Marx : ouverture pour travaux

Publié le par Mahi Ahmed

Marx : ouverture pour travaux

par Lucien Sève

Philosophe, membre du Comité consultatif national d’éthique (1983-2000).

Philosophe. Dernier ouvrage paru : « Penser avec Marx aujourd’hui »

Pour autant qu’il reste encore à dire, j’avancerai trois éléments de réflexion à propos de l’actualité de Marx, question beaucoup plus ambiguë qu’elle n’en a l’air.

1. Si je donne au mot actualité le sens d’une pertinence de droit, je réponds sans surprise à mon tour que la pensée marxienne peut être aujourd’hui, sous certaines conditions, d’une actualité majeure en maints domaines. Mais le mot actualité renvoie aussi, et même d’abord, à une audience de fait. En ce sens je tiens, quitte à faire débat, que cette pensée a hélas cessé d’être largement connue et agissante dans la culture française d’aujourd’hui - sans doute l’assertion vaut-elle aussi pour nombre d’autres pays. J’ai donné dans mon livre « Marx et nous » des chiffres assez terribles : à en juger par les niveaux de vente de leurs œuvres, Nietzsche par exemple est lu aujourd’hui chez nous en gros cent fois plus que Marx, dont la plupart des ouvrages ne connaissent qu’une diffusion résiduelle. Très largement méconnu, Marx est aussi couramment maltraité à un point qui me rappelle les années lointaines de la guerre froide. Un Comte-Sponville par exemple peut affirmer dans un livre de grande diffusion, « Le Capitalisme est-il moral ? » (Albin Michel, 2004, p. 79 sq.) que « l’erreur de Marx », erreur sympathique peut-être mais « néfaste », est d’avoir voulu, je cite, « ériger la morale en économie », sans que cela suscite dans les médias le moindre début du rire homérique que mérite une telle énormité. De tels exemples, on en peut donner par douzaines.

J’estime que cette situation assez lamentable nous met tous en cause, dans la mesure où selon moi nous ne faisons pas du tout assez pour dire leur fait à ceux dont la devise semble être : Marx est mort, donc envers lui tout est permis. Dans la mesure, plus fondamentalement, où nous ne nous préoccupons pas assez de développer à un plus haut niveau le travail d’édition critique, d’exploitation savante et d’exposition populaire permettant de commencer à reconstruire une vraie actualité culturelle de Marx dans les conditions d’aujourd’hui. Nous avons énormément de pain sur la planche.

2. Mais - ce sera le deuxième élément de ma réponse personnelle - encore faut-il bien s’entendre non seulement sur ce que veut dire le mot actualité, mais sur ce que recouvre le nom de Marx. Ce que le marxisme a fait de Marx porte à mes yeux, malgré des mérites connus, une lourde responsabilité dans son apparente péremption. Pour le dire ici d’une formule évidemment trop sommaire, être « marxiste » a beaucoup trop consisté à voir dans ceux qu’on appelait les « classiques » une somme de vérités acquises plutôt qu’une direction de pensée pour produire des vérités inédites - doctrinarisme d’ailleurs porteur de son contraire, puisque les démentis infligés par les nouveautés de l’histoire à des assertions vieillissantes passent alors pour invalider l’orientation même d’une pensée inconsidérément solidarisée avec ses résultats d’avant-hier. Dans treize ans, nous marquerons le bicentenaire de la naissance de Marx : pareil éloignement dans le temps contraint à reconsidérer en son tréfonds un mode de rapport à cette œuvre qui dans son contenu en reste trop au premier degré alors même qu’au second il lui est insuffisamment fidèle dans son inspiration. Ce qui a longuement répondu au nom de « marxisme » restera un fait d’histoire mais à mon sens n’a plus et n’aura jamais plus d’actualité - c’est pourquoi je m’inquiète de voir persister l’usage du terme, quand Marx aurait plus de raisons encore aujourd’hui de ne pas se dire « marxiste ».

Ce que je nomme quant à moi, fort différemment, pensée-Marx vise à conjuguer extrême fidélité à l’inspiration marxienne et extrême liberté d’invention au-delà de Marx. Ce qui s’est fait de plus vivace hier était-il d’ailleurs orienté autrement - par exemple ce que Paul Boccara appelait au début des années 60 la « mise en mouvement du “Capital” » ou ce qu’on pourrait appeler la « mise en mouvement de “L’Origine de la famille” » dans les travaux de Maurice Godelier ? C’est dans ce sens qu’il faut aller bien plus loin, parce que la réalité de l’histoire et des savoirs est elle-même bien plus loin. A la travailler dans cet esprit-là, la pensée-Marx peut faire les preuves les plus inattendues de son actuelle fécondité. J’en évoque un exemple qui donne à réfléchir.

Prenant jadis l’idée de dialectique de la nature au pied de la lettre engelsienne, le « marxisme » s’est fourvoyé dans le lyssenkisme et discrédité pour des décennies chez les scientifiques. Il fallait tirer les leçons de ce drame, rompre avec l’idée gravement confusionnelle de « lois » dialectiques, prendre inventivement en compte les immenses avancées des savoirs depuis Engels même, bref mesurer que, pour paraphraser ce dernier, la dialectique de la nature était « inutilisable sous sa forme engelsienne », mais que la pertinence de son principe n’en était pas moins bien plus éclatante encore aujourd’hui qu’il y a un siècle.

L’engagement opiniâtre de cette nécessaire réélaboration - bien ou mal, il ne m’appartient pas de le dire - n’a suscité dans un premier temps aucun intérêt dans les médias, et fort peu, je dois le dire, chez les philosophes, même de notre côté. Mais, présentant il y a une sixaine d’années à des scientifiques l’ouvrage collectif « Sciences et dialectiques de la nature », y ai noté chez eux, d’Orsay à Rouen et autres lieux, un net renouveau d’intérêt pour la culture logico-philosophique vivante que recouvrait le thème dialectique. De cet intérêt est résulté à Rouen un séminaire sur non-linéarité et dialectique, de ce séminaire un livre collectif, « Emergence, complexité et dialectique », qui a conquis Odile Jacob chez qui il vient de paraître, et plus d’un signe semble indiquer que chez nous aussi, comme par exemple aux Etats-Unis, la communauté savante pourrait bien se mettre à découvrir de façon plus profonde que naguère à quel point le travail actuel de science est à la fois producteur et demandeur de dialectique matérialiste. Ce serait là, il me semble, un événement culturel de haute importance, non sans effets possibles d’ordre politique. Cet exemple, et quelques autres, me conduisent à une conclusion que je vous soumets : l’actualité de la pensée-Marx n’est pas un fait à claironner mais une tâche à accomplir.

3. Or - troisième et dernier élément de ma réponse à la question qui nous a été posée -, dans nul domaine cette tâche à accomplir n’est à la fois plus complexe et plus pressante que dans l’ordre politique, en désignant par là le gigantesque problème théorique et pratique du dépassement du capitalisme, la question communiste au sens le plus global de l’expression.

S’il est bien vrai que l’œuvre marxienne, en chemin avancé vers son bicentenaire, est inévitablement marquée par de profonds déphasages historiques, l’ordre politique est celui où ces déphasages, très voyants, seraient aussi les plus lourds de conséquence si, incomplètement ressuyés de la vieille attitude « marxiste », nous réduisions encore quelque peu la démarche constituante de Marx à ses positions constituées. Que nous -je parle ici en tant que membre toujours du PCF - en soyons venus à dire la caducité dans notre pays et notre époque d’une stratégie impliquant « dictature du prolétariat » il y a moins de trente ans seulement, et cela en tardant à engager au fond l’élaboration de la tout autre vision stratégique alors exigée, voilà qui montre à quel point proclamer Marx « actuel » sans y regarder d’assez près peut devenir contre-productif. C’est pourquoi aussi il n’y a guère de domaine où le devoir d’invention critique soit plus impérieux, pourvu bien sûr que la discussion se développe du même pas que la proposition. On peut certes par exemple, c’est mon cas, n’être pas convaincu par la perspective d’un « socialisme de marché » - ce qui du reste n’a rien à voir avec la fiction d’une suppression générale et hâtive des régulations marchandes -, mais approfondir les recherches dans cette direction ainsi que les nécessaires débats correspondants ne peut que nous instruire.

Mais s’il nous faut inventer au-delà de Marx les solutions à nos problèmes politiques d’aujourd’hui, la façon même dont il traçait en son temps la perspective communiste conserve sous plus d’un rapport une fantastique actualité. Je n’en évoquerai qu’un aspect en terminant. On ne cesse de répéter, à juste titre, qu’au niveau où est en train de monter l’hostilité multiforme aux politiques néo-libérales, c’est-à-dire aux logiques même du capital, la seule raison pour laquelle ne s’est pas encore développé un mouvement assez puissant pour tout emporter est l’absence d’alternative de société massivement crédible. Au sens le plus large de la formule, sur quel oui peut déboucher la victoire d’un non ? Quelle forme sociale après le capitalisme ? C’est bien plus qu’une question : c’est la question. Or comment définir de façon réellement fondée, objectivement atteignable et par là massivement convaincante - ce à quoi ne parvient pas un volontarisme subjectif- les lignes de force d’un ordre post-capitaliste ? La réponse de Marx, trop peu entendue à mon gré, est décisive : en étudiant avec un soin extrême, dans le mouvement contradictoire du capital, les présupposés objectifs - négatifs et positifs -d’une forme sociale supérieure qu’il engendre lui-même « la tête en bas ». Car - avons-nous encore assez assimilé cette formule ultra-profonde ? - le communisme n’est pas un idéal à réaliser mais le « mouvement réel qui dépasse l’état de choses actuel ». Dans la formidable valse présente des moyens de produire et d’échanger, de travailler et de savoir, de dominer et de résister, de tant d’autres choses encore, du communisme est à l’œuvre au sein même de la pire aliénation - le possible bien-être pour tous hante l’écrasement du plus grand nombre, la gratuité ronge au dedans le tout-marchand, l’engagement associatif sème le grain d’une autogestion générale, la solidarité planétaire tient de plus en plus mal dans la camisole de la concurrence non faussée... Nous ne cessons de dire combien le mort saisit le vif, et c’est vrai jusqu’au tragique - mais voyons-nous assez le vif, fondons-nous assez sur lui nos initiatives de lutte, nos projets de transformation, nos pratiques d’organisation ? Or tout Marx est là. Rien, vraiment, n’est plus actuel.

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