Algérie, l’espace public entre le Beylik et le Bien Vacant

Publié le par Mahi Ahmed

Algérie, l’espace public entre le Beylik et le Bien Vacant

Par Le Matin | 27/10/2013 Par Rachid Oulebsir

 

Sortie brutalement de l’ordre médiéval avec toute la violence d’un accouchement révolutionnaire ponctué par une guerre totale contre le colonisateur français, la société algérienne déstructurée déculturée, s’est vue engagée, dans une urbanisation incontrôlée, non pensée, au rythme d’une industrialisation volontariste accélérée.

L'anarchie règne sur plusieurs quartiers et espaces publics.

Lancée à la conquête des jouissances citadines qui lui étaient interdites durant des siècles, une masse humaine blessée, déracinée et dessaisie de ses terres, longtemps retenue artificiellement entre zones interdites et villages de regroupement par les lois coloniales esclavagistes, a déferlé au lendemain de l’indépendance sur l’espace urbain hérité de la colonisation pour lui donner un visage rural, des formes hybrides et des excroissances illimitées.

Cette course anarchique tant attendue vers la ville, dénommée pudiquement "Exode rural", s’est déroulée en quatre grandes étapes : la décennie qui a suivie l’indépendance était celle de l’occupation de la propriété coloniale classée "bien vacant". Elle a ponctuée une douloureuse période d’un demi-siècle de mouvement migratoire de la paysannerie algérienne, spoliée de ses terres, de la campagne vers la ville, transfert qui a accompagné le triomphe du capitalisme agraire colonial. Elle fut suivie par la décennie des grands chantiers industriels qui ont vu la ville "convoquer" littéralement la population paysanne pour la cantonner dans des bidonvilles à la périphérie des grandes cités, ce fut la décennie des bidonvilles. La troisième étape, de 1980 à la fin du siècle dernier était celle du désenchantement généré par l’échec industriel et les tentatives étatiques maladroites de résorption de l’habitat précaire contrecarrées par l’exode sécuritaire de milliers de ruraux qui désertaient leurs villages pour fuir la mort. Depuis le début de ce siècle, l’économie rentière informelle florissante a été accompagnée de l’irruption de nombreuses villes moyennes autour des grands marchés, et lieux des rapports d’échanges rentiers, là où autrefois la société attendait l’émergence de cités urbaines suivant les spécialités industrielles et universitaires.

1- Urbanisation et naissance de l’espace public

Après avoir été de 3% de la population globale à l’arrivée des Français en 1830, La population urbaine a été multipliée par 10 quasiment au lendemain de l’indépendance représentant un peu plus de 30% de la population globale en 1966 ! L’exode rural est bien un phénomène d’essence capitaliste et d’origine coloniale. Ce taux passera à plus de 50% à la fin des années 80 pour frôler de nos jours les 70%. Trois algériens sur quatre vivent aujourd’hui en ville ! L’accroissement du réseau urbain s’est opéré dans l’absolu par l’émergence de nouveaux centres urbains et relativement par la densification des villes existences jusqu’à saturation. Le nombre d’agglomérations de plus de 5000 habitants est passé d’une centaine au lendemain de l’indépendance à plus de 500 de nos jours ! Le dernier découpage administratif de 1985 a révélé l’émergence de plus de 250 centres urbains dont la population avoisine les 20 000 âmes. La densification urbaine s’exprime de façon notable dans les villes de plus de 100 000 habitants qui ont vu leur population globale passer de 735 000 âmes en 1966 à 3000 000 en 1987 ! Soit plus du quadruple. Dans la même période Alger a vu sa population passer de 943 000 à 1500 000 habitants. Oran deuxième ville du pays est passée de 300.000 à près de 700 000 âmes pour la même période. Les villes de moins de plus de 20.000 habitants et de moins de 50.000 habitants ont vu leur population augmenter de 1,6 million d’habitants en 20 ans.

Toutes les statistiques officielles du pays démontrent l’importance de l’exode rural et l’émergence rapide d’un réseau urbain croissant et de plus en plus dense sur la partie nord du pays, celle de la zone méditerranéenne. L’espace public dans ce contexte exprimera le choc de deux mondes sociologiquement instables et culturellement antinomiques autour de l’enjeu principal de la propriété de la ville.

Qui est le propriétaire de la cité ? C’est là que l’Etat émerge comme actant essentiel, organisateur de la cohabitation par l’application de la loi, l’arsenal des mêmes règles politico juridiques pour tous. L’aspect politique sera déterminant dans la formation de l’espace public et du lien social, phénomènes ininterrompus que l’Etat peine à stabiliser et à pacifier. Le citoyen ne reconnait pas la légitimité politique des pouvoirs publics, autrement dit de l’administration, qui au nom de l’Etat travaillent à réguler l’espace public. Cette question de la légitimité des pouvoirs publics est un structurant incontournable des rapports qui s’établissent sur le territoire de la cité urbaine où vivent les trois quarts de la population algérienne.

Dans ce contexte d’urbanisation incontrôlée, l’espace public, avec toutes ses fonctions urbaines anciennes et récentes, a pris le visage du territoire de l’arrivisme social où la répartition inéquitable des richesses installe un faisceau de rapports sociaux marqués par une présence formelle, voire l’absence, de l’Etat de droit et où la violence symbolique, et parfois physique impose la loi du nanti au démuni, de l’ancien arrivé sur l’arrivant… Le besoin de privatisation et de possession de l’espace public par la violence relève d’une culture qui plonge ses racines dans l’époque coloniale française, voire plus loin au temps du Beylik turc. C’est la formation de cet état d’esprit, cette dialectique de possession-dégradation qui constitue le sujet de mon intervention. 

2- L’espace public villageois et le "Regard des Autres"

L’espace public urbain en Algérie et en perpétuelle restructuration. Se substituant au droit coutumier qui organisait les usages de l’espace public villageois, la loi, ensemble de règles politico-juridiques, désigne l’Etat comme propriétaire de l’espace public, et son organisateur, son protecteur à travers ses diverses institutions qui veillent à la concrétisation de l’esprit de l’Etat de droit sur cet espace d’affirmation citoyenne. L’exode rural a cette caractéristique de déplacer des représentations culturelles nés dans le monde rural ou villageois et les faire fonctionner dans l’espace urbain, d’où les affrontements socioculturels autour de l’usage de l’espace public son accaparement et sa dégradation si la jouissance attendue n’est pas accomplie.

Les valeurs familiales sacralisées, ritualisées et reproduites par les lignages tribaux principaux canaux de transmission culturelle entre générations paysannes ont structuré le lien social villageois durant des siècles. Les usages de l’espace commun relevaient d’une culture pratique qui se reproduit et se transmet à la faveur des rituels festifs accomplis dans les espaces communs tels les agoras, les mausolées, les fontaines, les cimetières, et dans les espaces de solidarité productive comme les ateliers de l’artisanat, les champs agricoles, les chantiers de construction… Toutes les dimensions du patrimoine immatériel (la littérature orale avec ses contes, ses mythes, ses récits, les savoir-faire portés par les traditions, les conduites relevant des croyances établies) concourent au maintien et à la transmission des règles de conduite sur l’espace collectif. Le village, par le biais de Tajmaat, assemblée des sages, est le propriétaire symbolique des tous les espaces publics, mais chaque villageois assume à travers ses comportements le maintien de la cohésion sociale et la solidité du tissu des solidarités par ses rapports à l’espace commun. "Le regard des autres" est le principal gardien, la police de l’espace collectif. Au dessus de cet œil vigilant, il y a « L’esprit des lieux », vigile invisible tutélaire ayant les dons d’ubiquité le rendant présent à la même seconde dans plusieurs endroits à la fois. C’est Aâsses, ( Pl : Iassassene ), l’esprit du lieu, incarné par la malédiction (Daawessou) qui accablerait quiconque se rendrait coupable d’atteinte à l’espace commun relevant du domaine sacré !

3- L’Espace public villageois et "l’esprit des lieux"

Dans la société villageoise traditionnelle l’espace public est dans une continuité immédiate de l’espace domestique intime. En sortant de chez lui le paysan a sous sa responsabilité le parvis (Azriv, Zriba), espace intermédiaire qui distribue sur la rue, l’agora et le reste du village. En plus de l’entretien de cet endroit attenant à sa demeure, le villageois est tenu de participer au nettoyage et la gestion de l’espace public par la participation physique aux Touisas, travaux de solidarité villageoise, de construction, d’embellissement et de sécurisation des espaces collectifs et de leurs servitudes.Tout manquement sera sanctionné par une amende symbolique qui ouvre la porte au "Regard de l’autre", ce gendarme invisible qui habite la boite crânienne de chaque villageois, femme, homme, adulte ou enfant, œil collectif qui ne se ferme jamais sur les fautes citoyennes car lui-même surveillé par "L’esprit des lieux", l’âme tutélaire de chaque espace commun, agora, fontaine mausolée, chemin, voire même d’arbres comme l’olivier millénaire symbolisant la pérennité du groupe social. Les interdits, les tabous et les conduites indues qui dévalorisent l’espace commun sont regroupées dans la Notion de "Our ilaq" (Ce qui ne convient pas)i ntégrée par le droit coutumier villageois.

4- De l’esprit du beylick : un domaine sans héritier

Le Beylick est cette propriété des Beys, préfets de la régence Turque, qui ont géré le territoire algérien durant des siècles en organisant la fiscalisation de l’activité économique, artisanale, pastorale et commerciale. Dans l’imaginaire culturel de la Paysannerie algérienne le Beylik est un ensemble de voies de communications, des routes carrossables, des places et des châteaux appartenant au frère ennemi, qui à l’arrivée des colons Français était un vaste territoire sans héritier, que l’armée Française avait vite fait de s’approprier.

Le beylick symbolisait l’exclusion du paysan du pouvoir politique et la territorialisation de ses espaces de vie et de parcours. N’ayant pas de peuplement, la colonisation turque est demeurée dans l’esprit rural, le gendarme de l’espace public urbain qu’il fallait payer par l’impôt pour qu’il veille sur le pays symbolique, ce vaste territoire virtuel où la régence exerce sa souveraineté si loin du territoire réel du pain quotidien. Le beylick est donc l’ensemble des voies de communications, calqué sur les antiques voies romaines, réseau sans propriétaire sans limites tangibles dont on peut jouir par effraction. Cette virtualité du Beylick accompagne encore de nos jours le regard du citoyen vers l’espace public non privatisé au point où jeter des déchets (bouteilles, ordures, mégots, papiers) sur la voie publique est un acte reflexe inconscient de stigmatisation de l’adversaire, un geste vers le néant. Dans l’imaginaire algérien en construction le domaine public n’est toujours pas un espace intégré par la nation. La décolonisation des esprits prendra encore de nombreuses années.

Le beylick est donc ce territoire dont on ne voit jamais le propriétaire à qui on envoie des impôts. La culture populaire a produit un concept pour rendre consistant ce rapport à un pouvoir invisible "le cheikh-el-Kanoun" (l’esprit du feu), son nom existe mais on ne le voit jamais.

5- L’espace public colonial, du territoire interdit au territoire du combat libérateur

Après la défaite des tribus algériennes lors de la grande insurrection anticoloniale de 1871 et les drames humais qui s’étaient joués dans le camp des vaincus (Déportations, séquestres, famines, humiliations, déshonneur …), le capitalisme agraire triomphant connu une expansion de grande envergure sur les terres arrachées aux algériens défaits. Le paysan dépossédé, déraciné apprit à connaitre le salariat, cet esclavage moderne. Il fut exploité comme ouvrier agricole dans les nouvelles propriétés mécanisées de la colonisation, terres arrosées du sang de ses frères et de ses parents ! Cette frustration de base composera le premier sédiment d’un ensemble d’humiliations liées à l’apparition d’un nouveau monde, le monde urbain, routes, chemins de fer, villages et villes coloniales que l’algérien construira sans pouvoir bénéficier de leurs bienfaits. Toute cette modernité était vécue de loin par l’ancien paysan tenu de végéter dans son monde-dortoir tout en vendant ses bras pour édifier le nouveau monde. Il ramenait le bois pour le grand feu mais ne recevait en retour que la fumée.

L’ennemi était trop fort. L’Algérien avait perdu son territoire, immense blessure que les frustrations multiples entretenaient pour constituer l’esprit anticolonial qui aura pour moteur la volonté de retrouver la terre des ancêtres, le paradis perdu.

Au titre de propriété de l’ennemi, le domaine public a été un territoire d’exclusion de l’algérien puis un terrain de combat avec le déclenchement de la guerre de libération, avant d’être un objet de conquête populaire à l’indépendance. Depuis les années vingt, la politisation de la population rurale allait crescendo jusqu’à l’affrontement final de la guerre de libération. Elle avait pour raison et pour cause la réappropriation du territoire, idéalisé comme immense bien commun, et l’accès au progrès synonyme de l’appropriation de la ville coloniale. Le domaine public était donc au centre de la culture anticoloniale et sa réappropriation un des moteurs de l’élan de libération nationale.

Les luttes politiques qui ont pris de l’envergure après les événements du 8 Mai 1945 ont connu leurs expressions visibles sur l’espace public propriété du colonisateur. Depuis les années cinquante avec l’apparition de l’organisation spéciale (OS) les intérêts du colonisateurs étaient visés par la destruction systématique : Sabotages des voies ferrées, des télécommunications, des réseaux électriques, des ponts et ouvrages d’arts, saccages des édifices administratifs, incendies des dépôts de carburants. Cette période de préparation à la révolte planifiée fut ponctuée Le premier Novembre 1954, un grand moment d’accès au domaine public colonial par sa destruction symbolique. Ce jour déclencha la lutte pour la réappropriation définitive de cet espace sur lequel allait s’exprimer la souveraineté nationale. Avec l’esprit de vengeance sur le Beylick turc et le besoin irrépressible de se libérer du joug colonial, la destruction du bien public du colon assurait une publicité retentissante à l’action armée de libération nationale. 

6- L’espace urbain dans l’imaginaire paysan : du Beylick au Bien vacant

Le rapport du villageois à son espace collectif, faisceau de conduites rituelles frappées du sceau du sacré, tel que structuré, reproduit et transmis par la culture ancienne n’a pas d’existence face à la loi qui réglemente l’usage de l’espace public en milieu urbain. Sa fonctionnalité revêt d’autres sens et une autre pertinence sur le territoire citadin. Le fonctionnement de l’espace public urbain est régi par une réglementation appliquée par une police, corps constitué relevant de la fonction publique. Les règles de l’Etat de droit sont en principe les garde-fous des rapports sociaux sur tout le domaine de l’Etat. C’est dans l’affrontement des survivances de la culture villageoise avec les résidus de la culture urbaine coloniale que se structure l’espace public du territoire urbain.

A la culture villageoise avec ses solidarités, ses totems tutélaires et ses tabous incontournables, tente de se substituer la loi, la règle juridique, dans l’organisation des usages citoyens de l’espace public en milieu urbain. L’âme collective, gendarme invisible du village qui protège même les rêves des villageois, est supplantée dans l’imaginaire collectif en déconstruction par L’Etat omnipotent avec son administration héritée de la colonisation, "les gens des bureaux", sa police en uniforme ou en tenue civile, expression visible de l’autorité sur le territoire citadin. La problématique de structuration des rapports sociaux en territoire urbain se pose plus en termes de mise en tension de deux cultures qui se rencontrent, se mélangent, s’excluent pour se retrouver de nouveau. La configuration sommaire de la ville algérienne est une agrégation de quartiers. Le quartier (El Houma) se forme à partir d’un noyau constituée d’une famille rejointe par d’autres de même origine villageoise, une généalogie dominante, autour de laquelle se construit le quartier par la reproduction de l’esprit culturel du village d’origine, comme si l’on assistait à un démantèlement d’un village d’une zone rurale qui se recompose dans le temps sur l’espace urbain en se mélangeant avec des éléments venus d’autres villes et villages du pays. L’Etat, acteur principal qui régule cette transformation, ne jouit pas de la légitimité nécessaire pour faire appliquer la norme juridique. Il voit son autorité contestée, contournée, détournée par la corruption et la violence sociale spontanée (Emeutes) et organisée (manifestation, grèves, occupations de l’espace public).

Le déficit de confiance, de cette administration publique algérienne est entretenu par l’amalgame persistant avec l’appareil administratif colonial, confusion alimentée par la pratique bureaucratique faite de corruption et d’arbitraire. Cette non-reconnaissance de l’autorité de l’Etat place l’espace public dans un statut de "Territoire de non droit". Tout le domaine public, forêt, maquis, plages, parcs naturels, voies de communications, (routes et chemins de fer), édifices publics et espaces collectifs urbains, est dans l’imaginaire populaire en déconstruction, "un territoire sans propriétaire", un vaste Beylick que l’on peut, à défaut d’en jouir, dégrader comme on faisait autrefois de la propriété de l’ennemi, Turc ou Français.

Le domaine privé, principalement les terres agricoles du secteur traditionnel, n’a pas lui non plus de propriétaire légal, le cadastre national ayant beaucoup de peine à s’algérianiser et suivre le rythme de la cession des biens immobiliers. Même sans papiers, le propriétaire physique existe bien, ce qui n’st pas le cas du domaine de l’Etat qui oscille dans l’entendement populaire entre le Beylick, domaine du colonisateur turc, Ayla Aroumi, le domaine colonial français et le Bien vacant, principale conquête de la guerre d’indépendance.

D’abord Beylick, domaine sans propriétaire, ensuite territoire des ancêtres séquestré par le colonisateur interdit à l’indigène, puis terrain de lutte pour la libération nationale et enfin bien vacant, tribut de la guerre de libération, le domaine public tomba enfin entre les mains du paysan armé d’un lourd sédiment de frustrations, de ressentiments voire de haine de la ville soutenu par un secret et profond désir de possession de la cité, de son espace public, rêve que le paysan peine à transformer en réalité…

Le salariat et l’urbanisation ont mis fin à l’ordre patriarcal médiéval sans le dépasser par la formation d’un espace public où le lien social obéirait à la norme politico-juridique imposée par un Etat de droit.

Le notion d'espace public est à inventer tant les citoyens l'ignorent et les collectivités peinent à jouer leur rôle.

7- Exode rural et structuration de l’espace public

Aux origines des rapports sociaux englobés dans le concept d’espace public, il y a l’exode rural principal moteur d’alimentation du réseau urbain. La genèse de l’exode remonte à la colonisation française. Un survol statistique du phénomène, si besoin était, nous donne une succession d’images d’un siècle d’urbanisation en accéléré. En 1830 l’Algérie approximativement 3 millions d’âmes dont 97% en zone rurale et 3% seulement en zone urbaine, soit près de 100.000 habitants, dont une proportion importante d’origine turque, repartie sur 5 principales villes du nord généralement des ports, et quelques bourgades de plus de 4000 âmes de l’intérieur du pays. Les citadins exerçaient dans le négoce, les services, l’administration turque, et l’artisanat. La population algérienne est demeurée rurale dans sa quasi-totalité durant tout le siècle de résistance anti coloniale. Il y eut même un reflux de la ville vers la campagne comme le notait en 1955 Pierre Boger, archiviste en chef du département d’Alger : "L’arrivée de l’élément européen a produit un choc de cohabitation qui a fait que les musulmans ont quitté les villes." il illustra ce phénomène par l’exemple de la ville d’Alger : "La population d’Alger passa de 30.000 à 9000 âmes en une dizaine d’années. Elle ne devait retrouver son niveau de 1830 qu’après 70 ans, en l’an 1900".

Globalement la population algérienne était au début du 20ème siècle de près de 4 800 000 âmes avec un peu plus de 600 000 Européens et près de 4.200.000 indigènes. Elle passera en 1954 à 9.480.000 dont 1.029.000 Européens et 8.451.000 algériens.

La première décennie du 20ème siècle a vu s’exprimer les effets de la dépossession de la paysannerie algérienne de ses meilleures terres, par le séquestre et le rachat à vil prix, par les capitalistes agraires de la colonisation sous forme d’exode massif vers les villages de la colonisation puis carrément sous forme de migration vers la métropole. L’urbanisation démarre donc du début du siècle pour ne jamais s’arrêter même pendant la guerre où la ville joua le rôle de refuge pour les populations chasées des zones de combat. En 1920 Alger comptait environ 70 000 âmes, cette population sera de près de 300 000 têtes en 1954. Pour la même période la population d’Oran qui était de 26.000 en 1920 sera multipliée par 5. Soit plus de 130 000 âmes. 

Notre propos est de dire qu’une population urbaine de souche algérienne existait en quantité et en qualité (culture citadine) au lendemain de l’indépendance forgée par sa longue cohabitation avec l’élément européen dont la vie servait de modèle et de référent. La population rurale ne s’est donc pas ruée sur des villes vides. L’espace public n’est surement pas une invention de l’indépendance mais bel et bien un continuum culturel résultant d’affrontements culturels sournois et violents et de chocs de cohabitation entre la paysannerie déracinée maintenue artificiellement dans des villages de regroupement, cités dortoirs à la périphérie des fermes coloniales, et la population urbaine établie autour des occupants successifs, turcs et Français notamment, depuis des siècles.

Un nouvel espace public hybride, fait de rapports sociaux conflictuels et de cohabitation culturelle originale, allait naitre et ne finira jamais sa restructuration autour d’enjeux d’appropriation, de territorialisation, de protection, de privatisation de surfaces urbaines de plus en plus valorisées et valorisantes.

La population rurale déculturée, vivant dans des résidus de représentations anciennes et de survivances de savoir-vivre nés et forgés dans l’espace villageois d’avant la colonisation française, allait entrer en affrontements culturels avec une population urbaine de "Second collège" qui a vécu en proximité immédiate avec l’élément européen et sa culture occidentale. Cette population citadine était elle aussi dans l’ambivalence, déchirée entre ses traditions musulmanes d’origine villageoise et la modernité qu’elle avait plus subie que produite de ses entrailles sociales et sa dynamique culturelle propre. C’est le choc de deux mondes instables qui s’exprimera autour de l’enjeu principal de la propriété de la ville. Qui est le propriétaire de la cité. C’est là que l’Etat émerge comme actant essentiel, organisateur de la cohabitation par l’imposition de la loi, l’arsenal des règles politico juridiques pour tous. L’aspect politique sera déterminant dans la formation de l’espace public et du lien social, phénomènes ininterrompus que l’Etat peine à stabiliser et à pacifier. Le citoyen ne reconnait pas la légitimité politique des pouvoirs publics, autrement dit de l’administration, qui au nom de l’Etat travaillent à réguler l’espace public. Cette question de la légitimité des pouvoirs publics est un structurant incontournable des rapports qui s’établissent sur le territoire de la cité urbaine où vivent les trois quarts de la population algérienne. 

8- Quelques expressions des affrontements culturels de l’Espace public

Le processus de libération de l’individu du tissu communautaire structuré par "la terre et le sang", enclenché dans la violence coloniale et prolongé dans la violence de l’urbanisation étatique algérienne n’a pas abouti à l’émergence d’un être social et sociable tel que nécessaire à la cohabitation et la pacification du lien social.

La contradiction est dans l’individu même. Sa recherche d’une citoyenneté reconnue et respectée dans l’espace public est subordonnée à la mise en œuvre des valeurs et des conduites culturelles de l’ordre patriarcal ancien, refusant à l’autre, la femme et l’adolescent notamment, l’égalité des droits et le respect de la même norme juridique qu’il veut voir s’appliquer à la réalisation de sa citoyenneté. L’émergence de la femme sur l’espace externe, la pratique religieuse sur l’espace publique, l’usage de l’agora comme espace d’expression politique, la gestion des déchets ménagers, la privatisation des trottoirs par les boutiquiers sont des exemples avec lesquels nous illustrerons cette ambivalence de l’individu en voie de citoyenneté

8-1- La femme dans l’espace public et le patriarcat urbain 

L’émergence de la femme sur l’espace externe que l’ancienne culture réservait à l’homme est l’un des terrains de compromis entre la vieille culture villageoise et les exigences de sécularisation nécessaires à la socialisation secondaire. Le travail, donc le besoin économique, et l’école, le besoin éducatif, ont rendu "licite" l’évolution de la femme sur l’espace ouvert alors que son espace "naturel" dans les représentations patriarcales est la sphère domestique. L’apparition du voile sur le corps de la femme est l’expression de ce compromis. Se protéger du regard masculin inquisiteur, annuler sa féminité, la femme devra se rendre neutre voire invisible pour évoluer sur l’espace que l’homme considère comme sien. Elle a donc besoin d’une coquille pour se protéger des frustrations sexuelles cumulées dans l’ancienne société pudibonde où seul le mariage assurait la réussite sociale de la femme. L’Office national de la statistique donne 15% la part de la femme dans la population active. Mais au regard de l’état civil de cette femme qui travaille nous constatons que la célibataire, la divorcée et la veuve composent plus de la moitié de la population active féminine. Là également le compromis est exprimé entre les deux cultures, tant que la femme n’est pas dans le besoin elle reste dans la sphère domestique. Si la femme a conquis une place dans la sphère économique et sociale publique, c’est souvent à ses dépens. Harcèlements, agressions, violences verbales, viols sont le lot quotidien de la femme qui doit "Marcher droit" baisser les yeux, subir le regard masculin sans broncher, pour pouvoir se rendre à son travail où à son école.

Comme pour le don de sang, il s’opère dans le lignage familial qui constitue une garantie. L’émergence du donneur anonyme et régulier peine à s’installer comme conduite de l’espace public. Il en est de même pour la femme, c’est le lignage familial qui couvre ses déplacements. Là où elle est connue comme fille, sœur, ou femme d’un tel ou de telle famille, elle n’aura aucune difficulté. Hors de son quartier elle devient une proie. La construction de la ville s’opère à partir du quartier, que ce soit dans le transfert de la propriété immobilière, l’acquisition du fond de commerce, la construction de l’habitat, tout se fait sous la garantie du lignage familial. La présence de l’Etat est une garantie de seconde fonction.

L’Etat régulateur des rapports sociaux de l’espace public intervient par la police et la justice pour porter secours à la détresse féminine, mais en imputant souvent le tort à la femme qui n’avait "Qu’à rester chez elle et ne pas provoquer les hommes par sa tenue ou son parfum". La chasse aux couples organisée officiellement par l’Etat exprime ce besoin d’exclusion de la femme porté par l’institution chargé de la mise en œuvre de l’espace public. L’Etat veille à la désexualisation de la femme sur l’espace externe. L’amalgame entre la liberté et la débauche, entre la femme acteur social et la prostituée, entretenu par l’homme à la culture patriarcale n’est pas dénoncé par les institutions policières et judicaires. Le droit à l’espace urbain conquis par la femme est verrouillé par la norme juridique exprimée dans le code de la famille qui impose un tuteur à la femme comme un être mineure à vie. L’individu masculin qui se bat avec la dernière de ses énergies pour être respecté sur l’espace public est celui là même qui dénie à la femme, la moitié de la société, l’existence sur cet espace pour conquérir comme lui cette citoyenneté. Cette ambivalence est portée de façon ostentatoire par le religieux, qui sort sa religiosité de l’espace intime vers l’espace public.

8-2 La religion structurant de l’espace public 

Le discours religieux s’alimente de la détresse féminine en stigmatisant la présence de la femme sur le terrain de "l’homme", la désignant comme la source de tous les malheurs sociaux ; de la pauvreté aux séismes en passant par la réapparition des maladies d’autrefois, celles justement qui caractérisaient la société médiévale. "Si la terre tremble c’est par ce que la femme porte une jupe trop courte", a-t-on maintes fois entendu de la bouche d’Imams salariés de la fonction publique. L’Etat peine à substituer à la vision religieuse une perception moderne de l’image de la femme sur l’espace public. Quand il ne l’endosse pas officiellement, Il s’accommode du discours religieux dans une sorte de division du travail ; la moralisation de la société laissée aux religieux et la répression à la force publique. La confusion entre la morale et le droit entretenue par les tenants du projet islamiste n’est pas dénoncée par l’institution publique chargée de l’application de la norme juridique pour tous. Les conséquences politiques et sociales exprimées par l’émergence de l’esprit intégriste et de ses conduites violentes allant de l’inquisition à l’assassinat sont la conséquence inévitable du compromis socio idéologique de l’Etat avec les forces religieuses. Les assassinats d’intellectuels syndicalistes artistes et journalistes porteurs de la modernité symbolique et de la culture de la sécularisation expriment ce refus religieux de l’émergence d’une citoyenneté laïque sur l’espace public

La souveraineté de l’Etat dans la mise en œuvre de l’espace public, lui est disputée par des groupes, voire des individus, auto désignés, représentant l’ordre moral du patriarcat urbain. Dans le brassage social et culturel qui s’opère dans la mise en œuvre de l’espace public, se déroule un transfert de la souveraineté réelle et symbolique du groupe social dominant le village ou le quartier vers l’institution de l’Etat représentant le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. L’objectivation de l’autorité dans des rapports abstraits exprime cette souveraineté de l’Etat. Elle est souvent contrecarrée par l’autorité de groupes et d’individus qui s’autoproclament gardiens de l’ordre moral au nom de l’Islam. L’Etat de droit a pour mission la pacification du lien social par l’organisation de la cohabitation des espaces privés dans l’espace public. Les affrontements culturels entre les visions du monde ancien et les tentatives d’accouchement au forceps d’un ordre nouveau se déroulent dans l’accaparement de territoire public mais aussi de sa dégradation quand l’Etat empêche cette privatisation. Le débordement des boutiques sur les trottoirs, l’émergence de gardiens de parkings auto désignés, la floraison des étalages de fruits et légumes sur les routes nationales sont autant de phénomènes liés aux affrontements culturels dans le cadre du nouvel espace public en construction. L’Etat intervient en aval par la régularisation de situation d’autonomie de fait imposées par le citoyen consommateur de l’espace public.

8-3- Privatisation et dégradation de l’espace commun 

La ville algérienne a perdu ses trottoirs occupés par les boutiquiers qui n’hésitent pas à exercer leurs activités sur le pas de la porte en balisant l’espace immédiat et en y interdisant l’accès aux piétons. Toutes ces conduites d’appropriation agressive et de privatisation du bien commun réunies sous le vocable de "l’informel" sont tolérées par l’Etat qui en reproduit l’esprit à travers l’érection de dos d’âne tous azimuts, cédant ainsi son autorité sur la voie publique à ces obstacles de bitume et de béton. Des amoncellements de cannettes et de bouteilles vides jonchent les étroits accotements des routes nationales et des artères de la ville envahies par les déchets domestiques et les ordures. Les jeunes n’ont pas le courage d’assumer leur buverie. Ils ne peuvent pas boire à la maison. La tradition islamique bien ancrée dans la culture locale exclut de consommer de l’alcool à table. N’ayant pas les moyens de boire à l’aise dans les bars, ils achètent leur rations dans les dépôts d’alcool, boivent en cachette sous les ponts sur les passerelles, les vides sanitaires ou les oliviers et rentrent cuver leurs épreuves dans leurs maisons dortoirs, abandonnant leurs emballages dans les fossés. La famille couvre les "déviations" de ses enfants, le compromis entre la société ancienne et le nouvel est là également assumé. La société pudibonde peut poursuivre son hypocrisie. Les apparences sont sauves. L’urbanité serait un ensemble d’apparences culturelles qu’il faut sauver.

On ne jette pas que les cannettes d’alcool. Tout passe par les fenêtres des appartements et celles des véhicules, paquets de cigarettes, sachets de plastique, restes de casse-croute et autres emballages perdus. L’absence de civisme est la marque de la nouvelle culture. L’école y est pour beaucoup, les enfants n’y apprennent pas les rudiments de base de la citoyenneté. Les programmes scolaires expriment également un compromis culturel entre la vision religieuse de l’éducation et la sécularisation nécessaire à l’émergence de l’espace public non conflictuel. Le citoyen semble charrier un contentieux avec le lieu urbain et chacune de ses tentatives d’appropriation inachevée est suivie d’actes de dégradation dont la satisfaction psychologique équivaut à une victoire sur l’ennemi, le propriétaire invisible du Beylik, le colon souverain sur l’espace urbain, l’Etat policier corrompu qui organise l’exclusion du citoyen du bien commun. Le peuple qui a réussi sa guerre a raté sa décolonisation. L’esprit du colonisé règne. L’autodiscipline est un rêve. Quand le gendarme est là, les souris ne dansent plus. Une communauté qui ne fonctionne qu’avec un Etat policier est appelée à se disloquer.

9- L’homme nouveau et l’espace public

L’image du paysan perdu dans le froid et l’anonymat de la ville a fait les beaux jours du cinéma européen des années soixante nourrissant la nouvelle culture urbaine et dévalorisant l’image du monde rural médiéval. En Algérie, Boubegra (L’homme à la vache) paysans égaré dans la ville a longuement sévi sur l’écran de notre chaine unique chargée de construire l’image de l’homme nouveau, copie algérianisée de l’ancien maître colonisateur, efficace, propre, dynamique, calculateur contrairement au paysan immobilisé par sa naïveté, dépassé par la vitesse du progrès et la rationalité de la nouvelle économie. Le paysan qui avait libéré le pays de la colonisation devait céder sa place à l’homme nouveau, citadin industrieux, rationnel et surtout désintéressé.

Dans cette substitution culturelle conçue pour achever l’entreprise de déracinement et de déculturation entreprise par la colonisation française, ce fut le heurt du pot de terre contre le pot de fer. Les valeurs paysannes de franchise, de solidarité, de respect du bien commun allaient être remplacées progressivement par celles de la ville en chantier, le compter sur soi, la loi du plus fort, l’accaparement du domaine public et la culture du passe-droit et de la corruption sous la protection policière des nouveaux décideurs, propriétaire auto désignés du domaine public. 

La privatisation du bien public en général et de l’espace collectif urbain, d’abord par les nouveaux tenants du pouvoir, puis par les citoyens venus du monde rural, est l’expression d’une sédimentation de frustrations économiques et sociopolitiques cumulées durant la période coloniale. L’interdiction de jouir de l’espace public et l’exclusion de cette propriété qui autrefois était celle de ses parents avait structuré un rapport de défiance, dans un premier temps, puis des conduites de destruction de l’espace public propriété de l’ennemi.

Cette culture forgée durant plus d’un siècle constitue de nos jours le soubassement des conduites qui remontent à chaque révolte juvénile à la surface sociale pour guider la foule vers la destruction du bien public.

R.O.

 

Publié dans Economie et société

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