Où va la Russie ? Moscou, à la recherche d’une identité post-soviétique

Publié le par Mahi Ahmed

 

‘’La Russie aura un niveau d’armement tel que personne n’aura

 l’idée de menacer notre pays ou nos alliés.’’(1)

 

D. Medvedev

Président de la Fédération de Russie

10/09/2009

Getty Images

Le président russe Dmitry Medvedev (à droite) et le Premier ministre Vladimir Putin (à gauche)

La fin de la Guerre froide a précipité la chute du communisme soviétique, tombé en 1991, dans les oubliettes libérales de l’histoire. Dans le même temps, cette chute finale a été le point de départ d’une renaissance de la Russie post-communiste, après une phase de transition ‘’libérale’’, particulièrement délicate - sous l’impulsion de B. Eltsine - qui l’a affaiblie et aggravé, in fine, un trouble identitaire.

 

Aujourd’hui, la Russie de D. Medvedev a quasiment achevé sa reconstruction économique et politico-psychologique. Mais sa réémergence comme puissance internationale majeure n’est pas toujours acceptée, notamment par le leadership américain, qui a pris le contrôle de la destinée du monde depuis la lutte implacable contre la menace communiste - perçue comme ‘’l’axe du mal’’ - et, en cela, imposé son unilatéralisme dans la gouvernance mondiale. La lutte Est/Ouest aurait, en quelque sorte, légitimé l’hégémonie internationale de Washington, comme leader incontesté et messianique du monde libre. Par la suite, sous l’impulsion de l’idéologie néo-conservatrice expansionniste de G.W. Bush, elle a entrepris de réhabiliter le ‘’facteur force’’ comme régulateur géopolitique, en réarmant le bras de la justice internationale et en relançant, par ce biais, la course aux armements(2).

 

Face à cette résurgence de l’impérialisme politico-militaire américain et se sentant menacée, Moscou a été contrainte de recentrer son système de défense sur l’arme nucléaire – pour se protéger d’une Otan de plus en plus agressive à sa proche périphérie comme l’a montré, en 1999, le scénario yougoslave avec l’attaque et la déstabilisation d’un Etat souverain. En violant allègrement la résolution 1224 du conseil de sécurité de l’ONU sur l’intégrité territoriale de la Serbie, l’Otan - sous la bienveillance de Washington - montre alors qu’elle est au dessus des lois internationales et que sa capacité d’intervention s’est élargie à l’ancien espace communiste. Et son élargissement programmé est susceptible d’accroitre les tensions avec la Russie, comme le reconnait D. Medvedev : ‘’L'OTAN devrait éviter d'aggraver les relations avec ses voisins. Avant d'admettre de nouveaux membres, il faut étudier les éventuelles conséquences d'une telle décision (…)’’(3) Mais, le plus troublant est de voir, au cœur de l’espace post-soviétique, le maintien d’une forme de conflictualité latente américano-russe issue de la Guerre froide, dans la mesure où la Russie post-communiste reste l’adversaire stratégique privilégié de l’hyper-puissance américaine – et inversement.

 

Dans son essence, la lutte américano-russe pour le leadership politique en Eurasie post-soviétique n’a pas cessé avec l’arrivée d’Obama à la présidence américaine. Cela est implicitement confirmé par Herman Pirchner, président du Conseil américain de politique étrangère, qui reconnait l’existence de tensions, liées au maintien de barrières idéologiques et de pressions américaines sur la politique russe dans les ex-républiques soviétiques. Le 9/09/2009, il admet notamment que ‘’les disputes sur les destinées de l'espace post-soviétique entravent la coopération sur plusieurs questions d'intérêt commun’’(4). Car désormais, Washington doit assumer ses nouvelles responsabilités issues de son avancée en zone post-soviétique permise, à l’origine, par le recul russe. Et cette configuration explique la radicalisation d’une lutte d’influence centrée sur le contrôle d’un espace stratégique.

 

Ainsi, la Russie moderne cherche à retrouver sa place dans le système des relations internationales contre une certaine forme de méfiance, voire d’hostilité de la part du bloc libéral occidental, qui continue à voir en elle l’héritière de la puissance communiste. Et sa montée en puissance fait d’autant plus peur que de facto, elle remet en question l’influence de la puissance américaine en Eurasie post-soviétique – principalement en zones caucasienne et centre-asiatique, où de gros intérêts politiques, militaires et énergétiques sont en jeu. Autrement dit, son retour remet en cause les fondements même du nouvel ordre international libéral, dirigé par Washington et au-delà, menace de multilatéraliser ce dernier. Un enjeu sous-jacent au retour russe est donc le nouveau statut de Moscou sur la scène internationale qui, dans ses grandes lignes, sera fonction de sa capacité à reprendre en main l’espace post-soviétique – autrement dit, à recouvrer une certaine légitimité dans son ancienne zone de domination impériale, que la stratégie américaine visait, jusque là, à éroder.

 

De ce point de vue, il serait opportun de s’interroger sur la capacité de Moscou à se définir une nouvelle identité post-soviétique, intégrant les principales évolutions géopolitiques issues de la faillite du communisme. Et, en définitive, de se poser une question centrale et redondante : où va la Russie ?

 

A la recherche d’un statut post-impérial

 

La disparition de l’URSS (5), le 25 décembre 1991 - avec la démission du premier (et dernier) président soviétique, Mikhaïl Gorbatchev - a provoqué une profonde rupture psychologique, au cœur du peuple russe et de ses élites dirigeantes. La Russie, brusquement, a perdu son statut de superpuissance de la Guerre froide pour devenir une simple puissance régionale, menacée à sa proche périphérie par des Etats politiquement instables, donc potentiellement hostiles. Et ce déclin géopolitique a été d’autant plus douloureux que la puissance russe a été considérablement fragilisée par une politique constante de déstabilisation menée, depuis les années 60, par l’Amérique – sous la houlette de Z. Brzezinski (6). La chute du communisme a été une opportunité pour la puissance américaine de renforcer son monopole de la régulation mondiale et par ce biais, son unilatéralisme armé. Selon la vision américaine, la Russie reste un facteur d’incertitude, donc de menace latente pour le monde – ce qui implique la vigilance de l’Amérique. Dans cet axe, R. Kagan, un des leaders du courant néo-conservateur américain, a confirmé qu’il était ‘’vital d’avoir une Amérique forte, voire toute puissante, pour le monde et surtout, pour l’Europe’’ (7) – notamment, au regard des récentes velléités russes.  La phase post-communiste coïncide donc avec la refondation identitaire d’un nouvel Etat russe contraint de redéfinir ses intérêts nationaux et, à terme, son positionnement sur la scène internationale. Il s’agit alors pour Moscou de passer à une vision moins idéologique des relations internationales et, de façon plus globale, de définir son statut post-impérial

 

Toutefois, l’héritage soviétique continue d’exercer une certaine influence sur l’orientation de la pensée stratégique russe, qui intègre les menaces militaires et politiques d’Etats structurellement opposés à ses intérêts en périphérie post-soviétique et in fine, dotés d’une autre vision du monde. Aujourd’hui, Moscou aspire à la revanche et perçoit sa marginalisation internationale comme une sanction de sa défaite idéologique de la Guerre froide. Car comme l’a rappelé Alexandre Zinoviev, ancien dissident soviétique, la chute du communisme soviétique ‘’est la plus grande victoire de l’Occident’’(8). Et de manière officielle, elle regrette que les ‘’vestiges’’ et le ‘’fardeau du passé’’ continuent de grever ses relations avec l’Occident, principalement avec l’Amérique (9). Estimant avoir trop reculé depuis la transition post-communiste (10), la Russie s’efforce de défendre ses intérêts de puissance eurasienne et d’achever sa restructuration identitaire sur la scène internationale, contre le leadership américain et les prétentions politiques de l’Occident qui reste, selon l’expression d’I. Facon, ‘’une source de menaces récurrentes’’(11). Car en dépit de l’inflexion politique impulsée par le président Obama, accusé par les néo-conservateurs de ‘’trahison idéologique’’(12) - en violant les principes fondamentaux de la politique extérieure américaine - Moscou perçoit une certaine hostilité à son égard et surtout, à son retour comme grande puissance. Dans son essence, cette hostilité inertielle du bloc occidental tend à s’exprimer par l’instrumentalisation de l’Otan comme levier de compression d’un nouvel ‘’impérialisme russe’’. Cette fonction politique de l’Otan est reconnue, sans ambages, par le stratège ‘’réaliste’’ de la Guerre froide, Henry Kissinger : ‘’L’Otan est par définition une alliance militaire, dont l’un des objectifs est de protéger l’Europe contre une Russie qui serait tentée par une nouvelle aventure impériale’’(13).

 

Désormais, la Russie vise à renforcer ses positions dans le monde par une reprise en main de l’espace post-soviétique - dont les Etats sont ses ‘’alliés naturels’’ - et l’insertion de cet espace dans son projet de puissance. Or face à la volonté de Moscou de retrouver son influence perdue, le vice-président américain, J. Biden, a affirmé le 23/07/2009 - en guise d’avertissement - qu’au 21° siècle, ‘’la théorie du partage du monde n’était plus de mise’’, autrement dit, que la Russie devait abandonner ses vieux reflexes impériaux de l’époque communiste (14). Dans son ouvrage, ‘’L’Amérique face au monde’’, Z. Brzezinski est convaincu du maintien de la volonté impériale russe. Il  rappelle que durant les 4 derniers siècles, la ligne directrice de la Russie se résume par ‘’une expansion impériale à partir d’un centre bien défini pour créer un Etat multinational’’(15). Et surtout, il est persuadé que V. Poutine n’a pas ‘’admis l’impossibilité de recréer le vieux système impérial’’(16), illustrant selon lui, ‘’la résistance de l’ordre soviétique’’(17). Pour cette raison, Brzezinski prône le maintien d’une politique de contrôle de la puissance russe et d’érosion de son pouvoir en zones caucasienne et centre-asiatique, que celle-ci s’efforce de préserver, quel qu’en soit le prix. A terme, selon A. de Tinguy,  il s’agit pour Moscou d’utiliser ‘’les moyens dont elle dispose pour essayer de contrôler les évolutions dans l’espace post-soviétique’’(18). Car, avide de réhabiliter une certaine ‘’idée russe’’, Moscou veut désormais apparaitre comme un Etat leader au sein de son espace historique - en dépit de l’activisme politique américain - et surtout, désireux de s’y faire (à nouveau) respecter.

 

Dans ce cadre, la défense des intérêts russes à l’étranger devient une priorité de la politique extérieure, réitérée par le président Medvedev, le 24/07/2009 : ‘’il faut être capable de riposter en cas de difficultés. Parfois de façon très ferme. Mais uniquement si les intérêts de nos concitoyens sont menacés’’(19). Dans sa mise en garde, Medvedev se réfère, de manière implicite, à la crise géorgienne d’Aout 2008, lorsque l’armée russe a dû intervenir pour protéger ses ressortissants d’un véritable massacre. Mais plus globalement, il redoute la répétition  d’un tel scénario en zone post-soviétique. Cela a amené Moscou à revendiquer un droit de regard et d’intervention dans sa sphère d’influence, lorsque ses intérêts vitaux sont menacés. Or, le 27/07/2009, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton dans une interview au Wall Street Journal, a très clairement rappelé à la Russie qu’elle ne devait plus chercher à ‘’imposer sa volonté’’ aux Etats issus de l’ex-URSS, au nom de son rôle passé dans la sphère soviétique – que Moscou viserait, selon elle, à rétablir (20). Dans le même temps, la Russie prône un rééquilibrage des relations internationales qui implique, par essence, son renforcement comme centre d’influence, un rôle plus grand de l’ONU et in fine, une réforme des institutions financières du FMI (Front monétaire international) et de la BM (Banque mondiale), en vue d’accroître l’influence des puissances émergentes du type BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Ce faisant, en revendiquant le retour d’une gouvernance mondiale multipolaire, elle remet de facto en cause l’unilatéralisme américain.

 

L’héritage soviétique

 

 

Tendanciellement, la Russie post-communiste continue à se penser comme puissance mondiale (donc ‘’globale’’) et pour cette raison, s’appuie sur le noyau dur de sa conception stratégique structurée sous le régime soviétique – à partir d’une politique d’influence dans son proche étranger. Thomas Gomart revient sur cet aspect inertiel de la pensée stratégique russe : ‘’Néo-impériale pour les uns, post-impériale pour les autres, la fédération de Russie n’a nullement renoncé à exercer une influence pour promouvoir ses intérêts nationaux. Se pensant et se voulant mondiale, elle englobe désormais son ‘étranger proche’ dans une politique ambitieuse destinée à renforcer ses positions sur la scène internationale’’(21). En outre, dans le prolongement du soviétisme, la Russie moderne - en tant que système social - est caractérisée par un instinct de survie surdimensionné, qui l’a conduit à privilégier les contraintes sécuritaires dans sa politique extérieure. En ce sens, la stratégie russe est emprunte d’une forte inertie soviétique.

 

Le poids du soviétisme dans la structuration de l’identité russe reste sensible, car c’est sous le régime communiste que Moscou a existé en tant que puissance majeure, redoutée et respectée dans le monde. Et c’est principalement sous ce régime que la Russie a été considérée comme puissance égale à l’Amérique et, en cela, capable de faire contre-poids à son pouvoir hégémon (22). Avec justesse, G. Bensimon a ainsi affirmé que ‘’la ligne historique du capitalisme n'a traversé ce pays que sur une période relativement brève, et elle n'y a pas été dominante. Les rapports communistes y sont bien ancrés, le pays est massif, et si sa vocation historique est d'être une puissance mondiale, c'est incontestablement grâce au système communiste qu'elle l'a réalisée’’(23). Jusqu’en 1991, ce rôle spécifique de la Russie communiste a rendu possible une forme d’équilibre des puissances, structurellement opposées dans une implacable lutte Est/Ouest, mais neutralisées selon une logique de dissuasion nucléaire ‘’no first use’’ – rendant impossible toute première frappe. Car toute amorce de conflit nucléaire serait suicidaire, donc irrationnelle. Cela a été souligné par M. Gorbatchev : ‘’La guerre nucléaire est insensée ; elle est irrationnelle. Il n’y aurait ni vainqueurs, ni vaincus dans un conflit nucléaire généralisé : la civilisation mondiale périrait inévitablement. Ce serait un suicide (…)’’ (24). Arkadi Brich, directeur scientifique d'honneur de l'Institut russe d'automatique, qui a participé à la création de la bombe nucléaire soviétique, est persuadé que l’existence de cette dernière a permis d’éviter une troisième guerre mondiale, inaugurant en quelque sorte une forme de ‘’paix froide’(25). Et en ce sens, la Guerre froide a eu une fonction régulatrice implicite dans la stabilité mondiale, empêchant l’émergence de micro-conflits potentiellement menaçants pour cette dernière. Une paix idéologique, en quelque sorte.

 

De ce point de vue, la fin de la Guerre froide est une variable explicative majeure de l’instabilité géopolitique actuelle, doublement nourrie par la montée des revendications ethno-religieuses et par le retour des mouvements nationalistes – notamment en Eurasie post-communiste. Car cet équilibre (nucléaire) de la terreur - entre l’Est et l’Ouest - surdéterminé par l’idéologie, aurait de facto agit comme un verrou sur les tensions potentielles. La spécificité de ce contexte géopolitique explique, dans le cas soviétique, la primauté de la politique extérieure sur la politique intérieure (26), dans la mesure où cette dernière est totalement subordonnée à l’impératif de survie idéologique d’un régime structurellement menacé – et encerclé – par le bloc occidental. Gorbatchev, dans son ouvrage-référence, ‘’Perestroïka’’, rappelle cette méfiance naturelle de la Russie face à la puissance militaire de l’Occident : ‘’Nous ne pouvons oublier qu’avant l’ère nucléaire, l’occident a plus d’une fois opéré des incursions sur notre territoire. Et le fait que toutes les manœuvres militaires de l’Otan comportent invariablement des scénarios offensifs envers nous n’est t’il pas en soi éloquent ?’’ (27). Or depuis la transition post-communiste,  la stratégie américaine – sous la direction des Bush, père et fils – a réactivé les vieux ‘’reflexes’’ soviétiques de l’élite dirigeante russe et consolidé, selon J.P. Romer ‘’un sentiment autrement plus profond et permanent chez les russes : celui de l’encerclement par les puissances potentiellement hostiles, qui a constitué une constante dans l’histoire de la Russie.’’(28) La peur de la menace extérieure est donc profondément ancrée dans l’inconscient russe et par ce biais, dans la rationalité décisionnelle de l’élite dirigeante. En ce sens, l’expansion impériale russe - initiée sous le tsarisme - a une visée fondamentalement défensive, destinée à créer une zone-tampon et relayée, plus tard, par l’idéologie soviétique.

 

Un trait systémique du communisme soviétique est sa vocation à étendre son idéologie messianique à l’échelle planétaire, comme l’a rappelé Lilly Marcou : ‘’Le communisme, phénomène planétaire qui se confond avec le XX° siècle par sa présence prédominante sur toutes les scènes politiques, fut avant tout une idéologie à vocation internationaliste, soutenue par un mouvement mondial institutionnellement structuré.’’(29) Dans le cas de l’URSS, cette expansion - qui répond à un véritable besoin organique - visait aussi la création d’une zone d’influence fiable en vue de stabiliser sa domination dans son espace idéologique. Selon Alexandre Zinoviev, cette tendance organique expliquerait pourquoi l’immense Union soviétique - au nom de sa légitimité idéologique - a constitué ‘’après 1945, une grande zone d’influence en Europe de l’Est, modelant à son image cette partie du continent’’.(30) Et une implication de cette prégnance de l’idéologie dans la société soviétique et la constitution de son empire a été de fonder la priorité de son identité internationale sur son identité nationale. En dernière instance, cela explique que la question nationale - et identitaire - en Russie ait été occultée par le rôle historique d’une puissance idéologique globale, revendiquant le leadership mondial. Et cela, au nom de son combat d’avant-garde pour la libération des peuples, car pour reprendre J.F. Soulet, les dirigeants communistes s’étaient auto-proclamés ‘’hérauts d’une idéologie intrinsèquement anti-libérale et libératrice’’(31).

 

Ainsi, l’héritage soviétique est énorme. Non seulement il a influencé et ‘’éduqué’’ la mentalité russe dans l’esprit d’une ‘’citadelle assiégée’’, mais il a orienté la politique étrangère russe (en phase soviétique, puis fédérale à partir de 1992) contre un ennemi latent et politiquement opposé, la surpuissante Amérique – symbole supérieur de l’impérialisme, ‘’stade suprême du capitalisme’’ selon l’expression de Lénine (32). Et au-delà, la prégnance d’une idéologie soviétique universaliste - axée sur une mission mondiale - s’est imposée à toute conscience nationale et à terme, a fini par structurer un ordre social nouveau, lui-même générateur d’un homme nouveau : ‘’l’homo-soviéticus’’(33). Dés 1965, Che Guevara affirmait que ‘’Pour construire le communisme (…), il faut construire ‘l’homme nouveau’ ‘’ (34). Celui-ci, théoriquement soumis aux normes de l’idéologie communiste, a pour principale mission d’étendre cette dernière à la planète entière, au détriment de l’idéologie libérale qui exerce sur elle une menace permanente. Cette pression idéologique – et militaire – est une constante de la Guerre froide, forme de guerre latente entre deux ordres sociaux avides d’afficher leur supériorité. En définitive, la survie de l’ordre social soviétique a transformé la contrainte de sécurité extérieure en une véritable obsession pour les dirigeants russes.

 

Sous le régime soviétique, Moscou a structuré une zone de domination idéologique, jouant un rôle sécuritaire indéniable et s’étendant à l’Est européen. Mais dés 1989, la perte des alliés est-européens - qui préfigure celle des républiques soviétiques en 1991- tend à réduire de manière radicale cette zone d’influence impériale. Cela a justifié la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI), à travers laquelle la Russie a essayé de préserver une forme d’influence politique (et économique) à sa périphérie sud, associée à une fonction stratégique (et protectrice) vitale. Désormais, comme le souligne sa doctrine stratégique, la CEI fait partie de ses ‘’intérêts vitaux’’ (dont nationaux) et surtout, de son espace potentiel d’intervention. Autrement dit - dans la continuité soviétique - elle reste la ‘’chasse gardée’’ de la Russie post-communiste et en conséquence, la première priorité de sa politique étrangère. Cette priorité a été explicitement précisée par la nouvelle orientation stratégique de Moscou, amorcée à la fin des années 1990, d’abord sous l’impulsion de E. Primakov - ministre des affaires étrangères de 1996 à 1998, puis premier ministre de 1998 à 1999 - et ensuite, sous celle de V. Poutine : ‘’Les intérêts nationaux de la Russie résident dans la protection de son indépendance, de sa souveraineté, de son intégrité d’Etat et territoriale, dans la prévention d’une agression militaire contre la Russie et de ses alliés (de la CEI : jg)’’ (35).

 

En 2009, la nouvelle doctrine militaire de Moscou a confirmé ce statut central de la CEI dans sa stratégie de puissance et de recomposition identitaire issue de la phase post-communiste. Et de manière globale, l’efficacité de la politique russe en zone post-soviétique (CEI) déterminera son futur statut international, dans la mesure où un contrôle renforcé de la CEI pourrait être utilisé par Moscou comme levier de son pouvoir dans les instituions multilatérales et par ce biais, de son influence dans la gouvernance mondiale. Cela est mentionné par Anne de Tinguy : ‘’L’avenir de la Russie, de ses positions dans le monde et de son projet de puissance se joue en partie dans l’espace post-soviétique.’’ (36) Or l’espace de la CEI est aujourd’hui au cœur d’une lutte d’influence avec l’Amérique, avide d’affaiblir la puissance russe, dans l’optique finale de contrôler le cœur stratégique de l’Eurasie. Autrement dit, la conflictualité bipolaire de la Guerre froide – sous des formes certes réactualisées – tend à perdurer en Eurasie post-communiste.

 

La douloureuse transition

 

Au lendemain de l’implosion de l’URSS, la Russie a connu une transition politique particulièrement difficile, grevée par la désagrégation et le retrait de l’Etat qui a affaibli la cohésion sociale – via le développement de la précarité économique et des inégalités – et favorisé l’extrémisme religieux, qui tend aujourd’hui à fragiliser (principalement) le Caucase nord (37). Début 2000, rapporte V. Fedorovski, 40% de la population vivait au dessous du seuil de pauvreté (38) (contre 12,4 % en 2009, suite à la politique sociale de Poutine (39). En effet, dans un pays naguère socialiste, ‘’où l’Etat se confondait avec le Parti unique, la désétatisation consécutive à la chute de l’ancien régime n’a fait qu’affaiblir le seul rempart qui aurait pu défendre les plus faibles’’.(40) Sous le régime soviétique, l’Etat-parti était le ciment social de la société russe, garant de son unité. Et cette transition vers l’économie de marché fut d’autant plus douloureuse pour Moscou, qu’elle l’a radicalement appauvrie et marginalisée sur la scène mondiale. La politique de réforme ultralibérale alors adoptée par Eltsine en vue de l’intégration de la Russie à l’économie mondiale a été perçue, par les citoyens russes, comme une trahison et comme une soumission totale au diktat américain. Désireuse d’obtenir des crédits et la coopération d’experts américains, la Russie de Eltsine s’est alors ‘’couchée’’ devant l’Occident et en définitive, favorisé la progression de la puissance américaine en Eurasie. L’objectif clé de la réforme était de désétatiser et de déréglementer l’économie russe en vue de faire émerger le marché. Mais un autre objectif (latent) de la réforme était d’étendre l’idéologie libérale à l’Eurasie post-soviétique, pour repousser la Russie et mieux défendre les intérêts vitaux de l’Amérique, dans le cadre d’un ordre international idéologiquement orienté. Ainsi, R. Kagan a reconnu que ‘’dans la mesure où ils croient à la puissance, les américains pensent que celle-ci doit servir à promouvoir les principes d’une civilisation libérale et d’un ordre mondial libéral’’ (41). Au final, cette ‘’thérapie de choc’’, proposée par J. Sachs et appliquée à la lettre par des bureaucrates incompétents et déconnectés de la réalité locale, s’est révélée totalement inadaptée aux conditions socio-économiques de la Russie, structurellement imprégnée de la culture soviétique. D’autant plus que cette reforme a été appliquée selon un mode de décision en ‘’vase clôt’’. Et au regard de son impact sur le tissu socio-économique russe, elle a été déstructurante. Suprême incompétence.

 

Associée à une ‘’décroissance économique ‘’ - croissance négative de 1994 à 1998 (42) - la perte du statut de grande puissance a été douloureusement ressentie. Comme le note A. de Tinguy, la Russie ‘’éprouvait (…) le sentiment d’avoir été humiliée sur la scène internationale. Le pays a développé une très forte nostalgie de la puissance perdue. Il considérait que la reconnaissance internationale qu’il avait eue avait disparu. La société était en quête d’ordre (…)’’ (43). Ce contexte de crise a crée, de facto,  un terreau favorable au retour du mythe stalinien du complot occidental. La politique du Consensus de Washington a été suspectée de vouloir maintenir la Russie dans un état de sous-développement relatif pour in fine, l’empêcher de se renforcer et de revenir sur la scène internationale, en tant que puissance concurrente de l’Etat américain. Au passage, on remarquera que la stratégie d’épuisement de l’économie soviétique - via la course au surarmement et l’IDS (44) - conduite au début des années 80 par R. Reagan, poursuivait le même objectif : affaiblir les bases économiques de la puissance russe pour éroder son pouvoir géopolitique et, à terme, la déstabiliser. Cette volonté d’accélérer la chute de la Russie est une constante de la stratégie occidentale sur long terme qui, dans un premier temps – durant la Guerre froide – a été justifiée par la lutte contre le communisme : ‘’La catastrophe russe a été voulue et programmée ici, en Occident’’, a reconnu A. Zinoviev (45). Dans son essence, cette régression statutaire de Moscou sur le plan international a coïncidé avec une politique occidentale globalement hostile et nuisant aux intérêts russes - comme l’attestent les manœuvres douteuses de l’Otan dans l’étranger proche de la Russie (dans le cadre du ‘’Partenariat pour la paix’’) (46)  et, en avril 1999, le bombardement meurtrier de l’ex-Yougoslavie (sans accord du Conseil de sécurité de l’ONU) dont une suite logique a été l’indépendance illégale du Kossovo, le 17 février 2008. Mais le plus inquiétant est que cette manipulation occidentale a réactivé l’idée d’une ‘’grande Albanie’’.

 

Ce renforcement de l’Otan en Eurasie post-soviétique s’est exprimé par sa globalisation, impliquant d’abord son expansion vers l’Est – ce qui a conduit S. Lavrov, chef de la diplomatie russe, à s’interroger sur sa fonction sécuritaire en Europe : ‘’Je ne crois pas que cette résolution des questions liées à l’expansion de l’Otan vers l’Est puisse contribuer au renforcement de la sécurité européenne (…)’’.(47) Mais ce qui inquiète le plus Moscou est l’extension de l’Otan aux ex-républiques soviétiques - dont les prochaines cibles sont la Géorgie et l’Ukraine, qui appartiennent à son étranger ‘’très’’ proche. Récemment, J. Biden, en visite en Ukraine, a confirmé le soutien américain à la volonté de ces dernières d’intégrer l’Otan, s’opposant en cela ouvertement à la position russe. Et le 21/07/2007, J. Biden a visé implicitement la Russie en s’adressant aux ukrainiens : ‘’Personne n’est en droit de vous dicter quelle alliance rejoindre’’ (48). En d’autres termes, Moscou doit abandonner ses anciennes pratiques impériales en zone post-soviétique et renoncer définitivement à toute idée d’ingérence dans les affaires intérieures d’Etats (désormais) souverains. Un peu plus tard, lors de son séjour en Géorgie, J. Biden a réaffirmé que ‘’Nous (les américains : jg) soutenons entièrement le désir de la Géorgie d'intégrer l'Alliance atlantique et continuerons de l'aider à se mettre au niveau des normes requises’’(49). Dans le même temps, Washington a accueilli favorablement la demande d’aide militaire de la Géorgie, qui continue à voir la Russie comme un ‘’ennemi mortel’’. Dans l’optique d’adapter la Géorgie aux normes de l’Otan, Washington a promis de coopérer avec elle ‘’pour maintenir ses forces armées, l’aider à s’entraîner et à s’organiser’’(50). Aujourd’hui, la Géorgie - qui continue ses provocations à l’égard de Moscou - reçoit l’aide américaine par habitant la plus importante au monde, selon le propre aveu de J. Biden. Et ce dernier a réitéré la position américaine sur la nécessité de respecter l’intégrité territoriale de la Géorgie - alors que celle de l’ex-Yougoslavie a été objectivement violée - tout en demandant in fine à Moscou de revenir sur sa reconnaissance de l’indépendance des deux républiques séparatistes géorgiennes d’Ossétie du sud et d’Abkhazie. En réponse, le 26/08/09, V. Poutine a affirmé que cette reconnaissance était ‘’irrévocable’’ et qu’il ne tolérera ‘’aucune tentative de revanche, ni de nouvelles aventures militaires dans la région’’ (51). En conséquence, Moscou n’a à recevoir de leçons de morale de personne, et encore moins d’une Géorgie vindicative et allègrement soutenue par Washington. Inutile gifle.

 

Cette configuration géopolitique a alors renforcé en Russie (en proie à des crises nationalistes et séparatistes) la peur d’une agression militaire de l’Otan, au nom d’un devoir d’ingérence humanitaire ou du droit des peuples à disposer d’eux même, voire de principes démocratiques à géométrie variable – comme dans le cas de l’ex-Yougoslavie et de l’Irak. Certains dirigeants russes ont même pensé que seule la détention de l’arme nucléaire avait empêché la reproduction d’un tel scénario en zone post-soviétique, s’insérant dans une stratégie plus globale de ‘’guerre préventive’’(52) contre le terrorisme, inaugurée par le Pentagone dans les années 2000 et destinée à neutraliser les menaces potentielles – au mépris du droit international. H. Kissinger a  reconnu, à propos de la guerre en Irak, qu’il s’agissait de faire comprendre ‘’au reste du monde, que notre première guerre préventive nous a été imposée par les faits et que nous cherchons à servir la cause du monde, et pas seulement nos propres intérêts’’(53). De manière globale, le déclin géopolitique de la Russie post-communiste, ajouté à son état de délabrement économique, social et psychologique – provoqué par l’inefficacité structurelle des réformes – a fait le nid d’un nationalisme anti-occidental, surtout anti-américain. A l’époque, l’impression du citoyen russe est de payer, à travers la crise systémique, la défaite symbolique de la Guerre froide. Ultime humiliation.

 

L’impression dominante a été alors que les intérêts nationaux russes - dont les actifs économiques et industriels -  avaient été bradés dans le cadre d’une douteuse procédure de privatisation profitant d’une part, aux entrepreneurs étrangers et d’autre part, aux oligarques russes. Mais le plus scandaleux dans cette ruine morale et économique de la Russie a été d’assister - sous la bienveillance d’Eltsine - à la naissance d’une véritable nomenklatura capitaliste, infiltrant le pouvoir central et qualifiée par L. Marcou de bourgeoisie moderne ‘’compradoro-mafieuse’’ (54). A cela s’est ajouté un recul territorial spectaculaire, enlevant à l’Empire russe des espaces stratégiques ou politiquement importants - porteurs des racines européennes de la Russie - tels que les ex-républiques de Biélorussie, de Géorgie et d’Ukraine. Cette rupture géopolitique, en réactivant le ‘’spectre du séparatisme régional’’ (55) - par ailleurs encouragé par la main insidieuse de Washington - conditionne le caractère instable de la transition russe post-communiste.

 

Dans ses grandes lignes, cette instabilité de la transition a été renforcée par le déclin du surpuissant complexe militaro-industriel, principal levier de la croissance économique russe depuis la période soviétique. Mais surtout, ce déclin a, de facto, précipité celui de l’armée russe. Et en raison d’une compression abyssale du budget militaire (56), souhaitée par Washington, l’armée russe vieillissante a été laissée à elle-même et sa capacité de défense – dont nucléaire – a été considérablement réduite. Cette marginalisation de la composante militaire (aggravée par l’absence d’investissement) a contribué à nuire à l’image internationale de l’Etat russe, ancienne superpuissance de la Guerre froide et partageant avec l’Amérique, le leadership idéologique mondial. D’autant plus que la puissance militaire est un élément clé du statut géopolitique de la Russie et, dans le même temps, le symbole historique d’un Etat fort. Autrement dit, l’armée est un vecteur à la fois structurant de l’identité nationale russe et garant de la stabilité politique du régime. Et en définitive, ce déclin international de la Russie eltsinienne a été favorisé par l’absence d’une réelle politique étrangère, c'est-à-dire indépendante et déconnectée de l’influence de Washington – et, en rupture avec la tradition soviétique, incapable de s’appuyer sur le levier militaire.(à suivre)

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