Bilan d’une faillite : la preuve par cinq

Publié le par Mahi Ahmed

 

Par Ammar Belhimer

Le «Rapport sur la croissance : stratégies à l’appui d’une croissance durable et d’un développement solidaire», élaboré par la Commission sur la croissance et le développement(*), dresse un inventaire des vecteurs d’une croissance forte et durable sur une très longue période — l’après-guerre. Les treize pays qui ont rempli les conditions requises pour ce type de croissance (le Botswana, le Brésil, la Chine, l’Indonésie, le Japon, la République de Corée, la Malaisie, Malte, le sultanat d’Oman, Singapour, Taïwan et la Thaïlande) réunissent «cinq points de similitude frappants» : ils ont exploité au maximum l’économie mondiale, ils ont maintenu la stabilité macroéconomique, ils ont associé des taux d’épargne et des taux d’investissement élevés, ils ont laissé les marchés affecter les ressources, leurs gouvernants étaient très impliqués, crédibles et compétents. La grille étant dessinée, nous entreprenons de la remplir au-delà de tout parti-pris, sur la base des seules révélations officielles de deux ministres en charge de grands départements ministériels. Simple exercice pratique, donc, d’illustration d’un échec et d’une faillite reconnue et décortiquée par des faillis. Ainsi, selon la Banque mondiale, les expériences économiques réussies sont celles de pays qui, en premier lieu, ont exploité au maximum l’économie mondiale ; or nous avons entrepris une insertion négative dans la division du travail par le seul biais de l’offre d’énergie. Un facteur qui paraît traversé par : une baisse constante du volume de production d’hydrocarbures, une augmentation des coûts d’exploitation, des cours erratiques, miraculeusement poussés à la hausse, et des acheteurs en difficultés croissantes. La baisse constante du volume de production d’hydrocarbures est évaluée à 20% depuis 2005 par M. Benachenhou, l’ancien ministre des Finances. Un chiffre contesté par les responsables en poste au niveau du ministère de l'Energie et de Sonatrach qui ne concèdent qu'une baisse de 5% à 6%, unanimement imputée «à la mauvaise loi sur les hydrocarbures de Chakib Khelil qui a bloqué l'élan des investissements étrangers sur notre amont pétrolier avant 2005». Pour clore cette controverse sur les chiffres on se référera plus sérieusement aux dernières statistiques du FMI pour évaluer la baisse ininterrompue de la production des hydrocarbures : -0.9 en 2007, -3.2 en 2008, -8 en 2009, -2.2 en 2010, -3.3 en 2011.(**) Depuis, la tendance se confirme. Les exportations algériennes de gaz ont baissé d’au moins 20 %, depuis le début du mois de février, a indiqué à TSA une source proche des marchés internationaux. Augmentation des coûts d’exploitation également : le pétrole algérien affiche des coûts d’extraction relativement élevés et son plancher de rentabilité situé à 90 dollars le baril, seuil au-dessous duquel «nous serons en déficit», selon Abdelhamid Temmar, alors ministre de la Prospective et des Statistiques. Des cours miraculeusement à la hausse : outre les tensions géopolitiques avec l'Iran, le «printemps arabe» et la demande des pays émergents participent, également, à doper les cours du baril et ce, malgré les risques de récession en Europe et aux Etats- Unis. L’accident de Fukushima, qui a entraîné un recours accru au gaz, et le pic de froid actuel, ainsi que les restrictions d’approvisionnement de gaz en provenance d’Algérie, qui limite ses exportations, et du Nigeria, dont des livraisons de GNL ont été annulées, maintiennent les cours du gaz à la hausse en ce début d’année. Mais jusqu’à quand ? Enfin, et en perspective plus proche qu’on ne l’imagine : des acheteurs traditionnels qui râlent contre le coût élevé de leur facture énergétique. L’Espagne, l’Italie, la Grèce sont en crise durable et la France ne semble pas loin de les rejoindre. Or, ils alimentent pour l’essentiel nos réserves de change tirées du gaz. La renégociation des contrats gaziers qui se profilent à l’horizon immédiat a été évoquée par M. Benachenhou. Conformément à la thèse du célèbre macro-économiste américain Robert Barro, professeur à Harvard, qui qualifie de «désastres économiques» les situations dans lesquelles le PIB d’un pays chute de plus de 10%, la Grèce et l’Espagne sont dans cette situation. D’autres pays pourraient suivre, notamment l’Italie et la France. Second indicateur de faillite : l’instabilité macroéconomique ; elle est attestée par des cycles d’ajustements interne (1988-1990) et externe (1994-2000). Le processus d’édification nationale est anachronique, inachevé, contrarié. Ainsi, pas moins de huit Constitutions, pour moitié formelles (1963, 1976, 1989, 1996) et pour moitiés matérielles (1962, 1965, 1992 et 1994), ont vu le jour depuis l’indépendance Les pays qui ont réussi ont associé des taux d’épargne et des taux d’investissement élevés, nous dit en troisième lieu la Banque mondiale. Qu’en est-il chez nous ? Avec un taux d'épargne de plus de 40% et un taux d'investissement «effectif» de seulement 2%, le modèle algérien de croissance par la dépense publique ne peut faire long feu. Quatrième paramètre de mesure : la capacité des marchés à affecter les ressources, en quête d’efficience économique. C’est tout le contraire de la distribution «prébendière, occulte, clientéliste et discrétionnaire de la rente» qui prévaut chez nous. Enfin, cinquième et dernier paramètre : des gouvernants «très impliqués, crédibles et compétents ». Nous pouvons mesurer le chemin qui reste à parcourir en matière de gouvernance au regard du double tournant majeur insuffisamment explicité, opéré depuis les années 2000 : la fermeture des espaces de dialogue et de concertation, et la «déresponsabilisation » politique à la faveur des derniers amendements constitutionnels successifs. S’agissant de la fermeture des espaces de dialogue et de concertation, des fissures se font jour dans l’ancien cercle présidentiel. «Je n'ai jamais été favorable aux ordonnances législatives. J'estime que c'est à chaque fois une occasion manquée de faire œuvre de pédagogie auprès des parlementaires. Discuter d'un projet de loi permet de faire l'apprentissage d'un dossier technique » en économie, soutient M. Benachenhou devant les jeunes entrepreneurs de CARE. Il exprime ainsi une réserve par rapport au président Bouteflika, auteur de 16 ordonnances législatives dont la loi sur les hydrocarbures de 2005. Ce qui ne le dispense nullement de rendre compte plus objectivement des amendements à la loi sur la monnaie et le crédit qu’il impute au chef du gouvernement de l’époque (2000-2001), M. Ali Benflis. M. Benachenhou soutient avoir quitté le gouvernement une première fois en 2001, « cause d’un différend avec Ali Benflis sur la teneur de la loi sur la monnaie et le crédit», et une seconde fois en 2006, «parce qu’il a refusé que le financement de l’autoroute Est-Ouest soit supporté totalement par l’Etat». Audiatur et altera pars (il faut laisser parler la partie adverse), dit l’adage romain sur lequel est construit le fondement du débat contradictoire pour que lumière soit faite. Le mis en cause, M. Benflis, y voit un «flagrant mensonge ». L’amendement a principalement porté sur le mandat du gouverneur et l’instauration du contrôle de la Cour des comptes sur la Banque d’Algérie. M.Benachenhou était un partisan de l’ouverture d’un deuxième compte devises au ministère des Finances, ce qu’il n’a pu obtenir. On retrouve ici le sempiternel problème de l’accès à la devise. Il reste que, pour l’essentiel, la raison de son départ n’a, pour M. Benflis, aucune relation avec les amendements apportés à la loi sur la monnaie et le crédit. L’ancien chef du gouvernement le rattache aux incompatibilités enregistrées avec ses autres collègues du gouvernement qui se plaignaient de ne pouvoir accéder à lui pour gérer leurs dossiers. Une difficulté aggravée par le départ sollicité (à la demande de M. Benachenhou) de son ministre délégué, homme de grandes qualités techniques et humaines, M. Brahiti, et du gouverneur Keramane, un commis de l’Etat poussé à la démission et à l’exil.
A. B.
(*) http://siteresources.worldbank. org/EXTPREMNET/Resourc es/4899601338997241035/Growth _Commission_Final_Report_Fren ch.pdf
(**) FMI, Country Report No. 13/49: Algeria: Statistical Appendix, December 21, 2012, http://www.imf.org/external/pubs/ ft/scr/2013/cr1349.pdf

Source Le Soir d’Algérie du 25.02.13

Commenter cet article