Quel théâtre voulons-nous ?

Publié le par Mahi Ahmed

Quel théâtre voulons-nous ?

 

Permettez-moi d’apporter une contribution, aussi modeste soit-elle, au débat sur le théâtre en Algérie. Si on veut parler d’une crise que vit le théâtre algérien et si on fait un procès d’intention du théâtre étatique en Algérie, Il faudrait revenir à la source du problème. L’Etat n’a pas pris au sérieux l’activité théâtrale et a laissé faire dans le sous-développement. Il pratiquait une sorte de politique sociale. Le collectif dominait. C’était une culture ambiante à l’époque. L’individu n’avait pas sa place, il était exclu tout simplement. Il n’avait aucune chance de s’épanouir loin du collectif. Le moi n’existait pas. Ces mêmes pratiques sévissent aujourd’hui, encore, et ont donné naissance à un rouleau compresseur clanique pour s’approprier l’espace culturel en Algérie, et ce même clan n’a cessé, dans un passé pas lointain, de dénoncer la marginalisation des artistes… On assiste à une sorte de chasse aux sorcières. Le théâtre public a été enfanté par le théâtre amateur, et c’est ce dernier, à mon humble avis, qui le maintient dans sa léthargie et l’empêche d’aller de l’avant. Beaucoup sont venus par militantisme, par accident. Cela a engendré la médiocrité. Il n’y avait pas de règles.

Les amateurs travaillaient souvent à des créations collectives, sans pour autant avoir ni maîtrise de l’écriture dramaturgique, ni culture générale, ni une vraie formation, etc. Beaucoup avaient plus de culture politique qu’artistique. D’autres s’adonnaient à du plagiat pour monter un spectacle. Certains faisaient dans l’animation et croyaient faire de la création théâtrale. Ce genre de pratique était préjudiciable, voire néfaste à l’élan créateur. Au niveau local, certains responsables d’institutions culturelles, de par leur complaisance ou ignorance, encouragent ce genre de pratique qui nuit à la pratique théâtrale. C’est vrai que le théâtre amateur a fait éclore des individualités. Mais combien sont-elles ? Combien sont-ils ceux qui ont rejoint le théâtre étatique pour exercer le métier de comédien sans une formation académique ? Pouvaient-ils sans une réelle prise en charge, sans encadrement, aider le théâtre à se mettre debout ? Est-ce qu’on s’est posé la question de savoir combien de gens ont fait du théâtre et l’ont abandonné pour un autre métier ? Combien ont continué à faire du théâtre ? Est-ce qu’on réfléchit à l’impact de la représentation théâtrale sur le public ?

Aussi, je crois que chaque production théâtrale est spécifique à la région où elle est produite. Une pièce de théâtre jouée à Alger n’a pas le même impact que dans une région rurale. Je crois que c’est aussi un aspect important des pièces jouées et qui souvent n’ont pas une grande audience. Prenons les élèves qui sont formés à bordj el kiffan. Quand ils retournent dans leurs wilayas respectives pour travailler, quand ils n’ont pas, comme c’est souvent le cas, la chance de décrocher un travail au TNA ou dans les théâtres régionaux, ils sont carrément mis à l’écart dans les maisons de culture. Ils deviennent des agents d’administration, alors qu’ils étaient prédestinés à la création. On continue d’accuser les artistes de percevoir un salaire. On ne parle que du salaire dérisoire qu’ils touchent à chaque fin du mois pour payer des dettes et on oublie qu’ils sont détruits par des années de souffrances, de mépris, rongés par des maladies et certains sont morts en laissant une famille dans la misère, comme ce fut le cas de la famille Sirat Boumediene, nedjar Mustapha, rezki djegdou et d’autres... un peu partout en Algérie. Que dieu ait leur âme.

Je me rappelle, il y a de cela quelques années, d’un comédien directeur d’un théâtre qui me disait :
 je ne veux pas être distribué dans une pièce de théâtre.
 Pourquoi ? ai-je répondu.
 je ne veux pas être distribué dans n’importe quoi et être dirigé par n’importe quoi, me répondit-il. Avait-il raison ou tort quand on voit des spectacles médiocres ? Les accusateurs sont-ils capables de relever le défi ou bien, étant incapables de créer, accusent les autres de percevoir un salaire sans contrepartie ? Peut-on prétendre avoir des metteurs en scène, des dramaturges, etc. ? J’ai vu l’acteur Georges Wilson, qui a beaucoup travaillé avec Jean Vilar et Gérard Philippe, jouer dans Othello, une mise en scène au théâtre de l’Est parisien que lui-même dirigeait dans les années 1970. Antoine Vitez a joué dans ses spectacles et beaucoup d’autres. Chez nous, c’était Abdelkader Alloula… Qui accepte de jouer chez nous dans un spectacle que lui-même a monté en étant responsable d’un théâtre ? Pour être patron, il faut le mériter. Est-ce que le théâtre offre des conditions adéquates à la réussite d’une pièce ? Je dirais non.

Je vais vous raconter une anecdote. Je ne vous raconte pas dans quelle condition un comédien a monté son spectacle. Il y avait une exposition d’insecticides sur une place en face du théâtre. Le directeur a invité, tout bonnement, les exposants de ces produits à étaler leurs produits dans le hall le jour de la générale de sa pièce. Les invités qui venaient au théâtre ne comprenaient pas s’ils étaient invités à voir un spectacle de théâtre ou insecticides. C’était en 1994. Et pourtant, le directeur est un artiste connu. Est-ce que l’artiste fait l’homme ou le contraire ? Une fois, j’ai assisté par hasard à une rencontre sur les coopératives. J’étais surpris de voir deux directeurs de théâtres régionaux défendre les coopératives au lieu de défendre le secteur étatique. Ces deux-là ont eu l’idée de créer des coopératives, c’est bien ; mais à mon avis, il faut choisir entre le beurre et l’argent du beurre. Dès que quelqu’un est en position de force, il se retourne sur les siens pour les exclure de l’espace qu’il va diriger.

S’agit-il d’un cas psychiatrique ? Ah ! opportunisme quand tu nous tiens ! C’est un métier qu’il faudrait revaloriser chez nous, à commencer par la scène. C’est-à-dire avoir un texte dramatique, un metteur en scène, le casting, la communication, réunir les conditions pour le montage d’une pièce, etc. Le talent, on l’a ou on ne l’a pas. Ce n’est pas le théâtre qui nous le donne, ni l’école, et le talent seul ne suffit pas. Il faut travailler, travailler, travailler, comme disait Tchekhov. Les personnes qui auront entre les mains les destinées d’un théâtre ne doivent pas dépasser quatre ans à la tête de l’entreprise. Il faut leur demander un bilan à la fin (financier, artistique, etc.), et s’interdire de faire dans le copinage, le clientélisme…

1) Dans un théâtre, il y a trois pôles :
 L’administratif.
 Le technique.
 L’artistique.

Comment réformer sans être injuste envers ceux qui ont essayé de contribuer, souvent dans la déchéance, à une expression théâtrale, fut-elle mineure ? En tout cas, ils y ont cru, ils ont donné leur vie au théâtre et ils ont essayé malgré les écueils divers, etc. Pourquoi ne pas faire des propositions loin de l’humiliation pour inciter les gens, s’ils le désirent, à des départs volontaires et libérer les théâtres. C’est rendre justice à des hommes et des femmes qui ont donné du plaisir et du rire au public et qu’on accuse maintenant à tort et à travers de tous les maux que vit le théâtre algérien. Pour ceux qui acceptent les départs volontaires, ils auront la possibilité de créer à l’aide d’une législation appropriée des « coopératives », des « compagnies » ou alors arrêter de faire ce métier. On ne peut marcher sur deux pieds qui n’appartiennent pas à un même corps. Soit on est dans l’économie de marché, soit on est dans le socialisme. S’il y a des réticences à ces propositions, c’est que quelque part on veut maintenir le théâtre en l’état actuel et qu’on refuse le changement. Mais qui ne veut pas d’un changement ? Sauf si on veut voir le peu d’artistes qui restent dans les théâtres mourir à petit feu.

2) Il faudrait penser à traduire les pièces du théâtre universel et les mettre à la disposition des jeunes dans des centres culturels, des maisons de culture, etc. Là où se trouve un espace qui peut permettre de faire du théâtre sous l’œil bienveillant de quelqu’un qui connaît le métier. Non seulement ces textes aideront les jeunes à jouer des scènes, à découvrir des auteurs du théâtre classique, contemporain, etc. les initier au métier de la mise en scène, mais a être initiés aussi à la découverte du plaisir de jouer. A la fin de l’année, ils pourront monter un spectacle pour la clore et être sélectionné à un festival. S’il y a des jeunes voudraient passer le concours pour rentrer à l’ISMA, ils auront une base.

3) Revenir à la formation faite par de vrais professionnels, c’est le seul remède pour que notre théâtre trouve un élan universel et empêcher ceux qui font dans l’improvisation et le folklore de continuer à nous à nous mentir, parce que notre élite est absente. Que chacun s’occupe de son métier.

4) Faire appel aux artistes algériens qui sont à l’étranger.

5) Arriver à créer une synergie entre les ministères de l’Education, la Jeunesse et des Sports et celui de la Culture :
 Le premier doit inciter par un texte à faire du théâtre pour les enfants à l’école primaire, au secondaire... Commencer à initier les enfants au théâtre, à aller voir des spectacles dans la ville quand l’occasion se présente, etc.
 Le deuxième pour encadrer les jeunes dans les maisons et les centres pour jeunes pour monter des textes dramaturgiques.
 Le troisième peut canaliser les énergies et les aider à s’épanouir dans un cadre culturel.

6) Editer les pièces d’auteurs algériens.

7) Créer une école de la critique.

8) Proposer des recyclages. Pour finir, j’espère que ce débat aidera à apporter un début de solution tant attendue à nos problèmes et sortir de la crise. Créer, c’est avant tout le plaisir de se rencontrer. Je me permets de rappeler une phrase qu’Antoine Vitez avait dite dans une interview : « Tout fout le camp. » Et je dirais : vivement les réformes !

Abdelkrim Bouguetouf : comédien, metteur en scène

 

Par A. B.

http://www.elwatan.com/Quel-theatre-voulons-nous

 

Publié dans Economie et société

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