimes. (Selon une rumeur persistante, les Etats-Unis ont voulu et orchestré la chute de Ben Ali).

Un des aspects les plus stimulants des changements en cours vient du fait qu'aucun des concepts à travers lesquels la région est généralement appréhendée (islamisme, terrorisme, sectarisme, antisémitisme, ou à l'inverse "modération") n'est pertinent dans la situation actuelle. Or ces thématiques qui mobilisent ou fascinent aujourd'hui les manifestants et téléspectateurs arabes jouissent, à l'évidence, d'une résonance profonde et répandue, beaucoup plus puissante que l'indignation ressentie face à Israël et aux Etats-Unis ou l'attrait du religieux.

Malgré la diversité des situations particulières dans les pays de la région, cette dernière n'en est pas moins remarquablement homogène (comparée à l'Europe par exemple), ce qui explique sans doute en partie l'effet de contagion. Les sociétés arabes partagent un même socle de références culturelles et historiques, un même retard de développement, une même lassitude face à des régimes qui ont cessé de pourvoir – chacun à sa manière – à leurs besoins matériels et moraux, et une même intégration dans une sphère médiatique globalisée.

Ce dernier point est important : si les régimes n'ont pas su adapter leurs discours, éreintés par l'hypocrisie et la censure, les sociétés sont devenues libres de se donner à voir aux autres et à elles-mêmes, à travers les chaînes d'information en continu, les séries télévisées à caractère social et les sites communautaires. Ces dernières années, elles ont acquis une étonnante familiarité les unes pour les autres (qui contraste avec la méconnaissance réciproque qui caractérise les européens, en dépit de tentatives beaucoup plus structurées de construction d'une destinée commune). Cette évolution a préparé le terrain à une mobilisation vécue non pas comme une spécificité tunisienne, mais comme la manifestation locale d'un malaise collectif. Par la force de l'image, des situations paradigmatiques ont instantanément été mises en circulation, en l'absence de discours bien articulés.

Que les régimes aient tous cru pouvoir continuer à ignorer ce malaise est instructif en soi. De fait, ils s'étaient assoupis dans le confort offert par une combinaison de rente stratégique, de canalisation des mécontentements vers l'islamisme, et d'apathie populaire. Ils ont fait leurs choux gras de sociétés toujours plus dépolitisées et démobilisées, le devenant eux-mêmes en abandonnant toute vision programmatique au bénéfice d'une logique d'enrichissement mafieuse. Un peu partout dans la région, les régimes ont pillés leurs institutions et ressources nationales, sapant leurs capacités à répondre à d'éventuelles demandes de redistribution.

D'ailleurs, ce sont bien souvent de minuscules coteries qui ont accumulé d'immenses richesses, laissant le gros de leurs employés au sein de l'appareil de pouvoir avec de bien maigres ressources. Ceci explique à la fois que la colère populaire, à Tunis et au Caire, se soit focalisée sur quelques individus, et que nombre de serviteurs du régime se soient trouvés davantage d'affinités avec le peuple qu'avec l'élite. Celle-ci, en tunisie tout particulierement, s'est détachée par goût du lucre non seulement de sa base sociale mais de son soubassement politique.

Dans ce contexte, une subite remobilisation de certains pans de la société, autour de revendications diffuses mais instinctivement légitimes, et sans représentants clairs avec lesquels sévir ou négocier, ne peut que laisser sans réponse adéquate des structures de pouvoir en partie évidées. Après de longues années à laisser croître un ressentiment ignoré des dirigeants avec une arrogance ostensible, quelles mesures d'ajustement auraient-elles la moindre crédibilité ? Ainsi, Ben Ali finit par concocter des concessions aussi tardives que dérisoires, le mot même de "réforme" étant épuisé ; mubarak s'efforce de resouder la population autour d'une peur du chaos ; et les autres, face aux risques d'extension, en sont réduits à croiser les doigts. Rien ne permet d'anticiper si la mobilisation prendra ailleurs ; ce qui est à peu près sûr, en revanche, c'est que les régimes peuvent facilement vaciller partout où ce sera le cas.

La chute de Saddam Hussein, en 2003, aurait pu servir de signe avant-coureur, si la question de l'invasion américaine n'avait occulté la fragilité intrinsèque du régime – pourtant le plus brutal que la région ait connu, et de loin. Seule l'armée régulière et quelques Fedayins fanatisés affrontèrent, avec une abnégation frôlant l'absurde, l'envahisseur. Cependant l'appareil de pouvoir s'effondrait de l'intérieur : les premiers cercles, gangrenés par l'arrivisme, n'alertèrent jamais le tyran sur les dangers bien réels auxquels il faisait face, ne combattirent pas (y compris les soi-disant unités d'élite des gardes prétoriennes) et se fondirent dans la nature dès qu'ils sentirent l'heure venue. En Irak, étant donné le climat de terreur que faisait régner l'appareil de sécurité et le report des récriminations sociales sur l'embargo onusien, une puissante opération militaire était nécessaire pour atteindre ce point de rupture. Mais il n'en reste pas moins que le régime est tombé avant que le tsunami des chars américains ne le renverse.

Bagdad offre d'autres leçons à méditer. Bientôt huit ans après le déboulonnement des statues du tyran, la transition est loin d'être achevée. Les espoirs initiaux ont d'abord fait trembler la région d'excitation, avant que d'effroyables violences ne servent de repoussoir contre toute tentation d'aventurisme, puis que la désillusion ne s'installe dans un calme relatif teinté de certains travers de l'ancien régime (corruption endémique, tortures et disparitions). Les projets "néocons" de refonte de la région autour du "modèle irakien" oubliaient une chose : les transitions ont une temporalité et une rationalité qui ne se prêtent pas à celles – immédiate et réductrice – de l'action politique.

En Tunisie et en Egypte, nous assistons certainement à un tournant majeur. Vers quoi ? Allahu ya'lam (Dieu seul le sait). Pour l'Occident, l'écueil consiste à tenter de réagir à l'événement en tâchant bien tardivement de mettre en conformité les valeurs et les intérêts qu'il entend défendre. Il va de soi que les aspirations populaires dans le monde arabe ne vont pas subitement venir chambouler une politique qui restera surdéterminée par la quête d'énergie, le soutien à Israël et la lutte contre l'islamisme. Les grands discours tressant des louanges aux peuples tunisiens et égyptiens sont bien myopes : et si les courageux peuples tunisiens et égyptiens optaient pour des postures nationales contraires aux visées occidentales, que diront alors Washington et Paris ? Déjà, on imagine ces capitales privilégier certaines composantes jugées plus commodes que d'autres au sein des courageux peuples en question – façon de réintroduire les clivages habituels entre islamistes et laïcs, modérés et militants. La pente est glissante vers une restauration, sous une forme ou sous une autre, du statu quo.

Ce risque est réel en Egypte, où l'armée, rare institution sécuritaire à être cohésive et populaire, est en bonne position pour gérer efficacement la transition, dans une logique d'endiguement des Frères musulmans et de maintien d'une ligne pro-occidentale en politique étrangère. S'il y a une chose à souhaiter, c'est que l'Occident, passées les homélies, ne deviennent pas une source de régression nouvelle dans une région qui a tant besoin de regarder de l'avant.

Le mieux serait de contribuer autant que possible, et sur la durée, à des transitions réussies vers des modèles aussi pluralistes et démocratiques que possibles, sans oublier que les problèmes de la région restent entiers. Le conflit israélo-palestinien, la question iranienne, la radicalisation d'une jeunesse urbaine sous-employée reviendront vite nous hanter, dans un environnement simplement rendu plus complexe encore par les changements subits qui viennent de s'opérer. S'il est grand temps pour la région de rendre justice aux aspirations populaires, il y a bien des raisons pour qu'elle ne l'ait pas fait depuis si longtemps. Le meilleur service à rendre à ceux qui aspirent au changement serait d'assainir le climat sur des questions où l'Occident a bien plus à offrir que la logique du statu quo.

Peter Harling, directeur des activités de l'International Crisis Group en Irak, en Syrie et au Liba

Aider la "démocratie profonde" à s'enraciner

| 04.02.11 | 13h50  •  Mis à jour le 04.02.11 | 14h48

Les soulèvements dans certains pays riverains de la Méditerranée et du Moyen-Orient constituent de véritables défis pour l'Europe et le reste du monde occidental, en particulier en ce qui concerne notre politique de démocratisation. Deux principes doivent sous-tendre l'action de l'Union européenne dans ce domaine. Nous, Européens, savons combien le chemin vers la liberté peut être long et difficile. Tout au long du XXe siècle, notre avancée vers la démocratie libérale a été chaotique et lente.

L'Union européenne elle-même a émergé des cendres de plusieurs conflits ayant ravagé notre continent et qui ont montré les conséquences dramatiques de l'échec de la démocratie. Si on ajoute le bilan mitigé des empires européens, il est clair que l'UE doit faire preuve d'humilité vis-à-vis de ses partenaires. Bien sûr cela ne doit pas être une raison pour ne pas affirmer que la démocratie reste le fondement nécessaire du progrès humain.

La démocratie ne se résume pas seulement à la possibilité de voter et à l'organisation d'élections. L'histoire européenne nous a appris qu'il faut construire une démocratie qui ne soit pas de façade ; une démocratie que je qualifierai de "profonde" et qui exige plusieurs conditions : le respect de l'état de droit, la liberté d'expression, une justice indépendante et une administration impartiale.

Elle passe également par le respect des droits de propriété, y compris devant les tribunaux, et par l'existence de syndicats libres. Elle ne peut pas se résumer à des changements de gouvernements mais exige à la fois des comportements et des institutions appropriés. A long terme, la démocratie de surface - celle qui se résume au vote libre de la population pour choisir un gouvernement - ne peut pas survivre si la démocratie "profonde" ne s'enracine pas.

Nous avons déjà commencé à mettre en oeuvre ces principes dans notre action avec le nouveau gouvernement tunisien. Cette semaine, à l'occasion de son premier voyage à l'étranger, Ahmed Ounaïes, le nouveau ministre tunisien des affaires étrangères, s'est rendu à Bruxelles à mon invitation. Je lui ai promis que l'Union européenne soutiendrait, autant qu'elle le peut, son pays sur la voie choisie par le peuple tunisien : celle vers une vraie démocratie, la réforme et la justice sociale. Ce soutien ne se limitera pas à l'organisation d'élections libres et équitables ; mais il comprendra également la lutte contre la corruption, l'amélioration de la transparence de l'administration locale et le renforcement de l'indépendance de la justice.

L'Union européenne a d'ores et déjà accru son budget disponible pour soutenir la société civile tunisienne. Nous enverrons prochainement des experts en Tunisie afin d'évaluer la situation, et sur cette base, nous ajusterons notre programme d'assistance afin d'aider la population plus directement. Je suis certaine que cela sera la première d'une longue suite de missions.

A court terme, une priorité sera de conseiller les autorités de transition en matière électorale. En soutenant la société civile, nous espérons avoir des garanties que des élections libres et disputées pourront avoir lieu systématiquement dans les années à venir, et pas seulement à une seule occasion.

De même, l'Union européenne offrira son plein soutien à une Egypte qui s'engagera sans délai dans une véritable transition démocratique. Les dirigeants égyptiens doivent répondre aux aspirations de leur peuple. Le moment est venu d'une transformation pacifique. J'ai demandé aux autorités de débuter sans délai la transition vers de véritables réformes démocratiques qui permettront d'organiser des élections libres et équitables.

En Egypte comme en Tunisie, le défi est de bâtir les fondations d'une "démocratie profonde" ; ici aussi, l'Union européenne est disposée à apporter sa contribution.

Nous sommes témoins de profonds changements au Moyen-Orient. Les contours n'en sont pas encore clairs, et d'ailleurs ils ne peuvent pas encore l'être. Mais nous pouvons nous appuyer sur quelques repères. Nous savons que le rôle de la Turquie sera encore plus important, à la fois comme un partenaire de l'Union européenne mais aussi comme un pôle de modération démocratique. Nous savons également que des progrès rapides dans le processus de paix au Moyen-Orient sont vitaux, maintenant plus que jamais.

L'Union européenne ne souhaite pas promouvoir des modèles tout prêts ou donner des leçons sur ce que devraient être les nouveaux systèmes politiques de nos partenaires. Cela relève de la responsabilité des peuples de la région, pas de la nôtre. Mais nous devons nous engager sérieusement à les aider, à court et long terme. L'Union européenne n'est peut-être pas le partenaire le plus rapide à s'engager, mais elle est souvent celui qui reste le plus longtemps. Nous ne voulons pas soutenir les changements de régime, mais les changements de système.

La "démocratie profonde" est la meilleure, et certainement la seule, réponse à ceux qui craignent que le reversement de la tyrannie conduise à un populisme fait d'extrémisme antioccidental. L'expérience de l'Europe nous enseigne que la démocratie est le fondement nécessaire pour la tolérance, la paix et la prospérité. En Afrique du Nord et dans le monde arabe, cet objectif ne sera pas atteint rapidement, ni sans obstacles. Mais la construction d'une "démocratie profonde" est la condition nécessaire.


Elle est également vice-présidente de la Commission européenne.

 

Catherine Ashton, haute représentante des affaires extérieures et de la politique de sécurité de l'Union européenne

Article paru dans l'édition du 05.02.11

Flamber de rage et de lucidité

LEMONDE.FR | 04.02.11 | 09h18

Le monde arabe flambe et ce n'est pas une simple figure de style. Il flambe littéralement dans la chair de ses citoyens ; il flambe de rage désespérée devant le mépris sans borne dans lequel le tiennent tous les dirigeants arabes de l'Atlantique à la mer Rouge ; il flambe d'indignation devant la prédation quasi généralisée des richesses nationales dont les peuples de la région sont si injustement spoliés ; il flambe parce qu'il vient un moment où il constate qu'il n'est plus possible de supporter cette indignité sans étouffer d'amertume et de colère.

Chaque homme qui s'immole dans le monde arabe est un appel désespéré à la liberté et au respect de la citoyenneté. Honte à vous, leaders autoproclamés d'être capables de faire naître un tel désespoir chez vos concitoyens ! Honte à vous d'avoir amené le monde que vous êtes censés diriger à un tel point de révolte que l'offrande de la douleur ultime soit désormais considérée comme une arme politique !

L'indignation qui nous étrangle devant cette tragédie ne doit cependant pas être vaine. Comprendre, d'abord, s'impose. Mais au-delà des causes – sociale, économiques, politiques – que nous connaissons tous et qui inondent à longueurs de pages les colonnes de nos journaux, pouvons-nous seulement comprendre le geste d'un jeune de vingt ans qui enflamme son corps pour exhaler sa souffrance ? Au-delà des circonlocutions sur la sclérose des régimes, l'injuste répartition des richesses et la gangrène de la corruption, pouvons-nous seulement imaginer la quantité de douleur qu'il faut avoir accumulé pour faire flamber sa chair et, pour les suivants, pour les vivants, faire retentir sa rage ? Nous avons beau presser nos tempes pour comprendre, nous ne faisons que répandre au loin le vain murmure du bavardage. En vérité nous ne pouvons rien comprendre, mais seulement contribuer à ce que la mort de nos jeunes crible nos consciences au quotidien – et résonne ainsi dans l'éternité.

Nous pourrions alors égrener les réformes qui nous paraissent indispensables : respect des libertés fondamentales, plus vaste redistribution des ressources, lutte sans faillir contre la corruption, réforme de la justice et des services publics… Nous pourrions aussi marteler que, en dépit de ses périls, la démocratie est notre idéal et que nous la réclamons d'urgence et partout. Nous pourrions encore et inlassablement revendiquer plus d'égalité, plus de droits et plus de liberté. Nous pourrions faire tant de choses si nous étions sûrs d'être écoutés. Mais à défaut, nous ne ferions que gesticuler depuis nos promontoires et ajouter à la kyrielle notre lot de doléances.

Nous ne sommes porteurs de rien d'autre que ce message en forme d'épitaphe que nous destinons à nos "chers" gouverneurs : puissent ces martyrs ne s'être pas enflammés pour rien, puissent-ils n'avoir pas endossé pour rien l'effarante responsabilité de se donner la mort par dépit.

Nos pays ne sont pas les victimes d'une sinistre fatalité. Nous ne sommes condamnés ni à nous entretuer ni à nous suicider. Pourvu que nos dirigeants, même en tendant l'oreille, écoutent un instant le bruit sourd de la détresse. Rien qu'un bref instant.

 


Anouar Benmalek (écrivain), Mohamed Berkani (journaliste), Karim Amellal (écrivain), Akli Tadjer (écrivain), Khedidja Baba Ahmed (journaliste), Hala Alabdalla (réalisatrice syrienne), Nadir Moknèche (Cinéaste), Akram Belkaïd (journaliste), Yahia Belaskri (écrivain), Nadjia Bouzeghrane (journaliste), Lyes Salem, (acteur-réalisateur), Ahmed Garadi (consultant), Samir Ardjoum (critique cinéma), Hamid Nacer-Khodja (universitaire-écrivain), Ourida Benramdane-Yaker (productrice), Rémi Yacine (journaliste), Tewfik Hakem (journaliste), Leïla Merouane (écrivaine), Brahim Hadj Slimane (journaliste-auteur), Aziz Chouaki (écrivain), Rouani Djamel (syndicaliste), Karima Boudiaf (Chargée de l'administration et des Finances), Bouaboub Djamel (assistant réalisateur), Mohamed Bouafia, Nadia Bey (Journaliste), Nabil Dahmani (réalisateur), Adila Bendimerad (actrice), Meriem Medjamia (photographe), Ali Chibani, (universitaire journaliste), Mahiedine Benabed (scénariste), Aida Salem (chargée de production), Mersali Otmane (artiste plasticien), Zahia Saïd (comédienne), Nedjma Benchikh-El-Fegoun (médecin), Ismet Baba Ahmed (cadre),

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