La domination des banquiers au coeur des états (deuxième partie)

Publié le par Mahi Ahmed

La domination des banquiers au coeur des états (deuxième partie)

 

3-LA DETTE: INSTRUMENT DE DOMINATION DES PAYS RICHES

La dette publique : une opportunité pour les rentiers

L'accroissement de la dette publique en France bénéficie aussi aux actionnaires, aux rentiers (que Keynes qualifiait de parasites) parce qu’ils s’enrichissent grâce à la production concrète des autres acteurs (industrie, agriculture, ouvriers...) et cela simplement parce qu'ils disposent de biens financiers.

La dette des PED: un instrument d'enrichissement des pays industrialisés

Contrairement à ce que l’opinion publique pense généralement, les flux financiers les plus importants vont donc du Sud vers le Nord. C’est finalement les plus pauvres qui aident les plus riches. En 2002, les flux (transfert des ressources (dons et prêt) du Sud vers les Nord représentaient 200 milliards $ en 2002[36]. En 2004, tandis que l'aide publique au développement de l'OCDE pour les PED s'élevait à 78 milliards $, le service de la dette extérieure des PED représentait 374 milliards $ par conséquent, les flux financiers allant du Sud vers le Nord étaient 4,7 fois supérieurs aux flux allant du Nord vers le Sud (Banque Mondiale, 2005)[37] En 2003, l'APD l'élevait à 54 Mds $ et le remboursement à 436 Mds, soit 8 fois plus (Ziegler, 2005)[38].

La dette gérée par la Banque mondiale est parfois illégale

"Au moment de l’indépendance du Gabon en 1960, la Banque Mondiale a transféré à ce pays les dettes précédemment contractées par la France pour la colonisation du Gabon, ce qui est en violation complète des règles du droit international. Depuis, la mainmise des dirigeants français sur l’économie gabonaise ne s’est jamais démentie : Omar Bongo en est avant tout le garant. Une dette constituée dans ces conditions est illégitime et n’a pas à être remboursée" (Toussaint, 2006).

Les narcodollars au service de la dette

Enfin, de nombreux pays considérés comme les bons élèves du FMI et de la Banque Mondiale n'ont vraisemblablement réussi à équilibrer leur économie que grâce à la production et à la vente de la drogue. Concernant la Bolivie par exemple, selon Patrick PIRO «aucun économiste n'est dupe de ce miracle, c'est bien grâce à la coca et à la cocaïne que le pays n'a pas volé en éclat. Le trafic de la drogue a donné au pays des devises nécessaires au paiement de la dette. Il a aussi permis d'éviter une explosion sociale, en offrant des emplois à des dizaines de milliers de chômeurs » (Piro, 1994 : 8)

Les dirigeants des pays de l’OCDE sont informés de cette réalité. Mais le service de la dette reste apparemment prioritaire pour eux, par rapport à la mise en oeuvre de leur déclaration visant à lutter contre le développement du marché de la drogue et à son blanchiment dans des paradis fiscaux.

Une aide (APD) aux pays industrialisés, plutôt qu’aux PED

Boisgallais évalue, entre 1 à 5%, l'aide publique bilatérale qui parvient réellement à la population, le reste partant en direction de construction d'infrastructure destinée à servir nos intérêts. Moins de 1% de l'APD bilatérale est consacrée aux ONG (Boisgallais, 1994)[39].

Selon Politis, le reste de l'aide bilatérale française se répartit globalement ainsi:

- 30 à 40% environ, pour les opérations de rééchelonnement de la dette ou révision des taux d'intérêts et parfois annulation partielle de dette.

- 20 à 25 % pour le salaire des coopérants pour des projets techniques, scientifiques, ou culturels, avec un salaire moyen de 4500 à 23 000 euros par mois. On comptait 3250 coopérants en 2001.

- 15 à 25 % pour la promotion de la francophonie.

- 5 à 10 % pour l'aide financière aux projets pour l'étude et la réalisation d'équipements, d'infrastructure des transnationales françaises.

- 3 % destiné à l'armée, avec l'envoi de professionnels français pour former l'armée locale, la gendarmerie...

- 1 % pour l'aide budgétaire, c'est à dire, les dons versés directement à un Etat, mais le parlement français n'en n’ est jamais informé.

- 1 % pour le soutien au PAS (les plans d'ajustement structurels) de la Banque Mondiale et du FMI ( Politis, 1998)[40].

La COFACE assure les risques des entreprises françaises des entreprises investissant à l'étranger. Elle permet une privatisation des gains et la mutualisation des pertes. Or, 'l'Etat français qui engage chaque année, 9,2 milliards E d'argent public au travers de la COFACE (dont une grande partie de l'APD), a ainsi payé plus de 15 milliards E en 20 ans pour couvrir les déficits de cette agence, sans que personne n'ait vérifié l'efficacité des contrats passés" (Brun, Politis, 1998).

Les dettes de développement : le coût des « éléphants blancs »

« Ce sont des dettes contractées pour réaliser des projets de développement qui ont échoué ou dont les conséquences humaines ou environnementales se sont révélées néfastes à cause d’un manque d’études préalables » (Ramos, 2008 : 108). C'est-à-dire ce que l’on qualifie parfois « d’éléphant blanc », de grand projets qui bénéficient au gouvernement et à l’entreprise privée, mais pas au population. Par exemple, les hopitaux high tech, où l’Etat n’a pas prévu le financement des salaires et de la maintenance et qui sont laissés à l’abandon.

C’est aussi le cas de d’Africa ONE, un projet de 2 milliards de dollars mis en place dans le cadre d’un partenariat AT&T - UIT - opérateurs privés et États africains, qui a complètement échoué, engloutissant des dizaines de millions de dollars. De même, WorldCom, véritable effigie néolibérale devenu premier opérateur mondial en capitalisation boursière et grand prédateur des opérateurs de télécommunications et qui a causé la plus grande faillite de l’histoire des USA et le plus grand détournement financier jamais enregistré, plus de 11 milliards de dollars (Fullsack, février 2005)[41].

Délits d'initiés au service d'opération spéculative sur la dette publique

Dans les années 90, la Fiba, la banque d'Elf (fermée suite au procès Elf) a racheté au rabais les créances du Congo détenues par les banques étrangères, afin de se les faire rembourser par la Caisse congolaise d'amortissement. Après avoir récupéré ces dettes gagées sur pétrole, elle empoche le rabais, une décote de 90, à 95%! (LDC, 2.10.1997)[42]. Grâce à ses appuis au sein de l'Etat Congolais et à "la complicité de toutes les parties prenantes, sur le dos des finances publiques", Elf savait qu'elle pourrait se faire rembourser (Verschave, 2001 : 43).

Les ETN aux commandes des Etats grâce à la gestion de la dette publique

L'été 1994, Lissouba, le président du Congo-B confie à Elf la responsabilité de gérer la dette pétrolière du pays. On observe une totale manque d'indépendance de l'Etat. En effet, Elf devient ainsi à la fois client de l'Etat et gestionnaire de son budget. (Verschave, 2001 : 44). Une entreprise capitaliste privée a ainsi fait main mise sur un Etat.

L’association Survie (2006) a ainsi proposé plusieurs propositions pour démocratiser la coopération française, tel que réaliser un audit sur l’aide publique au développement, contrôler et rendre plus transparente la coopération française et intégrer la société civile dans les politiques bilatérales de coopération.

Conclusion

Ce sont autant le pouvoir et les causes politico-idéologiques que le pouvoir et les causes économiques qui peuvent expliquer les inégalités actuelles mondiales. En particulier, c'est le pouvoir politique des propriétaires des biens économiques (finance et moyens de production), (les capitalistes) qui domine largement le pouvoir politique des dirigeants des pouvoirs publics. Il s'agit de la gouvernance économique, financière, idéologique et de la gouvernance par les pouvoirs publics (nationaux et internationaux).

Le second niveau du pouvoir ou de la gouvernance regroupe la gouvernance par la violence (policière, militaire...), le pouvoir relationnel (les réseaux) et la gouvernance nationaliste (impérialiste).

La dimension illégale vient donc renforcer les carences de la gouvernance non-démocratique, mais reste finalement secondaire au plan quantitatif, même si elle semble largement sous-estimée. De plus, un délit, même petit et rare, commis par un élu du peuple devrait faire réagir les citoyens et les médias. Or, en particulier en France c’est souvent passer sous silence.

Enfin, si le capitalisme économique et politique peut expliquer la situation mondiale actuelle d'inégalité extrême, le libéralisme (avec sa dérégulation) ne vient que le renforcer, en accentuant encore les tendances vers le non respect des règles de certains des élites (la corruption).

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Notes

[1] Sur les pratiques légales et illégales des banquiers et des spéculateurs, lire l’article fort instructif sur le cas Goldman Sachs dans le dérèglement de la finance mondiale des années 30 à 2009. Ils nous montrent comment les banques les plus puissantes se jouent des crises, y contribuent et s’enrichissent ainsi aux dépens de la société. TAIBBI Matt, La grande machine à bulles américaine, Rolling Stone – juillet 2009, http://qc.novopress.info/5887/goldman-sachs-%E2%80%94-la-grande-machine-a-bulles/ 

[2] KROLL Luisa, 3/05/2008, The world's billonaires, Forbes, USA.

[3] EAEF, Collectif Editions Associations d’économie financière, Le rapport moral sur l’argent dans le monde, Paris, 2001.

[4] ODCCP, 2000, OFFICE FOR DRUG CONTROL AND CRIME PRENVENTION, Annual Report, United Nations, Geneva.

[5] ATTAC FRANCE, 2004: paradis fiscal enfer social, Mille et une nuits, Bayard.

[6] ODCCP, 2000, OFFICE FOR DRUG CONTROL AND CRIME PRENVENTION, Annuel Report, United Nations, Geneva.

[7] FOUTOYET Samuel, 2005, Pour en finir avec les paradis fiscaux et judiciaires, Survie.

[8] ROUSSELOT Fabrice, L’écheveau qui vaudrait 15 milliards, Libération, 31/08/1999.

[9] ROUSSELOT Fabrice, Le clan, le parrain, et les 15 milliards de dollars, Libération, 27/08/1999.

[10] ROBERT Denis, Révélation, Les arènes, 2001.

[11] ROUSSELOT Fabrice, L’écheveau qui vaudrait 15 milliards, Libération, 31/08/1999.

[12]SMITH Stephen, Tripatouillages franco-russes pour armer l’Angola, Libération, 11/12/1996. L’implication de Menatep dans l’opération “Dette russe” de Gaydamak est confirmée par Le Canard enchaîné (Un homme bien sous toutes latitudes, 01/10/1997).

[13] LDC, Angola : Une affaire “franco-russe” ?, 30/09/1999.

[14] GATTEGNO Hervé, De Londres, Arcadi Gaydamak défie les juges français, Le Monde, 09/12/2000.

[15] MENDES Pedro Rosa, MILHAZES Jose, Ligaçoes perigosas de Luanda a Russia e ao “Kremlingate” (Liaisons dangereuses de Luanda à la Russie et au “Kremlingate”), Publico du 14/01/2000, in (Verschave, 2001 : 130 et 170).

[16] LDC, France : “Affaires africaines”, 14/12/2000.

[17] Glencore. 3 milliards $ de crédits syndiqués, LdC, 08/06/2000. Comme Paribas, la Dresdner Bank est l’un des pivots du conseil d’administration de Clearstream.

[18] STIGLITZ, Joseph E. 2002, La Grande désillusion, Fayard, Paris, 324 p.

[19] STIGLITZ Joseph, 2003, « le détournement des nouveaux capitalistes russes », Université de Buenos Aires, in Ramos, 2008.

[20] LE MONDE DIPLOMATIQUE, mardi 29 janvier 2008, « Suharto, le dictateur canonisé ».

[21] TOUSSAINT Eric, déc. 2004, « La politique du FMI à l’égard de l’Indonésie de 1947 à 2003 », http://www.cadtm.org/imprimer.php3?id_article=709.

[22] ALLAIS Maurice, 1999, La Crise mondiale d’aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires, Ed. Clément Juglar.

[23] HOLBECQ André-Jacques, DERRUDER Philippe, 2008, La dette publique, une affaire rentable A qui profite le système ? Yves Michel, 157 p.

[24] KENNEDY Magrit, 1996, Libérer l'argent de l'inflation et des taux d'intérêts , Editions Vivez Soleil.

[25] CARMACK Patrick S. J. , The Money Masters: How International Bankers Gained Control of America, 2007.

[26] MONNAIE DE PARIS, Fondation Dosne-Thiers-Institut de France, juillet 2004, « Napoléon, profil de médaille…Profil de communicant », Catalogue de l’exposition, Ed. Monnaie de Paris.

[27] MARSEILLE Jacques, Novembre 2004, « Napoléon, ses batailles économiques », L'Expansion Numéro 691.

[28] WOLFF Jacques, septembre-octobre 1995, «La belle époque du capitalisme », Historia, numéro spécial n°37.

[29] JEFFERSON Thomas, ”Thomas Jefferson à John Taylor, Monticello, 28 Mai 1816”, in Ford, Paul Leicester, Les écrits de Thomas Jefferson. New York: GP Putnam’s Sons, 1892-99, 10 vols.

[30] SEDILLO Georges,1989, Histoire morale et immorale de la monnaie, Ed. Bordas culture, Paris.

[31] L’UIMM a eu à affaire à la justice en décembre 2007, à travers l’ouverture d'une information judiciaire et la mise en examen de son ancien président, Denis Gautier-Sauvagnac, pour abus de confiance. La caisse noire, créer au sein de l’UIMM depuis des générations servait notamment à corrompre certains acteurs clés.

[32] LACROIX-RIZ, 2006, Le Choix de la Défaite, Les élites françaises dans les années 1930, Armand Colin.

[33] ARMSTRONG Alan, MCCONNACHIE Alistair, “The 1998 Bilderberg Meeting”, The Social Creation, Official Journal of the Social Secretariat, juillet-août, 1998.

[34] JENNAR Marc Raoul, "Le gouvernement des lobbies: la gouvernance contre la démocratie", in BALANYA, 2003.

[35] HERMET Guy, "Un régime àa pluralisme limité? A propos de la gouvernance démocratique", Séminaire du 12/13 juin 2003 sur la Gouvernance organisé par l'UNESCO, le Colegio de Mexico et le CERI à Mexico

et http://www.ceri-sciences-po.org .

[36] MINISTERE DE L'INDUSTRIE ET DES FINANCES, 2003, Rapport au Parlement sur les activités du FM
I et de la Banque Mondiale, juillet 2002, juin 2003, Paris.

[37] BANQUE MONDIALE, Global Developpement Finance, 2005.

[38] ZIEGLER Jean, 2005, L'empire de la Honte, Ed. Fayard.

[39] VERSCHAVE François X., BOISGALLAIS Anne Sophie, 1994, L'aide publique au développement, Syros.

[40] BRUN Thierry , Octobre 1998, n°32, "L'aide bilatérale française", Politis.

[41] FULLSACK Jean-Louis, Prepcom 2 de Genève - février 2005 -, in Les télécoms, entre bien public et marchandise, coordonné par BPEM et CSDPTT, coordonné par Djilali Benamrane, Editions Charles Léopold Mayer, Paris, novembre 2005.

[42] LDC, 2.10.1997, "Congo, Le nerf de la guerre".

 

Thierry Brugvin est sociologue, auteur du livre, Les mouvements sociaux face au commerce éthique, Hermès/Lavoisier 2007.

 

 

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