Abdelhamid Benhadouga : L'histoire d'un homme et d'une genèse

Publié le par Mahi Ahmed

Abdelhamid Benhadouga : L'histoire d'un homme et d'une genèse

Écrit par Waciny Larej

Par Waciny Larej
Algérie Littérature Action N° 45

Né en 1925 à Mansoura (Sétif), Abdelhamid Benhadouga est l'un des romancier Algérien les plus connus dans le monde arabe et l'un des plus traduits et des plus lus puisqu'il figure, avec Mohammed Dib, dans les manuels de l'école algérienne et dans les programmes de diverses universités arabes. Il vient de s'éteindre dans un hôpital algérois à l'âge de soixante-dix ans Abdelhamid Benhadouga :

Quelques semaines avant sa mort, quand je lui ai rendu visite dans son lit d'hôpital à Mustapha Pacha, dans le service cancérologie, j'étais sûr que c'était la dernière image que je verrais de ce grand homme plein d'humanisme et d'amour. Il était en phase finale d'une maladie qui le rongeait de l'intérieur d'une manière vertigineuse les deux dernières années et qui lui avait valu deux interventions chirurgicales délicates. Il avait le visage très maigre, la peau desséchée, tirant vers un noir inhabituel. Mais j'ai vu aussi un homme courageux, qui savait très bien qu'il allait mourir, qu'il allait s'éteindre doucement, sans toutefois céder aux caprices de la mort surtout quand celle-ci devient chose certaine.

 

Derniers mots

Je le saluai avec les mots de toujours qui ne veulent absolument rien dire dans de pareilles situations:

- Ça va, Si Abdelhamid ?

- Bof! Comme tu vois. Ce n'est pas merveilleux. Il ne fallait pas que tu viennes, c'est trop dangereux pour toi. Je suis très heureux de te revoir.

- Je vois que ça va mieux que la semaine passée.

- Tu penses!

- Bien sûr. Aujourd'hui tu es rayonnant.

Je savais que je mentais. Lui aussi savait bien qu'il allait très mal. Il me répondit d'un ton serein :

- Ecoute, Waciny, la vie est ainsi faite. Il faudra mourir un jour. On n'y peut rien. C'est toute l'incompétence de Dieu qui se manifeste en l'être humain. Elle se focalise dans cette finalité absurde qu'on appelle la mort. Ce n'est pas la mort qui me fait peur. Je l'ai affrontée maintes fois et je l'ai vaincue. Je pourrais me battre encore férocement si seulement il y avait quelque chose à l'horizon, mais là il n'y a rien. Il y a la mort. Je supporte mal la chimiothérapie. Le pancréas ne fonctionne plus et les acides me font mal dans le bas ventre. On me vide de temps en temps, mais c'est très douloureux.

En quittant l'hôpital, il fallait que je prenne mes précautions. J'essayai de passer inaperçu entre ses bâtiments de béton sourd. Durant tout le trajet, l'image de Abdelhamid ne m'a pas quitté. Lui dans cet hôpital : aucune hygiène, aucune sécurité pour une personne qui outre son statut d'écrivain, avait exercé dans les plus hautes sphères de l'Etat.

En effet, il fut le premier responsable du Conseil national de la culture, le premier secrétaire du Conseil consultatif national (parlement au temps de feu Boudiaf) avant d'en devenir le président par intérim quand Rédha Malek fut appelé à exercer la fonction de membre du Haut comité d'Etat.

Benhadouga était aussi directeur général de la grande maison d'édition étatique E.NA.L. Il y prit une décision que je considère courageuse et responsable : celle d'arrêter la publication d'une dizaine de tomes des Ahadith (Causeries) de Cheikh Ghazali diffusés et rediffusés par la T.V. algérienne pendant le mois de Ramadan et chaque lundi et qui avaient fait des ravages dans la société algérienne qui s'était retrouvée soudain, devant ce Cheikh cofondateur du mouvement des frères musulmans en Egypte, sans histoire et sans autre passé que celui qu'il lui proposait par le biais de cette T.V. dite nationale.

Benhadouga m'a dit à l'époque :

- Ou on nous prend pour des imbéciles ou on l'est vraiment! C'est toute l'Algérie qu'ils sont en train de ruiner sans s'en rendre compte.

Tu sais ce que ça représente de passer chaque lundi à la T.V.? C'est un danger énorme. Je ne comprends pas. D'une part il y a une guerre étatique qui est menée contre les tueurs, dans la douleur, et d'autre part on fait tout pour la propagation de l'idéologie comme si on pouvait séparer le meurtrier de son idéologie? L'Etat, s'il y a un Etat, leur offre toutes les garanties de protection. Ce n'est pas normal. Ou les responsables de cet Etat ne connaissent pas le danger réel d'un délaissement pareil, ou bien la complicité est devenue tellement évidente qu'on ne prête même pas attention à ces dangers imminents.

Imagine-toi l'immense dette accumulée au sein de l'E.N.A.L. à cause d'une mauvaise gestion qui privilégiait toujours le social au détriment de la production et avait produit un effectif en personnel, dans la plupart des cas non qualifié, dépassant de huit fois le besoin de l'entreprise! Et avec tout ça certains ont eu le culot de vouloir publier Cheikh al Ghazali — qui a suffisamment fait de tort à toute une société et qui l'insultait d'une manière rituelle chaque lundi — tout en laissant la production nationale qui peut porter un renouveau culturel mourir dans le silence. C'est trop!

Une vie pleine

Il a dû quitter dans les années cinquante la radio d'Alger où il travaillait pour se mettre au service de la révolution nationale, en Tunisie, où il exerça la fonction d'animateur de radio. "La voix de l'Algérie" de Tunis était très suivie par les Algériens. Plus de deux cents sketches et pièces radiophoniques à thèmes sociaux ou liés à la situation de l'Algérie furent écoutés par des milliers de gens dans tout les pays du Maghreb.

Après l'indépendance, il quitte la Tunisie pour venir s'installer dans son pays et reprendre son activité de journaliste à la radio nationale naissante qu'il a essayée de promouvoir.

Signalons que Benhadouga a fait un court passage en France, où il a travaillé comme ouvrier dans une usine de plastique à Marseille et où il a obtenu un diplôme dans la transformation du plastique.

Benhadouga est le père fondateur du roman algérien moderne d'expression arabe, tout en restant dans le sens de la définition classique du roman. Certes il fut précédé par les efforts des premiers initiateurs de la littérature algérienne de langue arabe tels que Redha Houhou qui publia en 1947 à Tunis sa première tentative romanesque Ghada Oumm Al Koura (La belle de la Mecque), de Nouredine Boujedra avec Al Harik (L'incendie) publié en 1957 à Tunis aussi, et de Mohammed Al Mani qui publia en 1967 Saout Al Gharam (La voix de l'amour), écrivains qui ont fondé la première lignée du genre sans d'ailleurs parvenir à l'imposer dans un climat littéraire hostile à la forme romanesque, celle-ci étant présentée par une critique littéraire arabe en retard par rapport à son temps, comme une forme occidentale qui aurait eu l'objectif d'effacer les formes littéraires arabes existantes, en l'occurrence la poésie. Mais depuis la première tentative de Redha Houhou, il a fallu attendre un quart de siècle, plus exactement 1971, pour voir la naissance du premier roman algérien qui répondît aux critères littéraires du genre : Rih Al Janoub (Le vent du sud) de Benhadouga, adapté au cinéma par le cinéaste algérien Slim Ryad.

Depuis cette parution, plusieurs autres romans ont vu le jour comme ceux de Tahar Wattar, ou Ma La Tadrouhou Arryah (Ce que les vents ne peuvent disperser) de Mohammed Araar Al Ali.

Persévérant dans l'idée de faire du roman algérien de langue arabe une réalité littéraire, Benhadouga publie plusieurs romans qui l'ont consacré comme l'un des romanciers algériens les plus importants des temps modernes. Tous furent traduit par son compagnon de route, Marcel bois — qui vit toujours en Algérie, dans la douleur d'une semi clandestinité. Ainsi, le deuxième roman fut, en 1975, Nihayat al ams (La fin d'hier), où le rôle joué par la femme pendant la guerre de libération nationale est mis en avant à travers le parcours difficile d'un instituteur (Bachir) dans un village déshérité. Ce texte rappelle à plusieurs titres Le premier maître d'Aïtmatov. Dans le troisième roman, Bana as-soubh (La mise à nu), en 1978, se mêlent différents registres culturels et sociaux de l'Algérie d'aujourd'hui représentée par la jeune Dalila qui refuse le diktat familial d'un père féodal dépassé par le cours de l'histoire.

Elle paye dans sa chair son désir d'émancipation et sa volonté d'être. Le souhait d'une Algérie nouvelle domine ce roman. D'ailleurs, la part du rêve pour une Algérie qui reste toujours à faire et à réinventer, est très grande dans l'oeuvre entière de Benhadouga. Son quatrième roman : Al Jazya Wad- Darawich, publié en1983 pour l'édition arabe et 1992 pour la traduction française de Marcel Bois, sera une grande réussite. Il y essaye un nouveau registre, celui du mythe et de la Hikaya chaabya, le conte populaire, en puisant dans le terroir national et en mettant en avant Al Jazya, figure emblématique de la geste hillalienne. Enfin, en 1992, Benhadouga publie son dernier roman, Ghadan yawmoun Jadid (Demain sera un autre jour) entièrement consacré à la mémoire qui fait défaut à notre pays. La vieille Massaouda, restée silencieuse depuis longtemps, après un long voyage dans le temps, décide enfin de parler après les événements d'octobre 1988, s'arrêtant un moment pour faire son autocritique mais aussi pour faire son deuil après une expérience de vie tumultueuse.

Elle opère un croisement entre sa vie individuelle et celle de son pays en train de mourir et de s'effacer dans le silence criminel.

Si Benhadouga est surtout connu comme romancier, il est aussi nouvelliste. Il a publié plusieurs recueils : Dilal Jazirya (Ombres algériennes) en 1960, Al Achiaa Assabaa (Les sept rayons) en 1962, Al Katib wa Kissas Oukhra (L'Ecrivain et autres nouvelles). Il a publié aussi en 1967 un recueil de poésie : Al Arwah A-chaghira (Les âmes vacantes).

Son dernier livre, Amthal Jazairya (Dictons algériens), se veut un travail de recherche, de réflexion et de mémoire. Dans cet ouvrage, publié en 1993 par l'Association algérienne de l'enfance, Benhadouga s'adresse à la nouvelle génération, déracinée, qui a perdu, ou est en train de perdre, les traces de son histoire, de sa culture populaire vivante et de son riche patrimoine : "Mon intention, derrière la publication de ce travail, consiste à faire découvrir ce croisement culturel entre différentes régions d'Algérie et entre la littérature populaire et la littérature arabe".

L'Ecrivain et les contraintes

Malgré tous les postes de responsabilité, essentiellement culturels, qu'il a occupés, Benhadouga est resté l'écrivain et le fils du petit peuple : ni résidence de luxe, ni voiture avec chauffeur, rien. Même quand il était responsable du C.C.N., et que quatre de ses collègues sont tombés sous les balles assassines des islamistes et de leurs commanditaires cachés — en l'occurrence Abdelhafid Senhadri (cadre au ministère du travail), Mohammed Boukhobza (Sociologue et chercheur), Laadi Flici (médecin et écrivain) et Merzak Baktache (nouvelliste, romancier et traducteur) blessé d'une balle dans la tête et rescapé par miracle — , on lui a proposé une villa au Club des Pins pour sa sécurité, il l'a refusée.

Il a demandé que ces villa soient données à tous les membres qui exerçaient avec lui au sein du C.C.N. puisqu'ils courraient tous les mêmes dangers. Quand la situation s'est aggravée avec l'assassinat de Boudiaf, il a démissionné du C.C.N. et demandé au ministère de la culture de prendre sa sécurité en charge en tant qu'écrivain menacé.

Le ministre de la Culture de l'époque, après une attente de plusieurs mois, lui répondit qu'il était prêt à l'aider en ce sens, mais que c'était à lui de payer les charges y compris celles du loyer, charges qui dépassaient de loin la mensualité de retraite de l'écrivain… Et il est resté dans la petite maison de Hussein Dey avec ses trois enfants et sa femme, exposés à tous les dangers. Il barricada vite sa demeure avec des "barreaudage". Il savait très bien qu'il était en guerre permanente et qu'il fallait se prendre en charge sans tomber dans l'hystérie de la peur. Et ce sont ses enfants qui s'engagèrent à surveiller les sorties de leur père. Voilà ce que vaut un grand écrivain dans l'Algérie d'aujourd'hui… et pourtant ses funérailles furent officielles. De hauts responsables dans différentes sphères de l'Etat étaient là. Une reconnaissance qui ne se fait généralement qu'après la mort. Ainsi on rejoint le vieux dicton que Benhadouga n'a pas oublié de mentionner dans son dernier livre : Amthal jazaïrya "Dictons algériens": "De son vivant on l'a privé d'une datte, quand il est mort on lui en a accroché tout un régime."

Apparemment, l'Algérie d'aujourd'hui est en train de perdre toute sa matière grise dans un climat criminel de silence et d'oubli.

La littérature algérienne doit beaucoup à Abdelhamid Benhadouga, non seulement celle écrite en arabe mais aussi celle écrite en français puisque Benhadouga fut un grand traducteur de la langue française vers l'arabe. Il a toujours dit qu'en Algérie il fallait que le couloir linguistique qui permet le va-et-vient ne soit pas étroit si on voulait créer une structure culturelle nationale. Il a traduit beaucoup de classiques de la littérature française et russe. Il a donné à cette Algérie qui reconnaît très mal les siens de grands livres traduits dans plusieurs langues : français, anglais, allemand, espagnol, russe, kirghize, serbe,...

Les responsabilités qu'il a exercées dans les conditions les plus difficiles et qui font de lui un homme de terrain et de combativité au quotidien, il les a assumées dans un souci de nationalisme et d'amour pour son pays, sans visées véritables de pouvoir. Dans tout ça, ce qui reste, c'est Abdelhamid Benhadouga l'écrivain, le grand écrivain.

Une stratégie bien claire

L'écriture chez Benhadouga, obéit fondamentalement à une stratégie implicite. Elle est partagée entre un rôle social et un rôle purement littéraire, où se marient femmes, terre et mots. D'une part, elle est constamment à l'écoute des fracas invisibles qui bouleversent la société algérienne, d'autre part elle s'attache viscéralement à la littérature comme phénomène ayant ses propres lois qui la gèrent de l'intérieur.

Son souci premier était de répondre à l'attente d'une société en proie à toutes les dérives, entre une féodalité en pleine difficulté devant les différentes mutations et une modernité qui s'imposait difficilement sur les restes d'un archaïsme trop résistant. Pour cela, il utilise tous les matériaux possibles d'une écriture universelle, tout en sachant que cette universalité ne peut se réaliser qu'à partir de ce petit point de départ qu'est le village, ses richesses populaires cachées et ses mythes, pour toucher enfin une sphère plus large où les textes de Benhadouga se croisent avec la production roma-nesque universelle.

Les personnages dans l'oeuvre romanesque de Benhadouga sont des êtres de tous les jours qu'on rencontre dans les grandes villes ou dans les villages oubliés, qui font tout pour tracer un chemin et organiser un espace humain digne.

Hommes et femmes payent chèrement leur rêves, même les plus élémentaires, dans une société qui assume mal son histoire, sa culture et sa diversité linguistique. Benhadouga, avec son talent de grand écrivain ne fait pas dire à ses personnages ce qu'il ne peuvent objectivement et littérairement dire, mais il les laisse s'exprimer dans le cadre de leur entourage, de leur culture, de leur façon de penser, ce qui donne à ses romans un arrière goût d'inachevé parce que, en tant que lecteur, on souhaite toujours une autre fin, moins tragique, un autre cri, plus virulent et plus combatif. L'écrivain nous laisse la part du rêve sans que celui-ci devienne mensonge et sans que l'écriture qui dit l'optimisme, devienne une écriture qui cache ce qui est essentiel dans la destinée tragique de l'être humain et dans sa fragilité. Dans les années 70, une grande partie de la critique partisane de l'époque, acquise aveuglément au socialisme d'Etat et au populisme, a très mal vu la fin proposée par l'écrivain à son roman, Rih Al Janoub. C'était le retour de Nafissa, l'héroïne, à la société féodale qui posait problème, alors qu'elle pouvait continuer sa bataille jusqu'à la victoire, puisqu'elle avait tous les atouts. Ceci a même poussé le cinéaste Slim Ryad à changer cette fin et à donner la victoire à Nafissa qui réussit, dans le film, à s'enfuir vers Alger. Image symbolique de la victoire de la modernité sur l'archaïsme.

Mais Benhadouga était un visionnaire, il était en avance par rapport à sa société de plus de vingt ans, comme l'a reconnu dernièrement Slim Ryad lui-même lors de l'émission : "Le salon littéraire" de Ghanya Sayed Othman consacrée à Benhadouga et diffusée le soir même de sa mort, le 21 octobre 1996. Il savait depuis longtemps que le mal social était tellement profond qu'il risquait de faire beaucoup de dégâts et même de faire éclater le pays, et avec un recul d'une vingtaine d'années, l'écriture de Benhadouga réaffirme aujourd'hui et sans équivoque que les racines de l'archaïsme étaient plus profondes qu'on ne l'imaginait. Il suffit de regarder autour de soi…

 

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