L’enjeu de l’eau dans les pays riverains de la Méditerranée (1re partie)

Publié le par Mahi Ahmed

L’enjeu de l’eau dans les pays riverains de la Méditerranée (1re partie)

La question de la disponibilité de l’eau figure parmi les principaux défis auxquels les sociétés méditerranéennes sont confrontées. La pénurie traditionnelle de la ressource en eau dans la plupart des pays du sud de la Méditerranée, les tensions et conflits nés du partage des eaux entre les Etats, la pression accrue des besoins telle qu’elle résulte en particulier de la croissance démographique rendent plus que jamais nécessaire la recherche de solutions fondées sur le partage des expériences, la mise en commun des savoirs techniques et la coopération internationale et particulièrement euro-méditerranéenne.

 

Ces batailles pour « l’or bleu sont peut-être en passe de remplacer les chocs pétroliers des années 1970 ». Certains experts s’aventurent même à prédire que les grandes migrations forcées des décennies à venir trouveront leur origine dans un « stress hydrique devenu insupportable ». Demain, « des réfugiés de l’eau ? » Quelle gestion, équitable et respectueuse de l’environnement, faut-il mettre en place pour que chacun puisse avoir accès à cette ressource naturelle, indispensable à la vie ? Comment en réduire la surconsommation ? Comment en repartir la distribution et comment la préserver des risques de pollution ... ? Telle est la problématique à résoudre aujourd’hui. Dans ce dossier, j’aborderai la question cruciale de l’eau dans l’espace Méditerranée. Cette ressource vitale et nourricière de l’humanité et de la nature, connaît une tension dramatique dans la rive sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient. Les principales causes sont la sécheresse et une démographie galopante. Les pays de la rive nord de la Méditerranée devront en revanche, partager leurs expériences pour donner une sérieuse impulsion à la coopération dans sa gestion équitable et durable. Ce qui exige de l’imagination tant au niveau technique que politique. C’est pourquoi j’ai jugé utile de diviser mon plan en deux (2) parties :
 Partie A : contexte d’une crise qui englobe
 Les contraintes climatiques et démographiques. - Les besoins économiques croissants.
 1 L’or bIeu : L’Eau, le grand enjeu du XXIe siècle, écrit par Maude Barlow et Tony Clarke.
 Partie B : Géopolitique de l’eau
 1- Une source de conflits au Proche-Orient
 2- Perspectives d’avenir Et enfin une conclusion dans laquelle je considère que l’eau devrait être un vecteur de paix et c’est à ce défi que les pays devront travailler tous ensemble afin de perpétuer les promesses offertes par les civilisations méditerranéennes depuis l’Antiquité.

 Partie A : contexte d’une crise
 Chapitre 1 : contraintes climatiques et démographiques
 1- Contraintes climatiques
 Si un trait caractérise bien le bassin méditerranéen, c’est celui du climat. Le climat méditerranéen relève de la catégorie des climats tempérés chauds. Son originalité tient en sa position moyenne en latitude (entre 30 et 45°) (2) sur les façades occidentales des continents. De ce positionnement géographique découle une alternance saisonnière marquée, liée à la jonction de deux masses d’air aux caractéristiques bien identifiées ; l’air tropical chaud et sec et l’air polaire, froid et humide. En hiver, ce dernier se dilate vers le sud et les dépressions du fond polaire parcourent, d’ouest en est, les régions méditerranéennes. Au contraire, durant l’été, l’air tropical reprend le dessus, imposant durant plusieurs mois, chaleur et absence de précipitations. La mer, masse d’eau tiède ou chaude joue également son rôle de tempérance thermique. On peut reprendre là la classification posée par le géographe E. de Martonne. Celui-ci distingue un climat portugais caractérisé par une sécheresse courte et modérée, avec des précipitations convenables ; d’un climat hellène où la période de sécheresse est nettement plus longue.

Le premier concerne une bonne partie de l’Ibérie dite sèche, la portion méditerranéenne du sud français, la péninsule italienne, hors les Apennins, une bande de terre large d’une centaine à une dizaine de kilomètres, à partir de la côte dalmate et au Maghreb, de Tanger à l’est d’Alger. Le climat hellène se retrouve en Grèce comme son nom le laisse supposer, mais concerne aussi le sud de l’Italie, la Calabre et les Pouilles, la Turquie, sauf dans sa partie la plus continentale, l’Anatolie, le Maghreb au-delà de l’Algérois, jusqu’au cap Bon. Une rapide comparaison entre les villes de Marseille et d’Athènes permet de visualiser les différences les plus évidentes entre ces deux climats méditerranéens. En ce qui concerne le pourtour de la Méditerranée, tout incline à croire que nous allons dans le sens d’une aggravation des sécheresses, de l’aridité mais aussi de l’irrégularité des précipitations, avec notamment un accroissement de leur violence. En Algérie, comme ailleurs dans les pays de la rive sud de la Méditerranée, les ressources en eau sont caractérisées par leur rareté et leur inégale répartition dans l’espace et dans le temps.

 2 L’eau autour de la Méditerranée, Philippe Dugot. Page 14. Ce contexte naturel défavorable est accentué par des cycles de sécheresses prolongés et qui durent d’ailleurs, pour l’Algérie, depuis plus de trois décennies. Le tableau climatique du bassin méditerranéen peut se résumer en un mot : l’irrégularité ; irrégularité entre les saisons et irrégularité entre les années. Si on ajoute à cela l’intensité élevée des précipitations et la concomitance entre saison chaude et saison sèche, il est aisé de comprendre que le facteur climatique pèse d’un poids très lourd dans le problème de l’eau, obligeant à prévoir et donc à aménager.

 2- Démographie galopante

Les pays du sud et de l’est de la Méditerranée (PSEM) après une croissance démographique explosive semblent être résolument entrés dans la transition démographique. Avec les nuances selon les pays (de façon plus précoce en Tunisie et plus tardive en Algérie), tous connaissent une diminution significative de la fécondité. La baisse de fécondité ne va donc avoir des effets qu’à moyen terme sur la croissance de la population. Cette dernière va continuer de s’accroître. Si aujourd’hui on peut estimer la population des pays bordiers de la Méditerranée à 440 millions, il ne faut jamais perdre de vue que d’ici à 2025, ce total devrait augmenter d’environ 100 millions ; dans cette augmentation, la part des PSEM sera déterminante puisque leur poids dans la population du bassin passera d’un peu plus de 50% en 1999 à plus de 60% en 2025.(3) Rien de dramatique ne peut-on rétorquer surtout au regard des prévisions catastrophiques qui ont pu être faites ..., sauf que cette croissance démographique va se surimposer à une situation d’indigence déjà prononcée et dans un contexte où l’abondance des uns est de plus en plus visible, rendant la situation d’autant plus inacceptable pour les plus pauvres. Le fait démographique conduit donc à une aggravation incontestable du problème de l’eau dans les prochaines décennies, et ce, dans tous les PSEM. Au Nord comme au Sud, cette croissance démographique profite pour l’essentiel aux villes. Aujourd’hui, le taux d’urbanisation est supérieur à 50% dans tous les pays bordiers (sauf peut-être en Egypte, mais cela est aussi dû à une définition fort restrictive de l’urbain) et en 2025, les villes devraient rassembler 75% de la population totale des régions méditerranéennes. Si le long des côtes européennes, au moins dans le bassin occidental, cette croissance urbaine signifie et entretient un dynamisme économique, il n’en va pas de même dans les pays du Sud.

 3 L’eau autour de la Méditerranée, Philippe Dugot, page 27. La croissance des villes y est liée à un solde naturel et un solde migratoire positif qui reflète davantage la crise du monde rural que sa modernisation ou le besoin de main-d’œuvre en ville. De telles mutations démographiques ont considérablement accru la demande en eau. C’est donc un double défi qui se pose pour tous les responsables : comment nourrir une population en constante augmentation ? Comment satisfaire une demande urbaine qui grandit de façon exponentielle ?

 Chapitre 2 : les besoins économiques croissants
 1- L’eau comme seule voie de l’intensification agricole L’agriculture, avec plus de 125 milliards de mètres cubes, absorbe 85% des eaux disponibles. Ce pourcentage est énorme et dépasse de beaucoup la moyenne mondiale (69%). Il résulte de la double contrainte climatique et démographique qui pèse sur les économies agricoles. L’irrigation est nécessaire pour prolonger l’année agricole ou tout simplement pour autoriser la culture notamment dans les espaces désertiques. Par ailleurs, la demande alimentaire d’une population en plein essor et en processus d’urbanisation est en constante augmentation. L’intensification grâce à l’irrigation est la seule réponse qui a été apportée, même si dans certains cas l’intensification des cultures en sec aurait été possible. L’espace agricole est très restreint et beaucoup de terres marginales sont déjà malheureusement cultivées. Les politiques engagées par les Etats de la région pour la mobilisation des eaux ont été de grande ampleur. Elles ont mis l’accent sur l’équipement en hydraulique avec la construction de grands barrages. Les modalités ont varié selon les ensembles territoriaux et les conditions naturelles.
 On peut distinguer les types de situation :
 Au proche et au Moyen-Orient, le cas de figure quasi-unique est celui de l’aménagement des grands fleuves allogènes qui traversent la région.
 Le plus gigantesque est le barrage d’Assouan sur le Nil, inauguré en 1971 et qui fournit 60 milliards de mètres cubes /an.
 L’équipement du Tigre et de l’Euphrate est sur le point de s’achever.
 Les pays du Maghreb ont fait également de grands efforts de mobilisation des eaux pour l’irrigation selon des modalités différentes, car on ne rencontre pas d’organismes fluviaux comparables. Le modèle est celui du barrage de retenue, auquel est associé un périmètre d’irrigation. Plus de 140 grands barrages offrent une capacité de stockage de 16 km3. L’effort est particulièrement net au Maroc qui, avec 85 barrages, stocke les % des disponibilités maghrébines. L’effort est soutenu en Tunisie, alors que l’Algérie accuse un incontestable retard.
 Enfin, dernière modalité de mobilisation des eaux, celle de la Libye qui, à l’instar de la péninsule Arabique, puise abondamment dans les eaux fossiles du Sahara, acheminées sur le littoral méditerranéen par la « grande rivière artificielle ». Malgré ces efforts incontestables, les objectifs fixés à l’agriculture sont loin d’être atteints. La sécurité alimentaire est loin d’être assurée. La production agricole n’a pas progressé au rythme des extensions de l’irrigation.
 2- Développement industriel et touristique Là encore l’eau apparaît comme un fluide irremplaçable dans nombre de process industriels. Elle est très souvent utilisée pour le refroidissement des installations. Dans un pays comme la France, plus de 60% de toute l’eau prélevée l’est dans le cadre du refroidissement des centrales thermoélectriques, principalement nucléaires. A titre d’illustration, on peut rappeler ici les niveaux de consommation jugés nécessaires pour quelques productions :
 10 l d’eau sont nécessaires pour raffiner 1l de pétrole. 250 000 l d’eau pour 1 tonne de pâte à papier.
 270 000 l d’eau pour 1 tonne d’acier. L’essor industriel est réel et devrait se renforcer, car étant encore perçu comme un palier indispensable au développement. On recense de grands pôles industriels urbains au Nord (Marseille, Barcelone, Gênes, la plaine du Pô, Valence, etc.) Mais aussi au Sud, plus récents (Alger, Tunisie, Alexandrie, Izmir, etc.). Nombreux sont les Méditerranéens qui ont mis en place des politiques volontaristes d’industrialisation. Divers PSEM ont également eu des velléités de construction d’un appareil industriel puissant en adhérant notamment au credo des industries industrialisantes. Ce fut le cas de l’Egypte et de l’Algérie avec là encore des résultats pas toujours probants. Parmi l’ensemble des activités industrielles, le traitement des hydrocarbures mérite d’être isolé car ayant suscité d’importants sites dans les PSEM et les régions méridionales des pays du Nord. Mentionnons les installations d’Arzew, de Skikda en Algérie, de Bizerte en Tunisie, de Ras Lanouf, de Marsa El Brega et de Tobrouk : en Libye, de Suez en Egypte, de Mersin et d’Iskenderun en Turquie mais aussi de Catane, d’Augusta et de Gela en Sicile ou d’Algesiras et de Carthagène en Espagne . Si à cet appareil industriel on ajoute la myriade de petits établissements manufacturiers qui existent dans les pays méditerranéens, l’industrie apparaît en définitive comme un utilisateur d’eau non négligeable. En plus des usages domestiques liés aux besoins de la population résidante, l’eau potable distribuée est également sollicitée par les touristes. Les aménités climatiques et un riche passé historique se conjuguent pour faire du bassin méditerranéen l’un des espaces touristiques majeurs du monde. Avec 250 millions de visiteurs nationaux et internationaux, dont 150 millions de touristes internationaux, les pays du bassin méditerranéen, au début des années 90, totalisent 30% des flux touristiques mondiaux, faisant du bassin la première destination touristique mondiale. Les pays de la rive nord se taillent la part du lion (France, Espagne, Italie). Le tourisme constitue une activité pourvoyeuse de devises. L’Algérie, la Libye et la Syrie, parmi les pays PSEM n’ont toujours pas manifesté de velléités de développement du secteur touristique. (à suivre)

L’auteur est Docteur-Ingénieur

 

Par M. Zouaoui Mourad

Source : El Watan du 01.08.09

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