Annan, la Turquie et l’équation kurde

Publié le par Mahi Ahmed

Retour à la situation en Syrie

Annan, la Turquie et l’équation kurde

Par René Naba

Seul de toute la diplomatie internationale, Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies, mettra un bémol aux concerts de critiques des médias occidentaux sur les responsabilités de la guerre de Syrie.

Il reprochera aux Occidentaux, dans la recherche d’une solution, de mettre à l’écart l’Iran, un des acteurs clés de la zone, de tout faire porter à la Russie en termes de responsabilité, occultant le jeu des autres fournisseurs d’armes pro-occidentaux (Qatar, Arabie saoudite, Turquie, Jordanie), déplorant enfin la réaction de l’opposition off-shore au protocole de Genève, en juin 2012. Kofi Annan démissionnera de son poste le 2 août 2012 au moment même où la France prenait la présidence mensuelle du Conseil de sécurité de l’ONU, sans doute par souci de ne pas cautionner les dérives d’un conflit qu’en dix-huit mois de combat aura provoqué une déviation du combat vers des affrontements sectaires dans le sillage de la prépondérance de la mouvance djihadiste dans la direction de la bataille, reléguant au second plan les aspirations démocratiques du départ, sacrifiés sur l’autel de la realpolitik des enjeux de puissances. Son successeur, l’Algérien Lakhdar Brahimi, beau-père du frère du Roi de Jordanie, devrait s’assurer de sérieux gages auprès des grandes puissances avant de se lancer dans cette aventure, de crainte de se carboniser prématurément.

La Turquie et le règlement de la question kurde
Le zèle de la Turquie vise à s’emparer du leadership sunnite régional du fait de la défaillance saoudienne et égyptienne afin de se poser en gardien du dogme de l’orthodoxie sunnite face aux hérétiques chiites iraniens. Son rôle prééminent de soutien à l’opposition syrienne off-shore, ainsi que l’installation sur son sol du bouclier anti missiles dirigé principalement contre l’Iran, la Russie et la Syrie en témoignent. Avec à l’arrière-plan le v?u secret de régler la question kurde par l’aménagement d’une zone autonome en territoire syrien dans la zone frontalière de Jisr al Choughour, théâtre d’une furieuse bataille entre les deux pays fin 2011. La géographie des minorités de Turquie sous-tend sa géopolitique. Héritage de l’Empire Ottoman, la Turquie est un pays multi ethnique et multi religieux. Consubstantiels à son histoire, la problématique des minorités arméniennes et kurdes a longtemps conditionné les choix diplomatiques de la Turquie post Atatürk, quand bien même ils étaient masqués du halo de la modernité et de l’occidentalisation.

Le choix atlantiste de la Turquie repose sur un pacte tacite conclu avec le camp occidental, fondé sur l’occultation de la responsabilité de la Turquie dans le génocide arménien en contrepartie de l’implication de ce pays de culture musulmane non seulement dans la défense du « Monde libre » face à l’Union soviétique, mais aussi dans une alliance stratégique avec Israël contre le Monde arabe. Une mainmise turque sur le secteur de Jisr Al-Choughour permettrait la mise sur pied d’un état kurde indépendant avec débouché sur la Méditerranée, par la jonction des deux zones kurdophones de Syrie et de l’Irak, autrement dit, de purger le problème des Kurdes de Turquie sur les débris de la Syrie et de l’Irak, par le raccordement du secteur kurdophone de Syrie, (Jisr Al-Choughour) au Kurdistan irakien, la nouvelle plateforme israélienne face à l’Iran. La bataille d’Alep, pilotée depuis le quartier général d’Adana par les Turcs avec le soutien du Qatar, de l’Arabie saoudite et des forces spéciales de l’Otan (Etats-Unis, Royaume Uni et France), vise à établir une tête de pont en territoire syrien, un abcès de fixation, en vue d’y aménager un zone franche pour y abriter le siège d’un gouvernement provisoire syrien, sur le modèle du gouvernement de Benghazi, installé en 2011, en Libye, lors de l’offensive de l’Otan contre le Colonel Kadhafi.

Dans cette bataille, la Turquie joue son destin de pôle de référence diplomatique régionale, et, Ahmad Daoud Uglu, le ministre des Affaires étrangères, abusivement qualifié de «Kissinger au bonnet ottoman», le stratège de la déstabilisation syrienne, son destin politique. L’éviction d’une quarantaine d‘officiers supérieurs de l’armée turque, fin juillet 2012, la deuxième purge en un an, porte témoignage des tensions au sein de l’appareil politico-militaire à propos de la stratégie néo-ottomane du gouvernement islamiste turc. La Turquie abrite une forte minorité kurde contestataire (15 millions de personnes) et une non moins substantielle minorité alaouite (10 pour cent de la population, soit près de 7,5 millions de personnes), soit le tiers de la population turque; deux fractions qui pourraient, en cas de poursuite du conflit, impulser un fort mouvement centripète au pays. Dans cette perspective, la désignation d’un kurde fantoche à la tête de l’opposition syrienne off-shore ne relève pas d’un pur hasard.

L’équation kurde
S’il est légitime de songer à fédérer les diverses composantes ethnico-religieuses de la société syrienne, il est non moins indispensable de veiller à ne pas faire office de paravent à une entreprise de démolition d’un pays, le dernier du champ de bataille face à Israël. A cet égard le précédent irakien prête à prudence. A l’instar de ses prédécesseurs, Sida est peu connu au sein de  l’opposition et quasiment inconnu dans les rangs des formations combattantes kurdes. Son choix parait destiné à impliquer les Kurdes, des sunnites, contre le pouvoir alaouite, schismatique, dans une démarche occidentale visant à les instrumentaliser, sans leur accorder satisfaction sur leur revendication à l’indépendance. Sans état de service significatif au sein de l’opposition syrienne ni en faveur de la cause kurde, Sida paraît voué à un rôle fantoche. A moins que s’armant des exemples de ses illustres prédécesseurs, il déjoue les pronostics et se forge un destin en mettant fin à cette guerre par procuration dont les victimes exclusives sont la Syrie et le peuple syrien.

Des exemples de Kurdes patriotes abondent dans l’histoire de Saladin (Salah Eddine al Ayoubi) à Salman al Halaby, l’assassin de Kleber au Caire. Qu’il tire profit des erreurs de ses prédécesseurs et fédère l’opposition en ce qu’elle contient de personnalités de qualité tels l’alaouite Riad Seif, le chrétien Michel Kilo, le sunnite Haitham Al-Maleh, ou encore Haytham Al-Mannah, ou enfin et surtout « le Mandela syrien », le communiste Riad Turk, tous d’authentiques patriotes nullement suspectés de la moindre velléité conspirationniste. Que le nouveau chef kurde inscrive son combat pour la liberté et la démocratie en Syrie dans le prolongement d’un combat nécessaire pour la démocratisation des pétromonarchies du Golfe, dans le prolongement nécessaire d’un combat pour la libération de la Palestine, plutôt que de mener une guerre par procuration pour le compte de ses seigneurs qui auront été tout au long de l’histoire les saigneurs de son peuple.

Qu’il épargne enfin aux Kurdes les affres d’une nouvelle guerre intestine inter-kurde par Syrie et Turquie interposées. Par glissement successif, le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) a pu réactiver son front ouest à la frontière syro-turque, avec le soutien de Damas en vue de harceler l’armée turque qui épaule l’Armée syrienne libre (ASL), alors que des miliciens sunnites de Libye, de Tunisie, du Koweït et de Jordanie auraient rejoint les insurgés. Autant de symptômes d’une transposition des conflits régionaux sur le territoire syrien mais aussi d’une polarisation religieuse des affrontements et des risques d’une contagion régionale. La livraison de missiles stringer anti aérien à l’opposition off-shore, selon le schéma afghan, loin de résoudre le problème, ne ferait qu’en accentuer les pertes et les dégâts. La censure de fait imposée aux médias syriens par les pétromonarchies et le bloc atlantiste, en interdisant leur accès aux satellites arabes, Arabsat et Nilesat, et au satellite européen Hotbird, au mépris des règles du fonctionnement de la démocratie dont ils se réclament, peuvent occulter cet aspect du conflit aux yeux de l’opinion occidentale et arabe, mais ne sauraient en nier la réalité.

Basset Sida, un redoutable ignorant
Dans sa première démarche diplomatique, Sida s’est révélé être un redoutable ignorant du fonctionnement du système international de prise de décision. Sans craindre la contradiction, ce kurde syrien a réservé sa première déclaration à la Turquie, le pays parrain de l’opposition syrienne, qui qualifie néanmoins de «terroriste» ses propres citoyens kurdes. A Antakia, l’ancienne Antioche, le 24 juillet 2012, Sida a déploré la vétusté des règles de fonctionnement du Conseil de sécurité. « Un système, a-t-il dit, qui date de la fin de la 2e Guerre mondiale et qui permet à des puissances de disposer du droit de véto et de s’opposer à la volonté de la communauté internationale ». Ce faisant, il occultait, voire plus grave, ignorait que c’est précisément sur ce principe que s’est construite l’hégémonie diplomatique occidentale et l’expansionnisme israélien, en ce que la France lors de la Guerre d’Algérie et  les Etats-Unis, d’une manière continue, ont fait un usage abusif du droit de véto pour assurer une impunité absolue à Israël dans son action visant à la phagocytose de la totalité de la Palestine. Le chef kurde de l’opposition syrienne off-shore en lutte contre le régime baasiste de Syrie, dans la foulée d’un président kurde irakien dans l’Irak post baasiste de Saddam…Abdel Basset Sida se doit, en priorité, de dissiper la suspicion permanente qui pèse sur le rôle supplétif des Kurdes dans la stratégie israélo-américaine de démembrement du Monde arabe. Sauf à connaitre le sort d’un Ahmad Chalabi en puissance, son compère irakien artisan de l’invasion américaine de l’Irak…Le rôle d’une pitoyable potiche.

R. N.

 

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