Les monopoles ont une patrie

Publié le par Mahi Ahmed

Les monopoles ont une patrie

 

Par Ammar Belhimer

Le président Obama s'est engagé peu après son investiture à mettre fin aux allégements fiscaux pour les sociétés qui délocalisent des emplois outre-mer.
Les pouvoirs publics «métropolitains» expriment des préoccupations majeures à l’endroit de leurs monopoles : la logique du profit, par la quête des meilleurs avantages comparatifs, les conduirait à suivre une stratégie d’abandon de l'économie du pays d'origine, livrant à elles-mêmes des masses considérables de travailleurs. A contrario, cela rendrait compte d’une fissure dans le vieux complexe militaro-industriel de l’impérialisme américain. Rien n’est moins vrai. Une récente étude de Theodore H. Moran(*) montre que les sociétés multinationales ne localisent pas leurs activités de manière à favoriser les pays d'accueil au détriment de l'économie de leur pays d'origine. Elle conclut que «les flux d'entrées et de sorties de l'investissement n’aboutissent pas à un résultat qui peut être raisonnablement qualifié de “perte” pour l'économie du pays d'origine ». Ainsi, l'expansion des sociétés multinationales à l'étranger va de pair avec le renforcement de leurs positions dans le pays d'origine : «La consolidation de l’économie américaine ne rend pas plus difficile de s'engager dans des investissements à l'étranger. Bien au contraire. » L’étude est audacieuse car elle s’attaque à un dossier théoriquement instruit en permanence, depuis les années 1960 (notamment par les Américains Paul Baran et Paul Sweezy) et récemment mis à jour. Elle met en cause les deux dernières pièces, et non des moindres en dépit de leur forte connotation patriotique, du vieux dossier des monopoles : la première est apportée en 2004 par le lauréat du prix Nobel, Paul Samuelson, qui critique la thèse que la libéralisation des échanges commerciaux confère toujours des résultats nets positifs à tous les partenaires commerciaux, tandis que la seconde est fournie par Lawrence Summers qui suggère que le succès économique des pays en développement, en particulier la Chine, pourrait être dommageable pour les intérêts américains, et en particulier pour les travailleurs américains. Lawrence Summers n’arrête pas de plaider dans le Financial Times que «l'Amérique a besoin de constituer un nouveau cas pour le commerce», et qu’elle a besoin d’«une stratégie pour promouvoir une saine mondialisation» à travers le monde. D’où l’intérêt de l’étude ici exposée. L'histoire économique, selon Samuelson, est ponctuée d'exemples d'une nation ou d’une région souffrant d'une perte permanente mesurable du revenu réel par habitant, provenant de la «ace adverse» générée par les concurrents à bas salaires et les techniques des imitateurs. La préoccupation de Samuelson que les Etats- Unis doivent pâtir en permanence de la baisse du revenu par habitant provenant de la mondialisation du commerce et de l'investissement repose sur deux évaluations formelles : d'abord, une évaluation des gains que les Etats- Unis continueraient de tirer du commerce à leur avantage ; et, deuxièmement, une évaluation des conditions défavorables des échanges pour eux. «Ces deux évaluations requièrent d’examiner si les consommateurs et les producteurs continuent de tirer profit de la spécialisation, de la division du travail et des économies d'échelle que la mondialisation des produits a rendu possibles ; elles requièrent également d’engager des enquêtes sur les prix relatifs des exportations des Etats-Unis, comparativement à leurs importations, afin de déterminer s’ils ont besoin de générer davantage d'exportations pour couvrir un même niveau d'importations », écrit l’auteur de la dernière étude. Les modèles formels nécessaires pour faire ces évaluations s'appuient sur la théorie du commerce traditionnel, dans lequel la localisation de la production est déterminée par les coûts relatifs qui sont fonction des ressources naturelles Des changements technologiques exogènes ont ajouté une dimension dynamique à la manière dont la structure globale de la production pourrait évoluer. Mais la théorie traditionnelle du commerce ne couvre pas suffisamment les investissements des entreprises multinationales : les multinationales fonctionnant selon un système centralisé de stratégie sur des marchés imparfaitement concurrentiels, la création de la technologie (y compris la gestion, le contrôle de qualité et des procédures de mise sur le marché), le siège peut alors déployer à domicile ou à l'étranger avec une certaine marge de choix quant à l'endroit où trouver des activités et la façon d'intégrer les processus de production. La première proposition qui sous-tend la critique de la mondialisation de l'industrie par Samuelson et Summers est que les intérêts propres des multinationales des pays développés, conçus sans égard à leur pays d'origine, les conduit à abandonner leurs anciens sites, en laissant les travailleurs et les communautés dans leur propre pays privés des activités de production et d’alternatives rémunératrices. Non, rétorque Theodore H. Moran : «Avec le temps, les multinationales américaines ont développé à la fois l'emploi et la production dans un sens absolu, avec une légère augmentation de la part de la production totale des Etats-Unis et une légère diminution de la part de l'ensemble des emplois.» Bien mieux, les exportations américaines sont, pour l’essentiel, le fait de leurs multinationales : «En 2005, les marchandises exportées par les multinationales américaines ou par leurs filiales s'élevaient à 621 milliards de dollars, ou 69% de toutes les exportations de marchandises des Etats- Unis. Sur ce total, les exportations des multinationales américaines étaient de 416 milliards de dollars, et celles des filiales américaines de multinationales étrangères de 169 milliards, soit 65% du total des exportations de biens des Etats- Unis.»Les seules marchandises exportées des Etats-Unis par les multinationales (à leurs filiales étrangères) et par des filiales américaines de multinationales étrangères (à leurs sociétés mères) ont totalisé 267 milliards de dollars, soit 30 % de toutes les exportations de marchandises des Etats- Unis. Les multinationales jouent également un rôle important et croissant dans l'exportation de services. Les exportations de services des multinationales des Etats-Unis à leurs filiales étrangères et des filiales américaines de multinationales étrangères à leurs sociétés mères ont totalisé 103 milliards en 2006, soit 26 % pour cent de toutes les exportations américaines de services privés. La deuxième proposition de Samuelson et Summers à laquelle s’attaque l’auteur est que l'investissement à l'étranger par des multinationales américaines affecte les exportations produites par des usines américaines et, aussi, que l'investissement à l'étranger par les multinationales des Etats- Unis détourne le capital, en remplacement de l'investissement qui aurait été fait aux Etats-Unis. Le thème commun à ces deux affirmations est que l'investissement à l'étranger par les multinationales des Etats-Unis est un phénomène gagnant-perdant qui nuit à l'économie américaine. Au contraire, dit Theodore H. Moran, l'investissement à l'étranger est un complément à une production intérieure, pas un substitut : «Aussi, rester à la maison ne fait pas que renforcer la base industrielle des Etats-Unis ou contribuer à de plus grandes exportations américaines. Au contraire, cette option conduit à rétrécir la base industrielle compétitive et les exportations des Etats-Unis. Si les Etats-Unis empêchent les multinationales d'investir à l'étranger ou si des obstacles et des mesures de dissuasion leur font obstacle, les Etats-Unis seraient plus faibles et leur marché du travail devrait compter moins d’emplois liés à l'exportation. » De nombreuses autres études ont montré la complémentarité entre le flux d’investissements des multinationales à l'étranger et leurs exportations à partir d'une base industrielle plus compétitive à l’intérieur. De même qu’elles ont établi que le niveau de l'activité manufacturière des entreprises américaines dans un pays donné était associé positivement avec les exportations américaines de la même industrie dans ce pays et négativement associé à des exportations vers ce pays par les producteurs de nationalités rivales. Ainsi, l'investissement à l'étranger par les multinationales des Etats- Unis se traduit par une proportion plus élevée d'emplois aux Etats-Unis avec des salaires relativement élevés et des avantages divers. Question indigène : si les multinationales aiment tant leurs pays d’origine, que leur reste-t-il à donner aux pays d’accueil ?
A. B.
(*) Theodore H. Moran , US Multinationals Interests : New Dimensions to an Old Debate, Peterson Institute, 3 july 2009.

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2009/08/11/article.php?sid=87042&cid=8

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