Erosion de la notion de patriotisme en Algérie

Publié le par Mahi Ahmed

Les partisans du libéralisme sauvage marquent des points

Erosion de la notion de patriotisme en Algérie

24-02-2011

 

Par Mohamed Bouhamidi

Dans notre représentation ordinaire du monde qui fonde notre culture politique et notre culture tout court, l’image et l’idée du patriotisme - ne serait-il qu’économique - viennent de prendre un coup sévère. Ses adversaires - partisans du libéralisme sauvage et débridé ou jeunesse exaspérée de son usage pervers et mortel pour ses rêves et ses libertés - trouveront dans le retrait des mesures correctives de 2009 dites de «patriotisme économique» une preuve supplémentaire de l’obsolescence et de l’archaïsme de cette notion. Voilà la preuve par les émeutes du sucre et de l’huile qu’encadrer les importations, les sorties de devises et le commerce informel mène droit au désordre ; en tout cas à un désordre dont on n’a pas démêlé tous les fils ni remonté à ses sources réelles. Les mesures de ce mardi 22 février enfoncent le dernier clou dans le cercueil des mesures correctives de la loi de finances 2009. Pourtant, ces mesures ne semblent pas satisfaire tout à fait les journaux qui ont mené campagne dès 2009 pour alerter sur les «dangers du socialisme et de l’étatisme», pour remettre à la disposition des concessionnaires automobiles les crédits à la consommation, pour annuler la procédure du crédit documentaire, et toutes les autres petites mesures conservatoires. Déjà en cet automne 2009, l’ingérence grossière des gouvernements étrangers, voire de simples maires, passait pour normale et les mêmes titres de presse les reprenaient triomphalement. Un indice aveuglant que des forces internes s’appuyaient ouvertement sur des puissances étrangères et sollicitaient leur intervention dans un marché donnant-donnant à découvert. Il était tout aussi étonnant de voir se dérouler ouvertement ces alliances à l’international de ces courants libéraux que de l’absence de réactions non seulement du pouvoir, mais aussi de toute la société dite civile. Des années durant, le pouvoir avait brandi les satisfecit et les flatteries de l’étranger comme des certificats de bonne
gouvernance, de compétence reconnue et du bon choix du libéralisme comme source et référent de toutes les décisions économiques. Le recours à ce genre de légitimation devait laisser des dégâts profonds sur la conscience nationale et sur la notion de patrie et le sentiment de patriotisme. Cette démarche de la légitimité par le regard de l’étranger n’a pas que des sources politiques et
économiques. Le vieux réflexe du colonisé n’est pas vraiment loin et nous avons appris aux dépens de l’Algérie et de ses couches populaires que le complexe du colonisé peut agir à longue distance chez beaucoup de cadres et plus chez les cadres que dans les
milieux populaires et que le réflexe se nourrit inlassablement des situations de domination, voire d’hégémonie morale et mentale, qui reproduit à une échelle toujours plus élargie le néocolonialisme.Cette reproduction du réflexe du colonisé est pour beaucoup dans les concessions irrationnelles de l’Etat algérien au cours de négociations avec le FMI, la Banque mondiale ou d’autres institutions. Beaucoup de cadres peuvent raconter comment certains de leurs collègues étaient pris d’ivresse de se retrouver assis face aux célèbres - et si craints par ailleurs - cadres des institutions internationales tout comme certains d’entre nous qui y ont assisté peuvent raconter combien l’invitation d’une ambassade peut également transporter d’ivresse certains compatriotes ! La mentalité et la psychologie des négociateurs pèsent d’un poids aussi lourd que les facteurs objectifs en enjeu. Dans cette configuration pathologique de la relation au dominant, accéder à la demande du dominant, c’est accéder à son statut, c’est vivre au plan fantasmatique une promotion idéologique rare : on passe de l’autre côté. C’est une véritable extraction de la condition d’indigène. Penser comme l’autre, défendre ses idées, c’est devenir l’autre dans une sorte d’extase dont la libido n’est pas du tout absente. Et comme toutes les transformations fantasmatiques, celle-ci est éphémère, aléatoire, il faut la répéter, revenir sur les circonstances de la jouissance mentale, négocier encore avec les institutions et, à défaut, substituer à ces négociations le rôle du maître d’école.  Nous ne pouvons plus que constater l’érosion du sentiment patriotique et de la fierté nationale qui nous dressaient instinctivement devant l’ingérence étrangère et nous retenaient tout aussi instinctivement de nous confier à l’étranger sur nos soucis et nos différends entre nationaux. Au cours de cette longue période d’érosion, le point de vue étranger devenait un point de vue d’arbitre pour des protagonistes qui ne voyaient d’autres choix que ceux de ce même étranger pour toutes les questions brûlantes de notre vie nationale, de la création des industries abandonnée au bon vouloir des investissements étrangers jusqu’au système LMD adopté pour entrer dans une division internationale des profilages de formation au profit de l’étranger, en passant par l’association, destructrice, avec l’Union européenne et la volonté d’une inutile et dévastatrice entrée dans l’Organisation mondiale du commerce dans laquelle nous ne figurerons que comme acheteurs priés de détruire les barrières douanières, ce que nous venons de réaliser sans aucune contrepartie que celle de faire taire une contestation n’ayant de réalité que dans les médias locaux qui ont lancé la campagne contre la LFC et que, dans les médias étrangers, singulièrement France 24 dont tout le monde sait pour qui elle roule. Pour beaucoup d’amis de l’Algérie, le zèle mis par notre pays débarrassé de tout endettement à appliquer les recettes du FMI et de la Banque mondiale sans même une contrainte relevait de l’incompréhensible. Il est toujours difficile d’expliquer comment une mentalité peut devenir une idéologie et donc une croyance et que toutes les croyances sont actives et vous motivent pour passer à l’acte. Passer à l’acte à partir d’une idéologie procure la profonde satisfaction - quasiment freudienne - d’une conformité de l’acte à la pensée, la satisfaction d’un plaisir rendu licite. Tout le monde a la satisfaction du devoir accompli. Dans ce plaisir se mêlent des significations sociales et des significations individuelles. Cette double vie - personnelle et sociale - des idéologies et des croyances s’est largement reposée sur la base solide de la «transition» à l’économie de marché et l’émergence d’une bourgeoisie compradore solidement appuyée aux réformes économiques achetées à vil prix (120 millions de dollars) par la Banque mondiale en 1994. Les interventions du ministre de l’Intérieur, à propos des mesures de la LFC, en ont surpris plus d’un et ont clairement montré que les pertes du fisc ne préoccupaient pas tous les responsables de l’Etat. La ligne de clivage entre plus d’Etat ou moins d’Etat ne sépare pas le pouvoir et l’opposition mais sépare de l’intérieur et le pouvoir et l’opposition en brouillant les vrais clivages mal assumés. Nous pouvons retrouver une partie de ce secret dans l’analyse d’un politologue, qui souligne : «Sur sa lancée, les ouvertures démocratiques, introduites à la faveur du mouvement populaire d’Octobre 88, ont été graduellement mises sous le boisseau. Seule une façade artificielle a été maintenue à travers la parution de titres privés de la presse écrite et la présence de partis autorisés, pour la plupart liés plus qu’indépendants au pouvoir…». (
www.libertealgerie.com)
Cette façade artificielle qui nous servait le vieux discours nationaliste cachait de profondes mutations économiques et sociales dont nous découvrons aujourd’hui le désastre : l’Etat qui a réussi la première nationalisation du pétrole dans l’histoire de cette ressource a été mis à genoux par un marchand d’huile et obligé de revenir - et au-delà - sur des mesures conservatoires qu’il avait prises en été 2009.Le politologue ne fait pas que dans le juste constat. Il se trompe en affirmant : «Cette démarche, inspirée pour l’essentiel par des considérations sécuritaires, ne pouvait conduire qu’à l’atrophie de la vie politique et sociale dans le pays. Une atrophie qui s’est accompagnée d’une lente mais inexorable asphyxie de l’économie nationale. Malgré la persistance de pratiques datant de l’époque de l’État-providence, avec d’importants transferts sociaux, la cohésion de la société algérienne n’a pas résisté puisqu’elle s’est divisée en deux blocs distincts. D’une part, la société réelle, l’immense majorité de la population - en particulier, les laissés-pour-compte de la prospérité - avec 60% de jeunes âgés de moins de 20 ans. D’autre part, la société virtuelle, c’est-à-dire la panoplie d’institutions nationales et d’appareils bureaucratiques avec les personnels dirigeants qui les peuplent, une minorité sociale, en tout état de cause.» L’atrophie économique a été produite par l’application des conseils du FMI et de la Banque mondiale, elle est la fille des réformes et du démantèlement industriel. L’application de ces réformes a exigé une opacité accrue pour faire passer les anciens monopoles de l’Etat vers des entreprises privées nées des subsides de l’Etat, avec l’aide de l’Etat et dans une interpénétration inavouable entre pôles bureaucratiques et oligarchies familiales. Mais le politologue a bien raison de souligner, par contre, la perversion de la structure de répartition de la richesse et de souligner la jeunesse et le degré d’instruction de la majorité de notre population. Le pouvoir croit-il convaincre cette jeunesse avec un personnel politique qui a été réduit aux laudateurs par vocation, semi-incultes et qui ont largement dévalorisé et délégitimé cette notion de patriotisme ?  Le pouvoir pouvait-il engager ces mesures de sauvegarde en faisant l’économie de la politique, c’est-à-dire de l’explication de leur sens auprès du plus grand nombre en vue d’entraîner leur adhésion ? La réponse est évidemment non. Pouvait-il le faire sans concéder au plus grand nombre le droit de discuter les orientations passées de l’Etat ? Évidemment non. Aux jeunes, fatigués d’une valeur rabaissée au rang de slogan trompeur, de réinventer le patriotisme de notre époque. Ils réussiront car il correspond exactement à leurs rêves de dignité et de liberté dans la justice sociale. Aucune répression ne les retiendra. Quand ils en auront besoin, d’un simple clic, ils créeront un parti, un groupe ou un front sur Facebook. Est-ce si difficile
à comprendre ? 

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