Pour une refondation méta/structurelle (suite)

Publié le par Mahi Ahmed

Pour une refondation méta/structurelle

Suite

 

● L’hégémonie dans la genèse et dans l’histoire de la modernité. Pour démêler tous ces fils, il faudrait, une fois reconnue cette double configuration, « structurelle », au sein de l’État-nation, et « systémique », au sein du système-monde, reprendre l’histoire moderne à partir de ses commencements. Apparaît alors, dans un nouveau discours d’hégémonie, une potentialité révolutionnaire qui monte en puissance contre l’ancien monde. Elle produit depuis la Florence renaissante, ses intellectuels. Au siècle des Lumières, l’hégémonie moderne commence à pénétrer et à travailler l’ensemble du corps social au point que les institutions prémodernes, fondées sur l’inégalité de statut, commencent à vaciller.

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Au regard de la bipolarité qui ne fait encore que s’esquisser, la matrice sociale dominante, et donc aussi l’hégémonie, est encore relativement indifférenciée. Ce qu’on appelle alors « libéralisme » comporte aussi parfois tout autant, associé à « l’État de police », le souci d’organisation sociale et de « sécurité » universelle qui sera celui de la « social-démocratie [18] ». Les révolutions qui suivent, au XIXe siècle, la voie de la Révolution française sont de grands mouvements populaires sous l’égide d’une bourgeoisie dont les intellectuels demeurent encore souvent relativement ambivalents. S’y dessinent déjà la droite et la gauche, mais l’une et l’autre se trouvent encore étroitement mêlées dans le combat contre l’ancien monde [19].

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Dans les révolutions du XXe siècle, la classe fondamentale est encore plus profondément engagée - généralement, du moins, car il y eut aussi des révolutions d’en haut, « passives » comme dit Gramsci -, mais cette fois, sous l’égide du pôle hégémonique de la compétence. Tel est, me semble-t-il, leur point commun. Turquie, URSS, Chine, Inde, Amérique latine, tiers-monde. Cette seconde génération de révolutions, héritière du mouvement ouvrier (là, du moins, où il existait), en même temps que de luttes anti-impérialistes aussi anciennes que l’invasion coloniale, est ancrée dans les périphéries. L’importance qu’y a prise le « pôle organisationnel » est, me semble-t-il, à référer à plusieurs facteurs. À la tradition, née en Europe pour les raisons que l’on a vues et reprise ailleurs pour les mêmes raisons, d’une alliance stratégique de la classe fondamentale avec les compétents. Au fait, aussi, que la colonisation a le plus souvent monopolisé la sphère du marché capitaliste, laissant aux « élites » locales la seule voie administrative de promotion, notamment au sein de ses armées. Enfin, ultérieurement, à l’essor général de ce pôle à cette époque dans le contexte mondial de la révolution managériale, qui était du reste de nature à contribuer à la popularisation d’une certaine idée de « socialisme [20] ».

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Au terme de cheminements divers, à travers des péripéties plus ou moins dramatiques, l’ensemble des sociétés humaines se retrouve aujourd’hui, au-delà des expériences collectivistes, au-delà des situations coloniales, plus ou moins, et quoique fort inégalement, dans les conditions formelles de l’État-nation, celles que définit la configuration structurelle de classe typique de la « forme moderne de société ». À ce détail près que la réalité de l’État-nation, qui s’estompe en périphérie, tend à se retraduire sur des espaces plus larges, tandis que le rapport systémique (impérialiste) en vient à jouer un rôle de plus en plus prépondérant. Et c’est, me semble-t-il, dans ce contexte qu’émerge, au lointain horizon, une forme « État-monde », non pas comme une utopie, mais derrière notre dos comme une réalité structurelle ultime, intimement mêlée, dans un rapport pervers, à la forme du système-monde, centre/périphéries, ou Nord/Sud. Dans ce contexte, c’est un nouvel universel qui voit le jour : la question moderne de l’hégémonie à son stade ultime. Et il reste à savoir quelle sorte d’intellectuel on attend à cette heure.

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● Marx comme intellectuel et la question du communisme. Dans ce contexte, on ne peut pas ne pas revenir sur la figure de Marx comme « grand intellectuel », représentatif des XIXe et XXe siècles. Grand stratège de l’union en bas et, par ses silences - car c’est contre la propriété qu’il concentre ses traits - autant que par la logique de son analyse, de l’alliance de la classe fondamentale au pôle des compétents. Intellectuel « organique » de la classe fondamentale sans doute, à laquelle il fournit des éléments essentiels d’analyse et de stratégie. Mais aussi intellectuel encore ancré dans le pôle organisationnel à partir duquel il pense la transformation révolutionnaire du monde moderne comme un processus conduisant de l’ordre marchand, celui du pouvoir des propriétaires, à l’organisation concertée. Il conçoit celle-ci, une fois délivrée de la propriété, comme la forme même dans laquelle l’égalité et la transparence discursive se font prévaloir. Identifiant « l’association des travailleurs » et la forme organisée de la coordination sociale de la production, il combat la bureaucratie comme une pathologie, mais l’ignore comme facteur de classe. Il ouvre la voie aux grands mouvements d’émancipation et aux grandes utopies du XXe siècle, sur lesquelles pèse encore pourtant le poids de la « compétence ». Il exemplifie d’avance la radicalité de l’intellectualité du communisme classique, mais aussi quelque peu ses limites.

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Le travail théorique de Marx fournit de multiples stimulations qui peuvent nous aider à dépasser ces limites. Mais il n’en produit pas le concept. Il faut désormais commencer à aller avec lui au-delà de lui [21], et aussi contre lui. Si l’on désigne sous le nom de communisme l’horizon qui s’ouvre à partir de la lutte universelle de la classe fondamentale, nul doute pourtant que l’intellectuel multiforme qu’il requiert est déjà à l’œuvre. Tout autour de nous. ●

Notes

[1]

Cf. Théorie générale, PUF, 1999, et Explication et Reconstruction du Capital, PUF, 2004. Ainsi que Philosophie politique de l’Altermondialisation, en préparation.

[2]

Raisons présentes, p. 239-244, cf.aussi p. 164-167, ainsi que Les Règles de l’art, p. 459-473, La Noblesse d’État, p. 548-559 et Leçon sur la Leçon, passim. Pour la critique de cette approche, je me permets de renvoyer à mon article « L’universel comme fin et comme commencement », Actuel Marx, n° 20, Autour de Pierre Bourdieu, PUF, 1996.

[3]

Il Pensiero politico di Gramsci, Edizioni Unipoli, Milan, 2006, p. 101.

[4]

Jacques Texier, dans sa polémique avec N. Bobbio, en 1967, avait justement souligné le caractère central de ce concept dans la théorisa-tion de Gramsci.

[5]

Sentieri gramsciani, Carocci, Roma, 2006, p. 35.

[6]

Cf. Frédérique Matonti, « Arts, culture et intellectuels de gauche au XXe siècle », in J.-J. Becker et G. Candar, Histoire des Gauches en France, La Découverte, 2004, tome 2, p. 684 et suivantes.

[7]

Cf. Michel Vovelle, « La gauche et les Lumières », ibid., tome 1, p. 37.

[8]

Par « méta/structure », j’entends la relation dialectique entre la « métastructure » et la structure de classe dans la forme moderne de société. La métastructure est le présupposé de « libertégalité »-rationalité posé par la structure, qui ne la pose cependant jamais que sous une forme amphibologique témoignant que dans le rapport de classes elle s’est toujours déjà « retournée en son contraire ». La métastructure présente, dans leurs relations dialectiques, deux pôles, celui de l’« interindividualité » (de chacun à chacun) et celui de la « centricité » (entre tous), selon deux faces, celle de l’entendement économique et celle de la raison juridico-politique. La bipolarité métastructurelle détermine le caractère bipolaire de la classe dominante. Pour l’explication de ce corps de concepts, je ne puis que renvoyer aux ouvrages indiqués à la note 1 ci-dessus, et aux nombreux articles que l’on trouvera sur mon site http://perso.wanadoo.fr/jacques.bidet.

[9]

Cf. Théorie générale, et surtout Explication et Reconstruction du Capital, dont c’est l’objet. J’y reconsidère point par point tout l’édifice théorique de Marx, en montrant qu’il doit être reconstruit sur la base de ces deux pôles, le marché et l’organisation. Je propose donc un nouvel exposé, qui commence sur cette base bipolaire, et va jusqu’aux conclusions ultimes de cette considération, à l’inverse de la démarche marxienne, qui reste malgré tout logico-historique, c’est-à-dire téléologique, prenant, en sous-main de la forme « logique » d’exposé, celle du « grand récit » qui nous conduit de l’un à l’autre pôle.

[10]

Je m’en explique dans un article consacré à la culture politique moderne selon Foucault : « Foucault et le néolibéralisme. Rationalité, révolution, résistance », Actuel Marx, n° 40, PUF, 2006.

[11]

Pour l’ensemble de ces concepts, cf. mon livre Théorie générale, PUF, 1999.

[12]

Ensemble de ceux dont le travail est exploité à travers le rapport de classes spécifiquement moderne, formant des fractions distinctes, selon qu’y prédomine le marché (paysans, artisans, etc.), l’organisation (salariés du public), ou que les deux facteurs s’y conjuguent plus étroitement (salariés du privé). Ils forment une seule classe, que je désigne comme « la classe fondamentale ».

[13]

Pour un exposé argumenté, cf. Explication et Reconstruction du Capital, op. cit., p. 219-252.

[14]

Du côté des historiens, on trouvera chez Maurice Agulhon, qui campe le triple « droite/gauche/Révolution » (versus droite/gauche) comme la configuration typique de la lutte des classes en France, une corroboration de l’analyse méta/structurelle ici proposée. Cf. son Introduction à Histoire des Gauches en France, op. cit., tome 1, p. 23-33.

[15]

Cf. le travail que toute une école a réalisé, à la suite de Koselleck, sous le nom d’« Histoire des concepts ». Notamment, chez les historiens français, autour de la Révolution française. Entre autres, Jacques Guilhaumou, L’Avènement des porte-parole de la République (1789-1790), Presses universitaires de Septentrion, 1998.

[16]

C’est François Fejtö qui rapporte comment Sartre assume encore cette position après l’intervention soviétique en Hongrie en 1956. Cf. Le Monde, 7 octobre 2006, supplément « Livres », p. 7.

[17]

On retrouve ici une « hégémonie » au sens vulgaire. C’est d’abord celle de la puissance impérialiste centrale sur les puissances secondaires, qui en attendent les meilleures conditions d’un partage de la domination planétaire. Les concepts du système-monde ne peuvent pas être les mêmes que ceux de l’État-nation.

[18]

Ce qui se trouve désigné comme le « libéralisme » au XVIIIe siècle, par exemple dans les livres que Foucault lui consacre, concerne, tout autant que l’ordre du marché, l’organisation concertée d’une grande part de l’existence sociale. Et l’on voit aussi, un « contrat social mondial social-démocrate », fort typique de cette « gauche » mondiale, se désigner équivalemment comme un « libéralisme encadré ». Cf. David Held,Un nouveau Contrat mondial. Pour une gouvernance social-démocrate, Sciences-Po, Les Presses, 2005, p. 54.

[19]

Michel Vovelle, ibid., p. 50-61.

[20]

Sur ces questions encore, cf. les analyses de Gérard Duménil, et ses travaux en collaboration avec Dominique Lévy.

[21]

Toni Negri, à mon sens, ne pense pas assez avec lui pour aller au-delà de lui, ni contre lui. Sa recherche, qui prend les choses à partir de la classe fondamentale, est cependant singulièrement stimulante.

 

 

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