Alain Gresh. Directeur adjoint du Monde Diplomatique : «Le retour à l’ancien régime est impossible»

Publié le par Mahi Ahmed

Alain Gresh. Directeur adjoint du Monde Diplomatique : «Le retour à l’ancien régime est impossible»

le 27.07.13 | 10h00

 

 

Au bout d’une année de pouvoir, le président Morsi est renversé par une mobilisation populaire appuyée par une intervention de l’armée. Pour Alain Gresh, spécialiste de l’Egypte, «le risque d’une aggravation est plausible au moins pour deux raisons : l’armée qui pousse à l’affrontement avec les Frères musulmans en ne leur laissant aucune porte de sortie réelle et l’enfermement des partisans de Morsi dans un autisme refusant d’admettre leur échec».

-L’Egypte est re-plongée dans une crise politique depuis le renversement de Mohamed Morsi. Les tensions politiques ont atteint des pics inquiétants, quelle est votre analyse de la situation qui prévaut dans ce pays ?

Il faut remonter un peu loin, jusqu’à l’élection présidentielle qui a porté le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, au pouvoir pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Après une période de grâce dont avait bénéficié le président, il y a eu une montée des oppositions, conséquence des échecs politiques et économiques du nouveau pouvoir. Les Frères musulmans ont fait preuve d’une extraordinaire incompétence à diriger le pays dans les différents domaines.

Ils en portent la responsabilité – Morsi n’a pas fait les gestes politiques envers les autres forces – et très vite ont repris le dessus des tendances autoritaires qu’il y a dans la confrérie. Mais également, ils ont fait face à des obstacles objectifs compte tenu des difficultés économiques dans lesquelles est plongé le pays. Ajouter à cela une forte résistance des foulouls (les résidus de l’ancien régime) qui évoluent au sein de l’armée, la justice et l’administration. Il y a eu aussi une campagne médiatique féroce des télévisions privées contre Morsi qui n’est pas très professionnel en versant dans la calomnie, même si Morsi reste très fortement critiquable sur bien des sujets. Donc, tout cela a conduit à une impasse politique et au refus d’une majorité du peuple égyptien qui est l’expression du rejet de la politique des Frères musulmans, manipulée par l’armée. Le fait que c’est l’armée qui appelle à la mobilisation de la rue sollicitant un mandat populaire est quelque chose d’inquiétant. 

-Le risque d’un affrontement violent généralisé est fortement redouté, qu’en pensez-vous ?

Nous sommes déjà dans la violence, et le risque d’une aggravation est plausible au moins pour deux raisons : l’armée, ou du moins une fraction au sein de l’armée, pousse à l’affrontement avec les Frères musulmans en ne leur laissant aucune porte de sortie réelle et en utilisant la situation instable dans le désert de Sinaï – qui par ailleurs est instable depuis une dizaine d’année – en les qualifiant de terroristes. Je trouve cette tactique assez bizarre. Par ailleurs, en s’enfermant dans un autisme, les Frères musulmans se sont montrés incapables d’assumer leur part de responsabilité, et en s’entêtant dans cette logique, ils donnent un prétexte à leur répression au moment où se développe un discours nationaliste chauvin glorifiant le rôle de l’armée.

L’enjeu de la révolution est la reconnaissance par l’ensemble des forces politiques du pluralisme de la société et du pluralisme politique, et de permettre aussi une démocratie où il serait possible aux forces politiques d’exister. Le choix de la répression qui a été fait depuis les quarante dernières années n’a pas pu venir à bout des Frères musulmans. Avec leur échec, ils restent à 20% de l’électorat. Après des décennies de clandestinité, il est difficile pour eux de faire la démocratie en une année, ils ont échoué.

-Certains observateurs redoutent un retour à l’ancien régime avec l’armée au-devant de la scène, cette crainte est-elle légitime ?

Elle est en partie légitime, mais le peuple égyptien, qui est sorti en masse dans la rue et qui a fait tomber Moubarak au terme d’une mobilisation extraordinaire, n’est pas près de rentrer chez lui. Sa mobilisation permanente et sa détermination rendent quasiment impossible le retour à l’ancien régime. Ce peuple ne va pas se laisser confisquer la victoire. Cependant le gouvernement de Bablaoui ainsi que le président Adely Mansour apparaissent visiblement moins influents sur le cours des événements et c’est l’armée qui est l’acteur central durant cette période. Mais tant que la rue reste mobilisée comme le démontre à chaque fois, il serait difficile de revenir en arrière.

-L’armée et son chef Abdelfattah Al Sissi jouissent d’une grande popularité. Même ceux qui s’y étaient opposés auparavant lui apportent un soutien dans cette période. D’où vient cette alliance ?

Essentiellement pour des raisons historiques. L’armée, à sa tête Gamal Abdelnasser et son rôle dans les guerres contre Israël. Il faut dire aussi que l’armée, qui n’a pas exercé le pouvoir excepté la période de Nasser et est restée derrière le pouvoir mais avec une influence considérable, n’a pas subi le discrédit qu’a connu Moubarak. Mais il faut garder à l’esprit le rôle du Conseil suprême des forces armées dirigées par le maréchal Tantaoui durant la période post-Moubarak. C’est lui qui a fixé les conditions de la transition ainsi que sa gestion avec la terrible répression et son lot d’arrestations et de torture des activistes que ces derniers semblent oublier maintenant. La gestion de l’armée a été catastrophique.

-Comment expliquez-vous qu’une grande partie des opposants à Morsi était celle qui l’avait soutenu lors de l’élection présidentielle de juin 2012 ?

Au premier tour de la présidentielle, Morsi avait obtenu seulement 25% des voix, et pour battre le candidat Ahmed Chafik qui représentait l’ancien régime, il a fallu une alliance avec les autres forces politiques libérales de gauche et des mouvements des jeunes révolutionnaires. Ce qui était intelligent, parce qu’une victoire de Chafik signifierait l’échec de la révolution et le retour aux années de plomb. Seulement une fois au pouvoir, Morsi et les Frères musulmans se sont illustrés avec une gestion des plus catastrophiques qui a suscité une opposition forte. Mais ce qui est inquiétant de mon point de vue, c’est cette opposition qui fait alliance avec les foulouls.

-Est-il juste de dire que c’est le début de la fin de la confrérie des Frères musulmans, notamment avec le repositionnement des puissances régionales (Arabie Saoudite et Qatar) ?

L’enjeu des Frères musulmans était celui de se transformer en un parti politique, étaient-ils capables de réussir cette mutation après des décennies de clandestinité ? La confrérie n’est pas une organisation strictement homogène, elle connaissait des tensions internes fortes, notamment à l’occasion de l’élection présidentielle de juin 2012, où elle avait exprimé la position de ne pas présenter un candidat avant de se rétracter. Cela a provoqué des dissensions. La jeunesse des Frères est souvent en désaccord avec la guidance. Mais l’opposition et la répression qui s’abat l’aideraient à ressouder ses rangs.

Pour ce qui est des puissances étrangères, il est nécessaire de rappeler que les USA ont soutenu Moubarak jusqu’à la dernière minute, tout comme ils ont apporté un appui au Conseil suprême des forces armées de Tantaoui et ont continué à soutenir Morsi qui les a satisfaits, tant qu’il respectait les accords de paix avec Israël. Et leur position ne changera pas avec le nouveau pouvoir. L’Arabie Saoudite et le Qatar ont des divergences plus tactiques que stratégiques. Le départ de M. Morsi constitue une victoire pour l’Arabie Saoudite et un revers pour le Qatar. Sa rivalité avec son puissant voisin ne va pas disparaître, même si les deux pays dépendent de leur alliance stratégique avec les Etats-Unis.   

-L’euphorie révolutionnaire semble céder le pas devant les trébuchements de la transition démocratique…

C’est vrai que l’euphorie de la victoire contre Moubarak est refroidie par les difficultés que rencontre la transition. Cela était prévisible, car on ne passe pas de quarante ans d’autoritarisme à la démocratie en deux ans. Ça va être très long. Il va y avoir des soubresauts. Personnellement, je reste optimiste, parce que ce peuple ne va pas rentrer chez lui. L’Egypte d’après-2011 a basculé dans une séquence historique. Le peuple ne va pas se laisser confisquer la victoire.

Hacen Ouali

Sour ce: El Watan du 27.07.13

 

 

 

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