Centralité des pouvoirs et libertés économiques

Publié le par Mahi Ahmed

Centralité des pouvoirs et libertés économiques

Un optimum introuvable ?

Par : Mustapha MEKIDECHE

Nonobstant les déclarations de Mme Lagarde, DG du FMI, sur le caractère “très robuste” de l’économie algérienne, du fait notamment de la bonne conduite des politiques monétaires, la question de la pertinence et de l’efficacité des décisions économiques reste toujours posée par les partenaires sociaux et les experts. Retour sur cette problématique au double plan institutionnel et instrumental. Au plan institutionnel, ce qui est contesté par certains, c’est la trop grande polarisation et rigidité des décisions économiques qui entravent quelquefois des libertés économiques constitutionnellement protégées. Beaucoup d’universitaires algériens ont traité de cette question, à l’instar de Samir Bellal dans son article “problématique du changement institutionnel en Algérie : une lecture en termes de régulation”, publié dans la Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques. Il y soutient la thèse qu’“une telle situation trouve son origine dans le fait que l’Etat est le détenteur exclusif de la rente pétrolière, ce qui lui permet d’être le seul responsable des modalités de son utilisation. La conséquence est que le poids relatif des partenaires sociaux (syndicats, patronat, associations) est insignifiant face à l’Etat”. Cette asymétrie dans le poids des acteurs est, selon lui, un facteur explicatif dans le processus unilatéral de la prise de la décision économique. Un autre économiste, Kouider Boutaleb, estime quant à lui que le changement organisationnel induit par les réformes n’entraîne pas forcément un changement institutionnel dans le fonctionnement de l’économie. Mais c’est Taieb Hafsi qui est le plus clivant, puisqu’il juge tout simplement “l’étatisme économique, ennemi de la prospérité”, pour reprendre le titre d’une contribution qu’il a faite dans le quotidien Liberté”en juin 2012. Il y introduit le concept “d’incrémentation disjointe” pour signifier que les décisions économiques prises à partir de larges consultations indépendantes sont forcément plus efficaces que celles prises par des institutions centrales. Cette démarche est d’ailleurs utilisée avec le succès qu’on lui connaît dans le management japonais. Je conviens que les trois approches ont une part de vérité. Elles me semblent cependant devoir être complétées et ajustées par une vision dynamique de la société et de l’économie algériennes dans leurs nouveaux rapports avec l’Etat. Quelques exemples pour justifier et illustrer cette précaution méthodologique quant à la centralité supposée totale des décisions économiques en évacuant d’ailleurs les canaux de concertation existants (tripartite, etc.). D’abord l’annulation par les pouvoirs publics en 2011 de la décision faisant obligation aux opérateurs de recourir au chèque pour toute transaction supérieure à 500 000 DA. Cela suite aux pressions du lobby des importateurs informels dans un contexte politique et social très tendu. Deuxième recul, la disposition prise par le Parlement d’autoriser l’importation de friperie au moment où le gouvernement tentait de relancer une partie de l’industrie textile disposant de parts de marché.
A ce propos, le Premier ministre précédent avait fait part de la puissance de ces lobbies. Autre décision ayant été sujette à discussion, le 51/49 mais qui a été maintenue cette fois-ci contre vents et marées. Cette décision prise au plus haut niveau de l’Etat renvoie au principe de précaution. Le risque étant de coupler une situation d’un pays déjà dangereusement gros importateur de biens à celle d’un pays exportateur de capitaux avec tous les risques que cette conjonction pouvait faire peser sur la balance des paiements. Cela d’autant que deux expériences négatives coûteuses avaient été enregistrées. A l’inverse, personne n’a pu démontrer qu’il s’agit d’une décision globalement négative pour l’économie nationale même si, sur d’autres chapitres, le retour aux pratiques universelles s’impose d’ores et déjà (pratiques bancaires notamment). Les pressions externes auxquelles se sont ajoutées des demandes internes n’ont pas fait bouger les lignes. Mais c’est probablement sur le plan instrumental que les déficits sont les plus grands. Il a fallu attendre l’année 2012 pour que l’Algérie se dote d’un modèle d’équilibre général calculable intégrant la simulation des chocs. Ce modèle, devenu “modèle d’équilibre général algérien (MEGA)”, est un modèle de simulation des crises qui calcule “l’ensemble des impacts d’un éventuel choc sur l’économie, permettant aux décideurs de réduire l’incertitude autour des décisions futures des agents économiques”. De façon plus concrète, il calcule non seulement les ajustements budgétaires mais aussi les impacts sur les agents économiques résultant par exemple d’une baisse des prix des hydrocarbures ou d’une hausse exceptionnelle des salaires de la fonction publique. Si un tel instrument avait existé lors des rounds de négociations sur l’accord de libre-échange avec l’Union européenne, il aurait permis de calculer les impacts non seulement sur les recettes budgétaires mais aussi sur l’ensemble de l’économie, comme l’ont rappelé Sidi Mohamed Ferhane, directeur général de la prévision et des politiques publiques (DGPP) au ministère des Finances, et Sid Ahmed Louahadj, directeur de la prévision macroéconomique. J’ajouterais qu’il aurait permis d’y regarder à deux fois avant d’opérer le désarmement tarifaire partiel de 2001 que personne ne nous demandait. Cela parce que les décideurs auraient disposé du montant chiffré des effets sur le système productif national et non pas seulement du manque à gagner douanier. Mais tout ceci gagnerait à être consolidé par le respect des libertés économiques inscrites dans les logiques marchandes et singulièrement dans celle de la liberté d’investir. Car qui peut le mieux optimiser son business si ce n’est le promoteur lui-même. Il en est de même pour les entrepreneurs publics qu’il faut protéger du risque de gestion et dont il faut élargir les latitudes offertes d’ailleurs par le code du commerce.
Pour ce faire, et en conclusion, la lutte contre une bureaucratie, qui devient un véritable pouvoir parallèle à celui des décideurs dont on a parlé, revêt un caractère urgent et prioritaire. C’est un atout majeur pour améliorer le climat des affaires, et tout compte fait pour rendre efficace la décision économique par la rapidité de sa mise œuvre. On peut y ajouter enfin ceux des contre-pouvoirs institutionnels à renforcer, car ils contribuent à une évaluation transparente des décisions prises. Force est de constater que beaucoup reste à faire dans ce domaine

Source : Liberté du 27313

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