Dépréciation du dinar

Publié le par Mahi Ahmed

Dépréciation du dinar

Reflet d’une sphère réelle insuffisamment productive ou facteurs exogènes ?

Par : Mustapha MEKIDECHE

La dépréciation du dinar algérien (de 9 à 10%) a fait l’objet de beaucoup de commentaires, d’analyses de qualité et de pertinence variables, provenant d’horizons divers mais concernés (partenaires sociaux, experts, journalistes, parlementaires, membres de la société civile, institutions publiques). Pourtant, ni la dépréciation elle-même ni les commentaires qu’elle a suscités ne sont spécifiques à l’Algérie. En Tunisie, le même débat s’est engagé sur la dépréciation récente du dinar tunisien d’environ 6%. J’ai trouvé à ce propos un article intéressant d’un expert tunisien sur un journal économique en ligne Nawaat Economy qui pointait la faiblesse du contenu de la blogosphère économique tunisienne sur le sujet. Il démontre, graphes à l’appui, que des monnaies aussi diverses que la roupie indonésienne (IDR), le réal brésilien (BRL) et la roupie indienne (INR) ont subi aussi des dépréciations, plus importantes que celles des dinars algérien et tunisien, durant la période de janvier à septembre 2013. Pour ce spécialiste tunisien, l’explication de la dépréciation du dinar tunisien n’est pas essentiellement due à la “détérioration des fondamentaux… mais à des facteurs exogènes”.
Qu’en est-il alors pour l’Algérie ? D’abord, le débat dévaluation ou dépréciation est, me semble-t-il, définitivement tranché. Pour celles et ceux qui ont vécu la décennie 1988-1998, ils savent en quoi consiste réellement une dévaluation (couplée avec une inflation variant de 30 à 40%). Cette dévaluation a vu le dinar perdre dix fois de sa valeur sur le marché des changes. Elle a conduit à la disparition de milliers d’entreprises privées et publiques et la perte de plusieurs centaines de milliers d’emplois. S’agit-il d’un acte économique souverain ou bien imposé par les instances monétaires internationales pour pouvoir rembourser la dette vis-à-vis du reste du monde ? L’histoire nous le dira. Mais c’était, dans tous les cas, une conditionnalité majeure du programme d’ajustement structurel (PAS) que nous avons subie de 1994 à 1998. Aujourd’hui, il est question d’autre chose : une dépréciation entendue comme une perte relative de valeur et donc de pouvoir d’achat du dinar par rapport à la devise considérée (dollar ou euro) à laquelle elle s’ajuste. Badredine Nouaoua, ex-gouverneur de la Banque d’Algérie, nous parle d’une plage de 10% pour ces dernières années : 73,80 DA à 82,09 DA pour un dollar et 91,05 DA à 109,90 DA pour un euro.
Ceci dit, ma thèse sur les conditions à remplir pour une bonne tenue du dinar algérien, face aux fluctuations des marchés extérieurs physiques et monétaires, renvoie à la capacité (ou non) des entrepreneurs algériens à mettre sur le marché une offre nationale de biens et de services abondante et de qualité. C’est cela qui orientera à l’avenir, et de plus en plus, la polarité dans la variation du taux de change du dinar ; plus que les exportations des hydrocarbures dont les tendances seront au plafonnement. Par ailleurs, il faut savoir que les richesses et les emplois créés dans l’espace national, en substitution aux importations, ne peuvent qu’être confortés par une dépréciation qui, en plus, renchérit les importations et augmente les capacités fiscales donc budgétaires de l’état. à contre-courant de certains patrons d’entreprises, c’est ce qu’a bien compris Rachid Ibersiène, P-DG des Fromageries Fafi, qui dit : “Cette mesure (dépréciation) arrange les fabricants de fromage. Elle va réduire les importations. Les fromages importés vont coûter plus cher.” Il sait de quoi il parle : il a vécu à Gruyère en Suisse. à l’inverse, toute réévaluation augmentera notre propension à importer davantage. Vous savez, comme moi, que le syndrome hollandais (dutch disease) avait détruit l’économie productive de ce pays, hors industrie du gaz naturel, au profit d’une importation tous azimuts facilitée par une réévaluation du florin. L’enseignement à tirer est que toutes les économies du monde sont sous contrainte de ressources et d’efficacité, y compris les économies à rente minière. Pourquoi voulez-vous que l’Algérie en fasse exception ? Nous sommes bien, au-delà de politiques de rationalisation budgétaire et d’organisation des marchés qu’il faudra conduire plus fermement, au cœur d’arbitrages à opérer entre consommation ou investissement d’une part, importation ou production locale d’autre part. Ici comme ailleurs, la confrontation entre importateurs et producteurs tourne autour du taux de change de la monnaie locale.
En conclusion, c’est là le vrai sujet qu’il va falloir prendre à bras-le-corps, à l’aune notamment des politiques industrielles récemment élaborées. Quant à la Banque d’Algérie, laissons-la faire son travail. Elle a déjà réussi à contenir puis réduire l’inflation pour 2013. Ce n’est pas rien avec l’explosion des importations enregistrées en 2013 et les pressions consécutives enregistrées sur la balance des paiements. Quant à la valeur du dinar, c’est le niveau et la qualité de la production de biens et de services dans la sphère réelle qui, en dernière instance, en décidera. Tout le reste n’est que littérature.

Source : Liberté du 13.11.13

Publié dans Economie et société

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