« A mes amis, écrivains et journalistes, disparus dans la tourmente »

Publié le par Mahi Ahmed

Secrète ambassade !

« A mes amis, écrivains et journalistes, disparus dans la tourmente »

 

Ma défunte mère avait une façon toute particulière de décrypter les nuages à travers ciel. Le regard confiant, quelque peu furtif, elle suivait telle masse nuageuse se déhanchant au-dessus de la montagne, face à nous, et disait d’un ton catégorique : « Elle passera tout près dans quelques instants, mais aucune goutte ne sortira de son ventre. » Alors qu’une telle autre, ayant tout juste surgi à l’ouest, bien drapée dans sa blancheur, avait droit à un tout autre jugement de sa part : « Celle-ci, par contre, que la neige a suffisamment alourdie, ne libérera sa charge qu’en s’approchant des montagnes du Djurdjura ! » Parallèlement elle savait aussi, et c’est là l’essentiel, donner lecture de certains signes propres à ceux que la mort était sur le point de frapper à leur porte. Ce savoir à même de troubler les plus grands physiognomonistes, eh bien, elle l’a acquis au tout début de la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’elle a eu à considérer différentes facettes de la mort au sein de sa famille et chez ses voisins directs.

C’est pour cette raison même qu’il lui arrivait de répéter, de temps à autre, dans une langue berbère hautement poétique : la vie restera fade à tout jamais tant que la mort nous guette à tout instant, dans chaque virage ! Pour certains, cette faculté, à la limite du divinatoire, était due au fait qu’elle descendait directement de sa montagne où elle a eu tout le loisir de comptabiliser les faits et gestes de la Faucheuse et de guetter les moindres cassures climatiques sur le tas. D’autres encore l’attribuaient au fait qu’elle fut surtout l’épouse d’un navigateur qui a su comment lui transmettre ses connaissances météorologiques grâce aux histoires qu’il lui racontait dès son retour de la mer Méditerranée, de la Baltique, du Japon et de la côte atlantique des USA. Son jugement donc était catégorique, irréversible, même si elle se trouvait parmi les gens d’expérience en la matière.

Cependant, toute cette virée dans les recoins du ciel et ces plongée et contre-plongée dans les tréfonds de l’âme humaine ne me furent d’aucun secours en ce 31 juillet de l’année 1993. Cet échec, sans aucun doute, revenait au fait que le destin à proprement parler est une espèce de balle qui, une fois tirée, ne revient jamais à son point de départ. De fait, en cette morne et suffocante fin d’après-midi, sept jeunes m’avaient pris d’assaut et l’un d’eux tira une balle à bout portant qui a traversé ma nuque pour sortir du haut de ma joue droite. La deuxième balle, qui devait logiquement m’achever, s’était logée dans la cuisse de mon voisin. Grand Dieu, cela était arrivé dans le quartier qui m’avait vu venir au monde ! J’en suis encore à m’interroger sur le tracé géométrique pris par la balle en partant du côté gauche de ma nuque pour sortir du haut de ma joue droite. L’ex-ministre des Affaires religieuses, le docteur Tidjani Haddam, examinant mon cou, me dit : « Si tu savais le nombre d’organes nobles qui passent par ce canal, le cou, tu n’en reviendrais pas. » Effectivement, je suis encore au summum de mon désarroi. Je ne cesse de lancer des questions tous azimuts sans aucun espoir d’obtenir la moindre réponse édifiante. C’est que la balle avait pris un itinéraire étrange auquel les pontes de la géométrie n’ont pas songé depuis Euclide, en passant par les fils de Beni Chaker, à l’époque de la grande civilisation islamique et jusqu’aux réalisations de la physique quantique de notre temps.

Le médecin traitant, à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja, me dit de son côté : « La balle a traversé la nuque pour sortir du haut de ta joue droite. Et dire que je pensais que c’est le contraire qui s’était produit. » Et mon médecin traitant d’insister encore en me démontrant que la trace de la brûlure était encore nette sur mon cou. Si le contraire s’était produit, la vie se serait arrêtée sur le coup. Sept jeunes, que Dieu leur pardonne, vinrent dans l’intention de me ravir la vie. Ô bonté divine ! Me voilà à reprendre la belle tournure du géographe andalou, Ibn Djoubayr, lorsqu’il a été surpris par un vent violent entre la Corse et la Sardaigne par une nuit du XIIe siècle. Quelques minutes seulement et ma mère s’en fut là pour me calmer : « N’aie pas peur, Merzac ! » Et je jure par Allah qu’en ces terribles instants, je n’ai pas connu ce qu’est la peur face à la mort. Me voici à redire à part moi : il est impossible que la mort, en tant que telle, soit quelque chose de difficile. Allah est miséricordieux et Il a décidé de l’être envers Ses créatures. La peur était alors à des années lumières de ma petite personne et la douleur sournoise avait commencé à faire des siennes, en partant du haut de ma tête jusqu’au bas de ma colonne vertébrale. En me rendant visite à l’hôpital, le premier et le deuxième jours, ma mère se contenta de me lancer un regard interrogateur sans piper mot. C’est qu’elle avait cru dur comme fer les propos des voisines : quiconque a reçu une balle dans la tête perd inévitablement la raison ou une partie de celle-ci ! Mais, au troisième jour, elle changea totalement de cap. Le médecin traitant venait de mettre un point final à tout son désarroi, à toute son anxiété : « Ton fils va bien, grâce à Dieu ! Peu avant l’aube, il m’a demandé de lui donner un livre, n’importe quel livre ! » Effectivement, n’arrivant pas à fermer l’œil en raison de la douleur, je lui avais demandé de redresser le dossier de mon lit et de me mettre entre les mains un livre afin que je puisse continuer la vie. C’est alors qu’elle respira longuement en disant entre ses dents : « Dieu merci, il est sauvé ! » Je me remémorai à cet instant précis ce qu’avait dit une voisine le jour où des balles assassines venaient d’abattre son fils, policier, tout près de son domicile : « J’aurais aimé que sa vie se prolongeât, j’aurais aimé le voir mener ne serait-ce qu’une demi-vie ! »

Tout compte fait, le livre n’était autre chose qu’une espèce d’ambassade secrète entre moi et ma mère. D’aucuns voient la vie dans un mot, dans une rime : ma mère, elle, la voyait dans le livre, n’importe quel livre. Depuis 1948, à l’âge de trois ans, cette relation s’était établie entre moi et le livre par le truchement de ma mère. Dès mon retour de la mosquée du quartier où j’apprenais à réciter le Saint Coran, je me mettais à plat ventre et poursuivais le décryptage des lettres alphabétiques à haute voix. C’est pourquoi, dès que le médecin traitant l’avait mise au courant de la demande que je lui fis à l’aube, elle lança son jugement décisif : « Il est vivant et il n’a pas perdu la raison ! »

Le 31 juillet de chaque année est, assurément, un jour comme les autres jours dans le calendrier des autres êtres humains. Pour moi, il a désormais un goût particulier dans toute ma vie. Je sens pour de vrai que c’est un jour à part où Dieu m’avait créé une deuxième fois et personne, en dehors de ma mère, n’est à même de me comprendre. C’est pour cela qu’à cet âge plus ou moins avancé, je me sens véritablement orphelin. Maintenant, je crains le sifflement des balles, alors qu’auparavant, comme disait le poète, « j’étais dur à cuire ». J’ai peur pour moi-même de moi-même car je me sens d’attaque à rendre la monnaie de la pièce, bien que je n’aime ni ne veuille faire de mal à personne. Quel aurait été mon statut si j’avais voyagé vers l’autre monde avant ma mère ? Aurais-je été en mesure de suivre de près ce beau découpage cinématographique qui la montrait sur le point de mourir ? C’est une scène qui ressemble beaucoup à celle de la mort de sa propre mère, dans les hauteurs de Bougie, en 1964. Celle-ci demanda aux membres de sa famille de la faire sortir vers le large patio de la maison au coucher du soleil, jeta un regard circulaire en direction des crêtes vert foncé puis rendit l’âme. Ma mère, quant à elle, fit, quelques secondes avant son départ définitif, l’interrogation suivante : « Etes-vous tous là ? » Puis elle revint à son Créateur toute bénie, toute satisfaite. Pourquoi ne pas sauver ta peau, me demanda tout bonnement un ami du quartier. La terre d’Allah est vaste ! La terre d’Allah est exiguë en même temps.

Le commissaire de police me dit d’un ton impératif : « Désormais, tu auras deux gardes du corps. » Et moi de lui répondre sans la moindre hésitation : « Si j’obtempérais à cet ordre, eh bien je dirais désormais adieu au Saint Coran, à la tradition du Prophète, à Ernest Hemingway, à Taha Hussein, à Imrou Al Qays, à Saint John Perse, à Derreck Walcott, à Kateb Yacine et à tant d’autres grands hommes de lettres ! » Ma mère est à l’origine du conseil qui devint ma propre devise pour le restant de ma vie. Elle me fixa de son regard et porta son jugement définitif : « Tu pardonnes ou tu portes une arme pour te défendre ! » Je n’avais aucun besoin de me faire expliquer la chose une deuxième fois. C’était une femme qui aimait pardonner, c’est pourquoi, sans retourner la question dans ma tête, j’ai pardonné à ceux qui ont attenté à ma vie. Au mois de juillet de chaque année, je fais automatiquement un retour en arrière pour colmater les brèches en dépit du fait que je ne connusse pas l’état de « non-raison » dans lequel je craignais toujours de tomber. Avec grande douleur et amertume, je me vois poussé vers la remémoration de ceux qui sont tombés sous les balles assassines, écrivains et journalistes, durant les deux dernières décades. Je pleure celui-ci, je plains celui-là, je revois l’image de mon amie, Dahbia la passionaria, qui avait rendu l’âme sans pouvoir revoir son domicile parental au cœur de La Casbah. Ma mère les connaissait un à un du fait que la tragédie, notre tragédie, est unidimensionnelle pour avoir bivouaqué dans les tréfonds de l’âme et dans les recoins du corps de tout un chacun. Et je m’interroge aujourd’hui : « Qui pourra désormais te venir en aide, mon cher Merzac ? Tu te sens à l’image d’une île volcanique s’éloignant de la côte, alors que cette côte n’était autre que ta mère qui a été pour toi le meilleur aide au début comme à la fin... » Parfois, on reçoit, dans l’échappée du temps et de l’espace, une leçon qui, avec le passage des jours, se transforme en un phare dont la lumière circulaire fait éviter à notre embarcation tant de récifs et d’écueils. Me voici, au cœur de ce souvenir si terrible, si insupportable, à apprendre comment lire le ciel et dévisager les hommes, les proches comme les lointains.

C’est ce type de lecture, justement, qui me permet de jeter entre moi et tout ce qui est foncièrement humain un pont solide que je traverse à tout moment ; et c’est lui qui fait que l’ambassade secrète entre ma mère et moi demeure toujours établie après être devenu orphelin. En tout cas, je suis certain que je n’apprendrai jamais rien en dehors de cette secrète diplomatie, même si je devais appartenir à toutes les universités de la terre pour de longues années.

 

Par Merzac Bagtache

http://www.elwatan.com/Secrete-ambassade

Publié dans Economie et société

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article