Les Damnés de la terre

Publié le par Mahi Ahmed

Les Damnés de la terre

Un texte incandescent

30-07-2009

 

Par Mohammed Bouhamidi 
 
En un peu plus de trois cents pages de l’édition ENAG de son livre les Damnés de la terre, Fanon déroule un texte foisonnant qui, pour des raisons intéressantes à explorer –passionnantes même par certains côtés–, éclipsera Peau noire masques blancs et l’An V de la révolution algérienne dans les mémoires et les références. On y retrouve cette soif de comprendre dans leurs racines les rapports de la domination raciale et coloniale, cette colère contre l’injustice et contre l’absurde de ses légitimations pseudo théoriques, cet engagement total de la personne dans le processus mental et pratique pour les briser, bref cette attitude de combat théorique et politique qui imprègne de bout en bout Peau noire masques blancs. Comparé, l’An V de la révolution algérienne apparaît comme un texte plus posé, si j’ose dire. Cet aspect a son importance à la fois théorique et personnelle.     

Un contexte personnel difficile
Fanon écrit les Damnés de la terre dans l’urgence entre mars et juin 1961. Une année avant, sa voiture avait sauté sur une mine près de la frontière algéro-marocaine dont il sort avec la fracture de seize vertèbres. A Rome, la voiture du représentant du FLN qui l’attendait pour le guider vers l’hôpital saute dans une explosion et lui-même échappera à un autre attentat. Il sait, depuis 1960, qu’il est atteint de leucémie mais surtout Fanon assiste à la naissance des indépendances africaines. L’Union française, autre version du Commonwealth, va favoriser le transfert de la gestion des anciennes colonies vers des «bourgeoisies nationales». Ainsi Fanon désigne-t-il les groupes sociaux organisés en partis qui vont récupérer les pays en question. Il en voit les effets immédiats au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et dans d’autres pays. Les élites arrivées au pouvoir, le plus souvent avec l’aide des anciennes
puissances coloniales, abandonnent immédiatement les aspirations populaires à la récupération de la terre et à une véritable indépendance, s’entourent de conseillers issus de l’appareil d’Etat colonial, suivent à la lettre les conseils et les orientations des anciennes puissances coloniales et se proclament «leaders» historiques ou «zaïms» avec une tendance prononcée au pouvoir personnel et à l’autoritarisme.
Il a littéralement sous les yeux une vaste opération de «dessaisissement» des masses des fruits de leurs luttes antérieures.
Avec pour corollaire des atteintes à la démocratie et aux débats qui auraient prolongé les luttes populaires pour construire les indépendances autour des besoins des peuples. Il voit, au contraire, les élites, arrivées au pouvoir, reconduire les politiques et les mécanismes des anciennes puissances coloniales. Il perçoit déjà que ces élites vont prendre la place des colons, se comporter comme eux. Il les voit surtout développer une peur panique des peuples. Fanon dit les masses.

Naissance du néocolonialisme
Et c’est effrayées par ces masses et leur radicalisme que ces élites bourgeoises se retournent vers l’ancienne puissance coloniale pour assurer leur sécurité
et leur pouvoir. Il cite une des protestations des jeunes Sénégalais qui se plaignaient que Senghor ait confié aux Européens l’encadrement du jeune Etat
sénégalais. «Au lieu d’africaniser l’encadrement, il a africanisé les Européens !» La doléance et la réalité ont dû frapper durement Fanon pour qu’il la reprenne. C’est de cette réalité que Fanon tirera  sa formule que le colonisé ne veut pas chasser le colon mais le remplacer, dormir dans son lit et si possible avec sa femme. Fanon constate. Il n’invente pas. Mais il faut le lire avec une profonde honnêteté pour comprendre ce qu’il apporte de nouveau par rapport aux autres idéologies politiques en œuvre dans la conscience des gens et notamment l’«anthropologie» qui postulait encore et toujours à une nature du nègre et de l’Arabe pour rajeunir sa vieillerie qu’ils sont incapables de se diriger sans l’assistance du Blanc.
Il faut réserver une place spéciale au marxisme dans ce panorama. Ce dernier est à la fois une idéologie politique portée par des hommes et des partis
qui ont effectivement libéré des peuples de l’emprise coloniale. Et Fanon le sait à partir de la Chine et du Vietnam et d’autres exemples, dont Cuba.
Il est aussi une grille de lecture scientifique qui a déjà abordé à travers Marx, Engels, Lénine, Trotski, Mao, Ho Chi Min, la question coloniale et montré ses liens étroits avec le développement du capitalisme puis son passage au stade impérialiste. Fanon connaît au moins en partie les textes de ces hommes puisqu’il s’y est intéressé lors de ses études en France. Mais alors qu’est-ce qui le laisse insatisfait ?
La question est d’une importance capitale, car, justement, Fanon reproduit ou fait la même découverte que Marx : la science a pour objet les rapports
entre les hommes et non les hommes eux-mêmes.

Hegel et Marx
 Il l’a déjà montré dans Peau noire masques blancs. Il s’est bien battu contre tous ceux, psychiatres ou spécialistes des «sciences humaines», qui postulaient à une essence de l’homme. Il a le mieux, entre tous, montré combien «l’anthropologie est la servante du colonialisme» et du néocolonialisme, devrions-nous ajouter. Cette remarque sur le marxisme ne met pas en avant les critiques ultérieures, justifiées ou non, sincères ou de mauvaise foi, qui viendront de certains représentants de ce courant. Elle concerne ont fait une question clé de la philosophie dont les Européens une source de leurs réflexions. Elle
est une question clé aussi de la préface de Jean-Paul Sartre qui, malgré la sympathie, voire l’empathie, qui rapprochait les deux hommes, souffre
d’un malentendu fondamental qui explique, à lui seul, l’adresse ultérieure de Josie  Fanon, épouse de Frantz, à François Maspero, dans laquelle elle exigeait que cette préface ne figure plus en ouverture de ce livre. La cause, pour elle, en était le soutien de Sartre à Israël. Avouez que le malentendu devait être sérieux pour qu’une question coloniale aussi claire que la échappe dans sa réalité au grand philosophe français et pousse Josie à cette demande.
Reprenons : dans un article précédent, j’ai parlé de cette critique fanonienne de la dialectique du maître et de l’esclave qui est une des sources de la pensée sartrienne que la relation Blanc/Noir ou colon/colonisé n’a rien à voir avec la relation qu’examine Hegel. Elle n’en est pas un cas particulier.

Un changement d’objet
Tout le premier chapitre des Damnés de la terre en est une illustration par le rappel insistant et convaincant de Fanon que la relation colon/colonisé est une relation de pure violence. Mais une relation d’extériorité.  Il tire sa puissance et sa force d’une supériorité économique et technologique qui le «libère», si j’ose dire, de l’exploitation du colonisé ou de sa seule exploitation. La pensée de Fanon va évoluer, se préciser. On peut même avancer qu’elle va changer d’axe. Même s’il ne le formule pas explicitement, la lecture des Damnés de la terre pose la relation colon/colonisé comme un cas particulier de la lutte des classes.
Mais de la lutte de classe à l’échelle mondiale. Une lecture encore plus attentive, plus poussée, montre qu’il ne s’agit pas d’un moment de cette lutte de classe mais d’un segment. La différence est qu’un segment relève d’une tâche historique, donc de plusieurs générations, et qu’un moment relève d’une tâche politique, celle d’une génération ; la génération en charge de hisser le drapeau national sur la terre des ancêtres.  Le changement d’axe est fondamental. Si le rapport Blanc/Noir ou colon/colonisé est un segment de la lutte de classe, alors la couleur de la peau, la race ou la religion changent de position, s’installent dans un autre rapport comme facteurs politiques ou historiques. Et c’est bien le changement manifeste et latent, le changement réel, dans la pensée de Fanon : son obsession devient la formation, la constitution de la conscience nationale. Fanon indique en creux et en relief que la question
révolutionnaire par excellence pour les colonisés est la question nationale. Pas comme nous le comprenons, nous Algériens, qui, par la vie concrète de notre nationalisme avons connu l’opposition entre question nationale et question sociale et, par élargissement, entre question nationale et question culturelle opposant les révolutionnaires qui postulaient à la nécessité de la restauration de l’Etat national pour entreprendre les réformes culturelles souhaitées par les ulémas ou pour résoudre la question sociale. Non, pas de la manière dont nous la comprenons, nous Algériens. Fanon découvrait une nouvelle facette des mythes anticoloniaux avec le discours de Senghor qui revenait sur le mythe de la négritude pour en faire une sorte d’idéologie d’Etat, d’orientation
générale pour les pays nouvellement indépendants.

L’Etat national, but de la contre-révolution
 Cette position ne contenait pas seulement en germe la division des peuples nord-africains et sud-sahariens encore en lutte comme l’Algérie, l’Angola, l’Afrique du Sud, le Mozambique, etc. Ce qui était, en soi, gravement préoccupant pour ce militant passionné de la cause anticoloniale. Elle réveillait en lui cette insatisfaction profonde qu’il exprimait dans Peau noire masques blancs. Si la négritude lui semblait une première réponse –disons– acceptable au racisme, une réponse d’éveil, un pis-aller qu’il critiquera quand même sévèrement en la comparant à une illusion. Proposée comme idéologie d’Etat et comme idéologie des Etats nègres, elle frappait au cœur le contenu même des luttes anticoloniales : la constitution d’Etat nationaux. Elle montrait aux peuples une voie erronée : celle de la poursuite d’un mythe qui les menait à la recherche d’une chimère et dans l’abandon de la réalité de leur servitude, non pas la peau mais le rapport colonial. Fanon va mettre le doigt sur la plaie mortelle de cette idéologie : face à l’image massive du Noir idiot et retardataire du raciste, négation des différences entre Noirs ou entre Arabes ou entre Arabes et Noirs –ils sont tous les mêmes- elle offre également une image massive : tous les Noirs sont les mêmes. Or, les luttes nationales et les indépendances montrent les diversités entre les peuples noirs et les peuples arabes d’ailleurs. La condition noire est une fausse condition et on ne pouvait plus dans le feu de la lutte, c’est-à-dire dans l’empoignade avec le réel, se nourrir de chimères. C’est dans ce livre que Fanon refaçonne l’objet de sa théorie, l’ajuste, le reconstruit à un autre niveau du concret : le rapport Blanc/Noir devient un cas particulier du rapport colon/colonisé, c’est-à-dire un cas particulier du rapport capital/travail. Bien sûr, cet ajustement n’enlève rien à l’importance de Peau noire masques blancs. C’est dans ce premier ouvrage qu’il fait le pas décisif au plan  théorique et c’est là qu’est le cœur de sa découverte. C’est parce qu’il a franchi un «seuil» épistémologique dans cette première œuvre qu’il a pu ensuite «voir» la réalité et élaborer ce «concret de pensée» qui lui a permis et nous permet de
comprendre –de saisir– cette diversité culturelle, sociale, ethnique, linguistique dans ce qu’elle a de condition partagée : la condition coloniale. Fanon voit donc les indépendances échapper aux peuples, mises au service de bourgeoisies débiles et prédatrices. Il voit surtout avec Senghor la contre-révolution en marche par l’instrumentalisation des contre-mythes coloniaux contre les Etats nationaux. 
Il serait étonnant que Fanon ignore les dissensions qui naissaient au grand jour dans la direction de la révolution. Il n’était ni aveugle ni sot. Et il serait étonnant que ces dissensions n’aient pas agi sur lui et n’ait pas coloré ses analyses.
Voilà brièvement le contexte et les  premières remarques sur les Damnés de la terre. Voilà ce qui lui donne ce caractère incandescent. Un texte à la croisée de son engagement, de ses espérances, de son besoin de comprendre, de sa passion pour la justice et la libération qu’il voit se déliter dans ces indépendances africaines dévoyées, ce besoin de nous éclairer sur les enjeux et sur les axes de luttes. L’incandescence de ce texte, sa beauté, la fusion qu’il opère entre théorie pratique et rêves d’une humanité à naître comme Marx disait que le socialisme nous sortirait de la préhistoire de l’humanité –et je le rappelle exprès pour les marxistes vulgaires qui s’en sont pris à Fanon– est celle-là même qui allume nos maquis, nos cellules citadines, nos manifestations de décembre 1960 et illumine nos sacrifices et cette folie d’un peuple quasiment désarmé en voie de défaire la quatrième puissance du monde soutenue par l’OTAN. De cette incandescence, il nous faudra tirer ce que Fanon découvre, éclaire, avance comme connaissances dans les prochains articles.

Source : La Tribune 30.07.09

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