Daho Djerbal, historien : «Nous sommes face à une génération sans histoire, sans passé et sans avenir. Elle est contemporaine à elle-même

Publié le par Mahi Ahmed

Daho Djerbal, historien : «Nous sommes face à une génération sans histoire, sans passé et sans avenir. Elle est contemporaine à elle-même»

Écrit par Mehdia Belkadi

Jeudi, 31 Octobre 2013 07:14

 Rupture du lien parental, rupture de la transmission de la mémoire collective ou encore celle de la transmission du savoir académique à la société, autant d’éléments qui entravent l’écriture de l’histoire, notamment par les jeunes générations, selon l’historien algérien Daho Djerbal, qui préconise, lui, une rupture plutôt du lien névrotique avec la France coloniale et de réserver l’écriture de l’histoire aux historiens indépendants des enjeux politiques.
Reporters : Quel regard portent les jeunes générations sur le 1er Novembre 1954 ? Quel intérêt ont vos
étudiants et les jeunes chercheurs de l’Université algérienne pour la guerre de Libération nationale ?
Daho Djerbal : Mes étudiants sont généralement en 2e année. Ils sont pour leur majorité nés au début des années 1990. Ils n’ont pas connu les périodes des années 1980, ni celle des années 1990, où ils étaient trop jeunes pour se souvenir de quoi que ce soit. Ce qui s’est passé dans les années 1970 ou avant leur est absolument inconnu. La question qui se pose à moi chaque année quand je rencontre mes étudiants pour la première fois, c’est le rapport qu’ils ont à leurs propre histoire, à leur propre généalogie. Leur rapport à leur propre famille et ancêtres. Ils sont incapables de dire l’origine de leur nom. Incapables de connaître l’histoire des lieux de mémoires de leur parent. Des étudiantes ont des parents de Qalaât Beni Abbas. Elles ne connaissaient pas son histoire, n’y avaient jamais été et en avaient vaguement entendu parler. C’est tout juste si elles avaient entendu parler de la Rahmania. C’est l’un des sièges de Cheikh El Haddad qui a, en fait, donné toute son ampleur à l’insurrection d’El Mokrani. Qalaât Beni Abbas avait été choisie en premier lieu pour abriter le Congrès de la Soummam, avant que celui-ci ne soit délocalisé à Ifri à cause d’un ratissage de l’armée française. Comment voulez-vous que cette génération dont vous parlez puisse entrer dans l’histoire quand elle n’est même dans l’histoire de sa propre famille, de son propre nom ?

Cette génération est souvent décrite comme un pur produit de la politique d’arabisation, FLNisée et en plein glorification de la guerre de Libération nationale. Si c’est un peu le cas, n’est-ce pas la transmission qui a fait défaut ?
C’est plus grave. La transmission se fait d’une manière ou d’une autre, mais il y a une rupture du lien entre la génération d’aujourd’hui et celles qui se sont succédé. Toute transmission qui se fait, se fait de manière inconsciente. Ça reste dans l’inconscient.

Comment expliquer cette rupture du lien parental et trans-générationnel ?
Nous sommes une société qui a connu plusieurs traumatismes. D’abord, celui de la guerre de Libération, puis celui des crises successives qu’a connues l’Algérie depuis les années 1960, dont celles des années 1990. Il y a un refoulement. Parler du passé, c’est soulever des problèmes traumatiques qui ne sont pas encore résolus. Les plaies sont encore profondes. Il n’y a pas de mise en paroles, ni de débats publics, ni de témoignages dans les grands médias qui pourraient permettre à la société de faire le deuil de son passé pour pouvoir enfin entrer dans l’histoire. Nous sommes encore dans la tragédie, le mythe.

Comment se fait l’écriture de l’histoire dans ces conditions ?
L’histoire ne se fait pas, ou très peu. Elle se fait accessoirement par la marge. L’Université elle-même est victime d’un certain nombre de dispositifs de contrôle, de censure, d’exclusion, de mise à l’écart. A l’école déjà, avant d’intégrer cette université, nos étudiants ont eu droit à des manuels scolaires manipulés, transformés, avec des faits effacés ou modifiés. Des manuels manipulés. Ils arrivent à l’université avec des contresens historiques, de grands pans de l’histoire laissés sous silence et de grandes personnalités historiques complètement inconnues, au point où des étudiants en histoire portant des noms d’illustres ne connaissent pas les personnages qui ont marqué leur nom. Nous sommes face à une génération sans histoire, sans passé et sans avenir. Elle est contemporaine à elle-même. Nous sommes arrivés à un point où des étudiants ou des jeunes qui manifestent ou qui font des grèves vivent cela comme si c’était la première fois dans l’histoire qu’il y a une telle action. Des étudiants ignorent ce qu’est le 19 mai 1956. Que voulez-vous qu’ils disent du 1er Novembre 1954, C’est une date parmi d’autres. Ils ne sauront pas dire en quelle année est né le Prophète ou l’Emir Abdelkader ? Au fond, nous avons un problème dans notre conscience, dans notre savoir et dans nos connaissances qui s’appelle l’espace-temps. Nous sommes hors d’un espace-temps historique.

Comment remédier à cette situation ?
C’est un travail énorme qui repose sur la volonté politique de l’Etat, de l’Exécutif gouvernemental, de l’Assemblée nationale, des institutions.

En parlant de politique, les intellectuels étaient nombreux à s’offusquer de la loi française de février 2006 glorifiant la colonisation, mais beaucoup moins nombreux à réagir à la constitutionnalisation de l’interdiction de porter atteinte à la version officielle de l’histoire de la guerre de Libération nationale. N’est-ce pas aux intellectuels, notamment les chercheurs universitaires, que revient – vous insistez – d’écrire l’histoire, de faire valoir leur droit de travailler indépendamment de la politique ?
Il y avait des réactions en marge, en périphérie de l’université. Il y a un problème énorme de l’université. Il suffit de se rendre dans une librairie pour le constater. L’essentiel de l’édition concernant l’histoire, de la préhistoire à l’histoire contemporaine, est produit par des auteurs qui ne sortent pas de l’université. Ce ne sont pas les produits de la recherche académique. L’université n’occupe pas une place principale dans l’édition des savoirs, quelles que soient les disciplines. Combien de thèses et de recherches universitaires existent dans les rayonnages des librairies par rapport aux autres ouvrages ? Ceci pour deux raisons. D’abord, la recherche universitaire n’a pas les canons pour être rendue publique. Des organismes, comme l’Office des publications universitaires, ne remplissent pas leur fonction dans la mise à la disposition du public des travaux universitaires. Comment avoir une connaissance objective vérifiée et vérifiable sanctionnée par des institutions académiques sérieuses quand l’université ne produit pas de savoir, pour l’essentiel, du moins pour les domaines des sciences humaines et sociales ? Aussi, les institutions qui sont chargées de sanctionner la recherche universitaire ne sont pas crédibles. Les modalités de leur désignation et la qualité de leurs membres sont discutables. Les promotions qui arrivent au sommet de la hiérarchie universitaire sans avoir produit un seul ouvrage dirigent les commissions universitaires régionales et nationales. Nous sommes véritablement face à une situation critique du point de vue de la transmission du savoir et de la socialisation et la mise à la disposition du public de la recherche universitaire. En mettant tout cela ensemble, la rupture du lien de parenté, la rupture de la transmission de la mémoire collective et la rupture de la transmission du savoir académique à la société, on se trouve dans une situation d’analphabétisme généralisé concernant notre histoire.

Dans une tentative de transmettre la mémoire collective, de plus en plus d’écrits sous forme de biographies ou de mémoires sont publiés, notamment à l’occasion du cinquantenaire de l’Indépendance. Alors que vous dénoncez la difficulté d’accéder aux archives nationales, ces écrits sont-ils de véritables contributions pour les historiens ?
C’est un matériau parmi d’autres, une source parmi d’autres. Pour l’historien qui fait un travail académique validé par des institutions académiques sérieuses reconnues, il y a une hiérarchie des sources. En premier lieu, il y a les archives écrites ou orales, répertoriées, classées et datées. Tout ce travail là n’est pas fait en Algérie. A l’étranger, des institutions reposant sur des fonds publics ont pour missions de collecter, de sauvegarder et de classer toutes ces archives et de les mettre à la disposition du public. En Algérie, nous sommes loin des comptes. Donc, il existe un problème à chaque maillon de la chaîne de transmission. Si le gouvernement algérien était réellement soucieux de donner des fondements scientifiques à la transmission du savoir à partir des sources qu’on a collectées, conservées et mises à la disposition du public, on ne serait pas dans cette situation.

Certains parlent d’une sorte de privatisation de ces sources, favorisée notamment par l’importante publication de mémoires personnels. Qu’en pensez-vous ?
Il y a une certaine privatisation par la force des choses, mais elle ne dérange pas l’historien. Moins il y a d’institutions capables de mettre à la disposition de cette génération en train de disparaître les moyens pour recueillir ses témoignages, et plus il y aura des témoignages privés. Le problème est le suivant. Ces témoignages privés vont être recyclés. Ils vont rentrer dans des cycles marchands spéculatifs. Ainsi, par moments et par endroits, on trouvera la vente sur le marché parallèle de documents inédits. Cela a été le cas pour une partie des archives de la télévision algérienne, dilapidée sur le marché parallèle par des irresponsables, ce qui nous empêche aujourd’hui de les consulter sur place. Il va falloir aller à Paris ou à Milan pour trouver les films des années 1950. Pour avoir des photos des manifestations du 11 Décembre 1960 dans un numéro spécial de la revue Naqd, nous avons dû les acheter de Californie à 140 dollars ! Quand les institutions censées répertorier ces archives ne font pas leur travail, il y a une privatisation de fait.

Vous insistez sur le rôle des politiques. Ont-ils la plus grande responsabilité dans les problèmes entravant l’écriture de l’histoire ?
Je dois insister sur ce point pour pouvoir mobiliser des fonds, des budgets non politiques, indépendamment de l’appartenance politique, parce que les archives et la mémoire sont un bien collectif qui relève du domaine public. Il n’est pas la propriété de l’Etat ou du gouvernement. Malheureusement, on fait de l’archive, du témoignage et des mémoires des instruments de légitimation du pouvoir. Il faut penser à faire en sorte d’être en deçà du politique. Si l’on ne peut pas le faire encore, c’est parce que la notion du bien général ou du domaine public n’est pas encore inscrite dans l’esprit de nos gouvernants.

C’est parce que le pouvoir puise sa légitimité dans cette histoire ?
C’est seulement l’un des facteurs. Le problème de l’autorité ne repose pas seulement sur la force, sur la coercition, la répression ou l’hégémonie contraignante. Il repose aussi sur la légitimité. Et les formes de légitimé ou de légitimation sont diverses. Elles peuvent être culturelles, religieuses ou historiques. Dans l’histoire, on trouve des traces de ceux qui ont fait l’histoire, mais qu’on ne trouve pas dans les organes de décisions ou de direction du pays, et inversement. Il y a un déficit de légitimité, d’où la tentative de la fabriquer en manipulant les sources, l’histoire, les manuels scolaires et autres musées du moudjahid et de l’ANP. C’est une vérité qu’on peut démontrer.

La France a-t-elle fait un meilleur travail en matière de collecte d’archives et de productions concernant cette partie de notre histoire ?
Je ne veux pas comparer à la France. On peut soulever le problème suivant : beaucoup de gens qui fabriquent l’opinion, des personnes ressources dans le domaine de l’écriture ou dans le domaine médiatique continuent de vivre dans un rapport monogamique névrotique avec la France.
Ce lien a été rompu officiellement en juillet 1962, même si en réalité, le divorce a été consommé bien avant par le mouvement national en posant la question de l’indépendance totale de l’Algérie par rapport à la France. Et aujourd’hui, on continue d’avoir comme unique référence la France. Il y a d’autres pays et institutions ailleurs qu’en France qui ont fait un travail sur l’histoire et la mémoire. Il faut aussi prendre des exemples dans d’autres pays. Pourquoi devons-nous à chaque fois nous référencier à la France ?

Peut-être parce que l’essentiel des productions et des sources historiques sur cette période de notre histoire restent aux mains de la France, non ?
Il faut regarder ces productions et ces archives de près. L’historiographie de la France jusqu’à ce jour est l’historiographie de la France coloniale. L’histoire de la France contemporaine est liée à la question nationale et coloniale. Une production colossale de travaux, de publications, de productions cinématographiques ou artistiques est dédiée à la question coloniale française. Des institutions innombrables au niveau local, régional ou central, étatiques on non étatiques, collectent et conservent les archives de l’histoire contemporaine française. Mais c’est l’histoire de la France coloniale. Nous, notre histoire est celle de l’Algérie colonisée, c’est une autre histoire ! Et c’est à nous d’y veiller. On ne va pas essayer à chaque fois de trouver en France des éléments qui nous éclairent sur notre histoire. Je cite en exemple ce qu’a fait l’école orientaliste dans le domaine de la production artistique et esthétique qui nous regardait avec des yeux occidentaux. Pendant longtemps, nos artistes ont reproduit le regard de l’Occident sur nous-mêmes ! Malheureusement, ce qui a été fait dans l’esthétique est également fait dans la littérature et dans l’histoire. Il faut y mettre un terme. Il faut se dire : assez ! Nous ne sommes pas des Français musulmans.

Un site Internet, qui n’existe plus, créé par un célèbre quotidien francophone en partenariat avec une organisation étrangère, avait mis à la disposition du public un nombre important de témoignages, d’enregistrements, de documents manuscrits recueillis pendant plus d’une année. L’initiative émanait d’une journaliste française. Attendons-nous des initiatives de la part des Français pour un travail qui doit être fait pas nous-mêmes ?
Je ne veux pas juger de ce qui est fait par un journal qui paraît en partenariat avec une entreprise éditoriale française, qui elle-même dépend de Serge Dassault, qui est à la tête de l’industrie de l’armement française. C’est un des piliers de l’Etat français. Certaines parties attendent des Français qu’ils nous montrent la voie, qu’ils nous prennent par la main et qu’ils nous guident vers ce qu’ils voudraient, eux, qu’on fasse. Mais d’autres personnes, des historiens, travaillent avec tous ceux qui tentent de publier leur mémoire et ils voudraient tellement faire plus. On voudrait avoir un organisme ou un institut et travailler avec des jeunes formés pour le recueil de ces sources orales, qui les classeront, croiseront et confronteront avec d’autres sources et les mettront à la disposition de la recherche académique. Mais nous avons des moyens délimités et ne bénéficions d’aucun soutien gouvernemental. Des initiatives ont été prises par le passé pour la collecte des sources. En 1984, le FLN a pris l’initiative de recueillir des témoignages des militants, anciens moudjahidine… Le travail a duré deux à trois ans. A ce jour, nous ne savons pas que sont devenus ces enregistrements. Comme pour le site que vous avez mentionné, ces données ont disparu. On collecte des données, mais qui ne sont pas par la suite mises à la disposition des chercheurs.

Mais tant que l’essentiel de la production historique sur cette période est français, n’y a-t-il pas un risque de dépendance à la France dans l’écriture de l’histoire ?
Est-ce que les militants nationalistes étaient dépendants de la France coloniale ? Ils se sont battus pendant longtemps pour être Indépendants ! Ils ont tous sacrifié pour être indépendants. Essayons de continuer le combat.

Source :http://www.reporters.dz/index.php?option=com_content&view=article&id=8866:daho-djerbal-historien--lnous-sommes-face-a-une-generation-sans-histoire-sans-passe-et-sans-avenir-elle-est-contemporaine-a-elle-memer&catid=5:grand-angle&Itemid=6

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