Égypte : la gauche se rapproche des jeunes de la place Tahrir

Publié le par Mahi Ahmed

Après Mohamed Morsi

Égypte : la gauche se rapproche des jeunes de la place Tahrir

Enquête de notre envoyé spécial au Caire. La situation économique du pays a poussé une fois encore le peuple à faire entendre sa voix. Tirant les leçons du premier acte de la révolution, les différents mouvements ne négligent plus l’aspect politique.

S’ils ne savent pas encore ce qu’ils veulent, les Égyptiens savent en revanche ce qu’ils ne veulent pas : ni régime militaire ni régime théocratique. C’est la leçon de ces trois dernières années, qui auront vu le peuple du Nil faire tomber la dictature d’Hosni Moubarak après trente ans de pouvoir absolu et celle naissante des Frères musulmans. La situation économique désastreuse aura naturellement joué un rôle majeur dans le processus des événements. Ainsi, depuis 2006 et la première grande hausse du prix de l’essence et des produits de première nécessité, respectivement de 50 % et 75 %, les conditions de vie ont continué de se dégrader. D’autres augmentations ont été enregistrées, notamment sous la présidence de Mohamed Morsi, aujourd’hui accusé par ses détracteurs d’avoir mené le pays à la quasi-faillite en un an de présidence.

 

Il est vrai que les dix-huit mois d’intérim du général Tantaoui, qui ont suivi la chute du clan Moubarak, ne l’ont guère aidé : les 42 milliards de dollars de réserves que comptait le pays ayant en effet été distribués, principalement dans l’économie informelle. L’agence de notation Fitch a, depuis, dégradé la note de l’Égypte de B à B–. Une dégradation qui, d’après le directeur du Centre cairote des études économiques, le docteur Abdel Moneim Al Saed, est due à plusieurs facteurs : « Tout d’abord le taux de chômage a grimpé à 13,5 % au premier semestre 2013, contre 11,5 % en 2012. Le taux de pauvreté s’est élevé à 25,5 %, contre 23,5 % en 2012. Le taux d’inflation a atteint 17,5 %, et enfin la livre égyptienne a perdu 18 % de sa valeur face au dollar. »

  • Le système capitaliste mis en cause

Des chiffres qui viennent confirmer les mouvements du peuple : c’est bien le système capitaliste dans son ensemble qui est ici mis en cause, qu’il soit de forme dictatoriale, militaire ou théocratique, ou même ultralibérale. En effet, pendant les deux moments de la révolution, en 2010 comme en 2013, des slogans antiaméricains, principal bailleur de fonds, ont largement été diffusés du côté de la place Tahrir, appelant à une indépendance économique. L’incapacité de l’ancien directeur de l’AIEA, Mohamed El Baradei, de s’imposer au poste de premier ministre, car il est considéré comme l’homme des Américains, confirme cette tendance.

 

Tout montre que la révolution égyptienne a pour base un ferment progressiste. Cependant les partis de gauche restent fragiles et divisés. « Ils ont été mis à l’écart du jeu politique pendant plus de trente ans. Mais cette révolution est une révolution de gauche, explique Mamdouh Habachi, cofondateur du Parti socialiste égyptien. Toutes les revendications le prouvent : indépendance vis-à-vis des forces impérialistes, plus de justice sociale, plus d’éducation, plus de service public, moins de religion dans l’État… Le fait d’avoir compris ce que manigançaient les Frères musulmans et d’être sortis dans la rue une deuxième fois pour les éjecter du pouvoir montre un peuple en éveil. Les jeunes de Tammarrod ou du Mouvement du 6 avril veulent s’organiser politiquement. La leçon du premier mouvement de la révolution a été apprise. »

  • Un front progressiste en vue des législatives de 2014

En attendant, c’est une coalition de technocrates qui a pris les rênes du pouvoir politique et économique. Ainsi, le premier ministre égyptien, Hazem El Beblawi, a-t-il annoncé la mise en place d’un groupe économique de haut niveau, sorte de gouvernement bis dédié à l’économie. Dans ce groupe, Ali Moussa, président du conseil des affaires franco-égyptiennes, très proche du Medef. Cet intime de l’ancien régime – il était le conseiller économique d’un think tank dirigé par Gamal Moubarak, le fils de l’ancien président – dit avoir un plan pour sortir le pays de l’ornière. « Pour la première fois depuis cinq ans, l’État est prêt à insuffler de nouveaux projets, explique l’homme d’affaires. Il faut relancer le projet du métro du Caire, dont la construction de quatre nouvelles lignes. Cela pourrait créer des milliers d’emplois très rapidement. Tous les plans d’ingénierie ont déjà été pensés. Il ne manque plus que le financement. Les syndicats doivent reprendre du pouvoir car, actuellement, c’est du grand n’importe quoi ! Il y a trop de grèves. » Un avis non partagé par le responsable socialiste Mamdouh Habachi. « Les syndicats sont au contraire très organisés. Ils ne sont plus à la solde de l’ancien régime, rappelle-t-il. D’ailleurs au sein du gouvernement transitoire, il y a un personnage clé, mon ami Kamal Abou Aita, qui est une garantie sociale. » Cette figure historique du syndicalisme égyptien est à la tête d’un nouveau syndicat parmi les plus puissants d’Égypte. Il est aussi le leader d’un parti néonassérien, considéré à gauche sur l’échiquier politique égyptien. Sorte de cheval de Troie de la coalition, il pourrait jouer dans les années à venir un rôle prépondérant si la rue et les forces progressistes réussissent à faire la jonction. « Nous allons essayer de créer un bloc de gauche avec les néonassériens, les anciens des partis communiste et socialiste, mais aussi avec les nouveaux petits partis qui sont nés dans le cadre du Front social national, et d’autres encore », précise Mamdouh Habachi. Un front progressiste qui aura la lourde tâche de réunir un maximum de forces tout en étant visible le plus vite possible. De nouvelles élections législatives sont prévues au mois de février 2014.

Stéphane Aubouard

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