Dix questions sur la mondialisation

Publié le par Mahi Ahmed

Dix questions sur la mondialisation

 

Dossier coordonné par Jean-François Dortier et Xavier de la Vega


Nous vivons dans un monde où le moindre achat - un tee-shirt, un jouet, une télévision, une place de cinéma - se répercute sur des producteurs répartis sur plusieurs, voire les cinq continents. L'imbrication des différentes parties du monde concerne tout autant la production que la finance, la culture que la démographie. L'un des grands débats contemporains porte sur les répercussions de ce processus sur les populations du globe, sur les différents domaines de la vie sociale.La mondialisation entraîne-t-elle des destructions massives d'emplois ? Favorise-t-elle le développement et la réduction de la pauvreté dans le monde ? Engendre-t-elle la « disneylandisation » de la culture ? Est-elle compatible avec la préservation de l'environnement ? Le présent dossier entend apporter des éléments de réponse à ces questions et à quelques autres....

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Qu'est-ce que la mondialisation ?

 

Sylvie Brunel

Depuis le début des années 1990, la « mondialisation » désigne une nouvelle phase dans l'intégration planétaire des phénomènes économiques, financiers, écologiques et culturels. Un examen attentif montre que ce phénomène n'est ni linéaire ni irréversible.

 

« Avant,les évènements qui se déroulaient dans le monde n'étaient pas liés entre eux. Depuis, ils sont tous dépendants les uns des autres. » La constatation est banale, hormis le fait que celui qui la formule, Polybe, vivait au IIe siècle avant J.-C. ! La mondialisation, cette création d'un espace mondial interdépendant, n'est donc pas nouvelle. Certains la font même remonter à la diffusion de l'espèce humaine sur la planète...
Dès l'Empire romain, une première mondialisation s'est organisée autour de la Méditerranée. Mais il faut attendre les grandes découvertes, au XVe siècle, pour assurer la connexion entre les différentes sociétés de la Terre et la mise en place de cette « économie-monde » décrite par l'historien Fernand Braudel (1). Une mondialisation centrée sur l'Atlantique culmine au XIXe siècle : entre 1870 et 1914 naît un espace mondial des échanges comparable dans son ampleur à la séquence actuelle. Ouverture de nouvelles routes maritimes, avec le percement des canaux de Suez et de Panama, doublement de la flotte marchande mondiale et extension du chemin de fer, multiplication par 6 des échanges, déversement dans le monde de 50 millions d'Européens, qui peuplent de nouvelles terres et annexent d'immenses empires coloniaux..., la naissance de la mondialisation telle que nous la connaissons aujourd'hui a commencé il y a un siècle et demi.
Mais le processus n'est pas linéaire : la Première Guerre mondiale puis la grande dépression des années 1930 suscitent la montée des nationalismes étatiques, une fragmentation des marchés, le grand retour du protectionnisme. La mondialisation n'est plus à l'ordre du jour jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. La guerre froide et la constitution des blocs figent ensuite le monde pendant près d'un demi-siècle. Pourtant, la mondialisation actuelle est déjà en train de se mettre en place. Jacques Adda la définit comme « l'abolition de l'espace mondial sous l'emprise d'une généralisation du capitalisme, avec le démantèlement des frontières physiques et réglementaires (2) ». Selon l'OCDE, elle recouvre trois étapes :

  • La transnationalisation, qui est l'essor des flux d'investissement et des implantations à l'étranger ;
  • La globalisation, avec la mise en place de réseaux mondiaux de production et d'information, notamment les NTIC (nouvelles technologies d'information et de communication).
La mondialisation actuelle, ce « processus géohistorique d'extension progressive du capitalisme à l'échelle planétaire », selon la formule de Laurent Carroué (3), est à la fois une idéologie - le libéralisme -, une monnaie - le dollar -, un outil - le capitalisme -, un système politique - la démocratie -, une langue - l'anglais.
A chaque phase de mondialisation, on retrouve les mêmes constantes : révolution des transports et des moyens de communication, rôle stratégique des innovations (les armes à feu au XVe siècle, la conteneurisation après la Seconde Guerre mondiale, Internet depuis les années 1990), rôle essentiel des Etats mais aussi des acteurs privés, depuis le capitalisme marchand de la bourgeoisie conquérante à la Renaissance jusqu'aux firmes transnationales et aux ONG aujourd'hui.

 

D'abord et avant tout une globalisation financière

C'est le « doux commerce », selon la formule de Montesquieu, qui fonde la mondialisation : ce que les Anglo-Saxons appellent globalisation (le terme mondialisation n'a pas son équivalent anglais) est né d'un essor sans précédent du commerce mondial après 1945. Depuis cette date, les échanges progressent plus vite que la production de richesses. Ils sont dopés par la généralisation du libre-échange, avec la mise en place du Gatt (l'accord général sur les tarifs et le commerce) en 1947 et la création de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) en 1995.
La mondialisation actuelle est d'abord et avant tout une globalisation financière, avec la création d'un marché planétaire des capitaux et l'explosion des fonds spéculatifs. La fin de la régulation étatique qui avait été mise en place juste après la Seconde Guerre mondiale s'est produite en trois étapes : d'abord, la déréglementation, c'est-à-dire la disparition en 1971 du système des parités stables entre les monnaies, qui se mettent à flotter au gré de l'offre et de la demande ; ensuite, la désintermédiation, possibilité pour les emprunteurs privés de se financer directement sur les marchés financiers sans avoir recours au crédit bancaire ; enfin, le décloisonnement des marchés : les frontières qui compartimentaient les différents métiers de la finance sont abolies, permettant aux opérateurs de jouer sur de multiples instruments financiers. Grâce aux liaisons par satellite, à l'informatique et à Internet, la mondialisation se traduit par l'instantanéité des transferts de capitaux d'une place bancaire à une autre en fonction des perspectives de profit à court terme. Les places boursières du monde étant interconnectées, le marché de la finance ne dort jamais. Une économie virtuelle est née, déconnectée du système productif : au gré des variations des taux d'intérêt des monnaies et des perspectives de rémunération du capital, la rentabilité financière des placements devient plus importante que la fonction productive. Les investisseurs peuvent choisir de liquider une entreprise, de licencier ses salariés et de vendre ses actifs pour rémunérer rapidement les actionnaires.

L'avènement des doctrines libérales

Comment en est-on arrivé là ? Le tournant décisif se produit dans les années 1980. En 1979, l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne signifie l'avènement des doctrines libérales. La même année, le Sénégal inaugure le premier « plan d'ajustement structurel » : la crise de la dette vient de commencer pour les pays en développement, obligés d'adopter des « stratégies de développement favorable au marché », selon la formule des institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI). Cette unification des modèles économiques gagne non seulement le monde en développement mais aussi les pays de l'Est : c'est en 1979 toujours que la Chine libéralise son agriculture. Cinq ans plus tard, en 1984, elle ouvre ses premières zones économiques spéciales. Cinq ans après encore, la disparition du mur de Berlin annonce celle de l'Union soviétique en 1991, année où l'Inde, jusque-là nationaliste, protectionniste et autarcique, se libéralise à son tour.
En dix ans, la face du monde a résolument changé. La fin de la guerre froide crée l'illusion qu'une communauté internationale est née, qui va enfin percevoir « les dividendes de la paix ». Le capitalisme paraît avoir triomphé, au point que Francis Fukuyama annonce « la fin de l'histoire ». Les firmes transnationales amorcent un vaste mouvement de redéploiement de leurs activités. La décennie 1990 est jalonnée par de grandes conférences internationales où les acteurs traditionnels de la diplomatie, les Etats et les institutions internationales, se voient bousculés, interpellés par de nouveaux acteurs, qui privilégient la démocratie participative. Filles de la mondialisation, dont elles utilisent un des ressorts essentiels, le pouvoir des médias et de la communication, les ONG se fédèrent en réseaux planétaires grâce à l'utilisation d'Internet. Elles imposent la vision nouvelle d'un monde interdépendant, où les grandes questions - pauvreté, santé, environnement - doivent être appréhendées de manière globale. Le Sommet de la Terre (Rio, 1992) inaugure ainsi l'ère du développement durable.

Le réseau plutôt que le territoire

Mais l'apparente unification de l'espace planétaire cache de profondes disparités. A l'espace relativement homogène d'avant la révolution industrielle s'est substitué un espace hiérarchisé entre des territoires qui comptent dans l'économie mondiale et d'autres qui sont oubliés. « Le monde de la globalisation est un monde de la concentration, de toutes les concentrations : la moitié de l'humanité réside sur 3 % des terres émergées, et la moitié de la richesse mondiale est produite sur 1 % des terres », explique Olivier Dollfus (4). La mondialisation a à la fois des centres d'impulsion et des périphéries, intégrées ou au contraire délaissées. Les espaces moteurs de la mondialisation appartiennent à l'« archipel métropolitain mondial », une toile de grandes mégalopoles, essentiellement localisées au sein de la Triade (Etats-Unis, Europe, Japon), qui sont reliées entre elles par des réseaux.
La logique du réseau évince celle du territoire : réseaux de transport (des hommes, des marchandises, des matières premières, de l'énergie), mais aussi réseaux de télécommunications et réseaux relationnels. Malgré les extraordinaires progrès des technologies, il n'y a donc aucune abolition du temps et de l'espace, mais la distance n'est plus métrique : elle s'apprécie en fonction de l'équipement des lieux en réseaux, qui définit leur accessibilité et leur attractivité. Les effets de centralité se renforcent, au détriment des territoires ou des populations qui n'ont pas d'« avantage comparatif » dans la mondialisation, pas de pouvoir d'achat ou pas de matières premières par exemple. Ceux-là disparaissent dans des trous noirs, sauf quand l'enclavement leur confère précisément la valeur d'un isolat, culturel ou naturel (5). Le tourisme, première industrie mondiale, peut ainsi parfois renverser la hiérarchie des lieux en muséifiant de prétendus paradis perdus (6).

Le grand retour des États

La mondialisation renforce donc les inégalités. Sur un plan spatial, puisque l'accentuation de la rugosité de l'espace s'observe à toutes les échelles : planétaire, régionale, nationale, locale. Mais aussi sur le plan social : l'écart entre ceux qui peuvent saisir les opportunités offertes par la mondialisation et ceux qui ne trouvent pas leur place, entre riches et pauvres, se creuse à toutes les échelles. Un cinquième de l'humanité seulement consomme (et produit) les quatre cinquièmes des richesses mondiales. Sans régulateur, la mondialisation engendre la marginalisation des plus faibles et la prolifération des activités illicites, voire criminelles. Sans contre-pouvoir, le capitalisme finit par aboutir à des situations de concentration et de monopole qui ruinent la concurrence et remettent en question les mécanismes du marché. Face à ces logiques comme à l'émergence de multiples passagers clandestins, il faut des régulateurs.
Loin d'abolir le rôle des Etats, la mondialisation leur redonne au contraire tout leur sens : seule la puissance publique peut réguler la mondialisation en fixant des normes, en redistribuant les richesses, en aménageant le territoire. Tentations du protectionnisme, fermeture des frontières, mise en œuvre de législations contraignantes, la mondialisation s'accompagne paradoxalement du grand retour des Etats. Le libre-échange est contesté dès lors qu'il compromet certaines questions jugées essentielles, comme l'emploi, la sécurité, la santé ou l'accès à l'énergie. Les zones d'influence se reconstituent par le biais des accords bilatéraux. Entre le dirigisme des pays émergents, le « socialisme de marché » de la Chine et du Viêtnam, les dictatures d'Asie centrale, et le grand retour du nationalisme en Amérique centrale, le libéralisme est loin de régner sur la planète, y compris et surtout dans sa patrie d'adoption, les Etats-Unis, qui le remettent en question depuis que le centre de gravité du monde s'est déplacé de l'Atlantique vers le Pacifique avec la montée en puissance de la Chine.
Loin d'abolir l'espace, la mondialisation redonne au contraire toute leur force aux singularités locales. « En tant que changement d'échelle, c'est-à-dire invention d'un nouvel espace pertinent, la mondialisation crée inévitablement des tensions sur les configurations locales préexistantes en les menaçant d'une concurrence par sa seule existence (7). » L'incertitude face aux mutations du monde, la rapidité des changements suscitent en réaction une réaffirmation des identités locales, une réactivation des communautés d'appartenance : recherche de socles identitaires, montée des communautarismes, la mondialisation fragmente paradoxalement le monde. Jamais les combats mémoriels et l'intolérance religieuse n'ont été aussi aigus.
Absence d'une gouvernance et de régulateurs mondiaux, grand retour des Etats et du local, la mondialisation est ainsi en train de se muer imperceptiblement en « glocalisation (8) », juxtaposition à l'infini de politiques locales, visant à décliner à leur façon une économie mondiale qui s'inscrit d'abord et avant tout dans des lieux, un « espace vécu », pour reprendre la formule du géographe Armand Frémont (9). « Le local n'est plus le foyer d'une socialisation rassemblée dont la communauté villageoise était la forme la plus aboutie, mais le point de rencontre, voire de confrontation entre des groupes dont chacun possède son propre espace d'action et de référence (10). »
En ce début de XXIe siècle, la mondialisation se trouve ainsi, paradoxalement, en recul. Comme si elle n'avait constitué qu'une phase historiquement datée dans l'histoire de l'humanité.

 

Notes

(1) F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, 1979, rééd. LGF, 3 vol., 2000. Voir aussi La Dynamique
du capitalisme, 1985, rééd. Flammarion, coll.« Champs », 2005.
(2) J. Adda, La Mondialisation de l'économie. Genèse et problèmes, La Découverte, 7e éd. 2006.
(3) L. Carroué, D. Collet et C. Ruiz, La Mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux, Bréal, 2005.
(4) O. Dollfus, La Mondialisation, Presses de Sciences po, 2e éd., 2001.
(5) J. Lévy, Le Tournant géographique. Penser l'espace pour lire le monde, Belin, 1999.
(6) S. Brunel, La Planète disneylandisée. Chronique d'un tour du monde, éd. Sciences Humaines, 2006.
(7) J. Lévy et M. Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie, Belin, 2003.
(8) Y. Lacoste, De la géopolitique aux paysages. Dictionnaire de la géographie, Armand Colin, 2003.
(9) A. Frémont, La Région, espace vécu, Flammarion, coll. « Champs », 1999.
(10) O. Dollfus, op. cit.

 

Sylvie Brunel


Géographe et économiste, professeure des universités à l'université Paul-Valéry de Montpellier et à l'IEP-Paris, elle a publié, entre autres, La Planète disneylandisée. Chronique d'un tour du monde, éd. Sciences Humaines, 2006 ; Le Développement durable, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2004 ; L'Afrique, Bréal, 2003.

L'économie

 

■ L'économie-monde en chiffres

Considérons un instant notre planète comme un seul pays. Quel est son produit intérieur brut ? En 2005, il s'est élevé à 44 000 milliards de dollars (4 fois celui des Etats-Unis, 25 fois celui de la France).

Une croissance économique soutenue

Croissance du PIB mondial
2005 : + 3,6 %
2006 (prévisions) : + 3,7 %
2007 (estimations) : + 3,5 %
2008 (estimations) : + 3,5 %

L'économie du monde se porte bien, mais le revenu par tête reste modeste : 6 987 dollars par habitant et par an (ou 7 680 dollars à parité de pouvoir d'achat, PPA).

■ L'inégale répartition des revenus

Le monde conserve de très fortes inégalités. Il compterait une trentaine de millions de ménages millionnaires et, à l'autre bout de l'échelle des revenus, 1,39 milliard de personnes qui, tout en travaillant, vivent sous le seuil de pauvreté (2 dollars par jour ou moins pour elles et leur famille).
Parmi elles, 550 millions ne dépassent pas le seuil d'extrême pauvreté (1 dollar par jour).

Source : Banque mondiale, 2003.

 

La population

 

La population mondiale, horizon 2050


Le monde conserve une croissance démographique importante (1,2 % par an), avec une population estimée à 6,5 milliards d'habitants en 2006. Cette croissance ralentit.

Croissance démographique : trois scénarios

L'espérance de vie reste modeste : 67 ans en moyenne. Mais elle a considérablement augmenté : la population mondiale a gagné plus de 20 ans d'espérance de vie ces cinquante dernières années, soit près de cinq mois d'espérance de vie en plus chaque année. Toutefois, de fortes disparités persistent (26 ans en Sierra Leone contre 74 ans au Japon).

La croissance des classes moyennes

 

Les classes moyennes sont en augmentation dans le monde.
Elles devraient regrouper 1,1 milliard de personnes en 2030 (avec un revenu
de 16 000 à 68 000 dollars/an pour une famille de quatre personnes), soit 16 % de la population, contre 400 millions aujourd'hui.

Source : « Gérer la prochaine vague de mondialisation », rapport de la Banque mondiale sur les perspectives de l'économie mondiale 2007.

 

Mondialisation ou occidentalisation ?

 

Daniel Cohen

La mondialisation ne tient pas ses promesses. Alors que les modes de vie, les savoirs, les technologies se diffusent à l'échelle planétaire, la grande majorité de l'humanité n'est pas en mesure de participer à la fabrication d'un destin humain partagé.

 

Il est tentant d'interpréter la mondialisation comme la continuation, par d'autres moyens, de l'occidentalisation du monde. Que l'on mette l'accent sur la domination économique ou culturelle, l'Occident, désormais emmené par les Etats-Unis, semble parachever l'œuvre amorcée il y a cinq cents ans de colonisation du monde. Cette lecture donne une clé d'interprétation du rejet de la mondialisation. L'hégémonie culturelle se heurte au réveil des grandes civilisations hier asservies. L'hégémonie économique attise le renouveau des forces anticapitalistes. Nouvelle guerre des religions ou nouvelle lutte des classes planétaires, la mondialisation renoue avec des combats anciens.
Cette lecture a le mérite de la simplicité historique. Elle n'a que l'inconvénient de confondre le mythe et la réalité. Le principal problème de la mondialisation aujourd'hui n'est pas qu'elle aiguise les conflits religieux ou la lutte des classes. Il tient à une cause plus simple et plus radicale : la mondialisation ne tient pas ses promesses. Elle donne l'image d'une proximité nouvelle entre les nations qui n'est pourtant que virtuelle. Le développement, tel que l'a analysé Amartya Sen, consiste à donner aux personnes, aux sociétés, les moyens de construire des destins dignes de leurs attentes. Le problème de la mondialisation est qu'elle a, à ce jour, davantage modifié les attentes des peuples qu'accru leurs capacités d'agir.
Même dans les cas a priori les plus favorables, la situation reste accablante. Si la côte Est de la Chine devient le nouvel atelier du monde, 800 millions de paysans pauvres espèrent obtenir le droit de venir y résider. Plus de la moitié de la population indienne ne sait toujours pas lire et écrire. La tâche qui attend les pays pauvres pour devenir à leur tour des centres prospères reste considérable, pour certains, décourageante. On ne prendra jamais assez la portée de cette statistique essentielle : la moitié de la population de la planète vit avec moins de deux euros par jour. Il leur faut, à partir de cette base fragile, construire des routes, éduquer leurs populations, maîtriser des technologies en constante évolution. Tout reste à faire qui leur permette de devenir des acteurs à part entière de la mondialisation. Pour accéder à Internet, il faut d'abord des lignes de téléphone. Pour prescrire un médicament, on a besoin de médecins. Pour la majeure partie des habitants pauvres de notre planète, la mondialisation reste une idée inaccessible.

La théorie des leviers

La richesse d'un pays est bien davantage actionnée par une série de leviers, pour reprendre une image proposée par Joel Mokyr, qui se soulèvent l'un l'autre, que mue sous le seul effet du travail humain. Un premier levier est celui qui tient à l'éducation ou l'expérience professionnelle. Un homme qui sait lire et écrire aura plus de capacités qu'un analphabète. Le deuxième levier est celui qu'offrent les machines. Un ingénieur n'aura pas la même efficacité s'il dispose ou non d'un ordinateur. Les machines actionnent elles-mêmes un troisième levier, plus mystérieux : ce qu'on appelle « l'efficience globale », qui inclut le progrès technique et l'efficacité organisationnelle des entreprises. Les puces dans les ordinateurs, tout comme une bonne organisation du travail, démultiplient la force des machines. C'est cette triple dimension multiplicative qui explique la croissance économique moderne ; c'est celle qui éclaire la pauvreté des pays pauvres.
Les pays pauvres actionnent les mêmes leviers que les pays riches. Le drame est que ceux-ci sont chacun légèrement décalés par rapport à ce qu'il faudrait (1). Selon nos calculs, ils souffrent d'un handicap de 35 % en chacun de ces trois termes. Quand l'ouvrier d'un pays riche actionne un levier dont le rapport est de 100, son homologue dans un pays pauvre dispose en moyenne d'un levier dont le rapport n'est que de 65. L'éducation, le capital et l'efficience globale sont, chacun, inférieurs d'un tiers environ. Dans la mesure où l'interaction entre ces trois leviers est multiplicative, le travailleur d'un pays pauvre ne dispose au total que d'un rendement de 65 % multiplié par 65 %, remultiplié par 65 %, ce qui ne fait finalement que 27 % du niveau atteint dans les pays riches : on retrouve le ratio d'environ 1 à 4 entre le revenu des riches et des pauvres.
Le résultat est encore plus spectaculaire dans le cas des pays qui sont en bas de l'échelle. En Afrique par exemple, chacune des trois composantes de la richesse vaut environ 50 % du niveau des plus riches. Après multiplication de ces trois termes, la productivité du travailleur africain n'est pas supérieure à 12,5 % de celle du travailleur français. Un pays pauvre ne peut plus espérer rattraper les pays riches en se contentant d'accélérer, s'il y parvient, les cadences du travail. La faiblesse du coût du travail ne parvient pas, ou difficilement, à compenser le handicap global d'une société pauvre : infrastructures faibles (énergie chère), prix des matières premières plus élevées (ce qui est a priori un comble), prix du capital plus élevé du fait d'une pénurie globale...
C'est le fait que les handicaps se cumulent qui rend aujourd'hui extrêmement difficile de sortir de la pauvreté. Ni l'éducation, ni l'investissement, ni l'achat de technologies étrangères ne sont suffisants à eux seuls, s'ils ne sont pas actionnés en même temps que les autres leviers.

L'esprit du capitalisme

Le capitalisme est incapable de produire par lui-même « l'esprit » dont il a besoin pour prospérer. Max Weber l'imputait au protestantisme, et nombreux sont ceux qui y voient l'apanage de l'Occident. La divergence spectaculaire de destins après-guerre entre Taïwan et la Chine populaire donne, a contrario, une illustration de la fragilité de cette thèse. La diffusion des comportements est beaucoup plus fréquente qu'elle ne le laisse penser. Les ressemblances démographiques et sociologiques sont ainsi beaucoup plus fortes entre un pays islamique et un pays voisin qui ne l'est pas qu'entre deux pays islamiques éloignés dans l'espace. Cela n'augure nullement d'une « civilisation planétaire », mais porte certainement la promesse de croisements multiples.
Lorsque Samuel Huntington écrit que « quelque part au Moyen-Orient, une demi-douzaine de jeunes peuvent bien porter des jeans, boire du Coca-Cola, et cependant faire sauter un avion de ligne américain », il tient des propos raisonnables en tant que tels mais parfaitement réversibles. Les Iraniens peuvent brûler un drapeau américain devant les caméras de télévision et pourtant adopter en privé le comportement qu'ils dénoncent en public. Cela n'est pas dû à l'effet mécanique d'un rapprochement de leurs conditions matérielles, mais au fait que « quelque chose », associé à la culture occidentale, voire hollywoodienne, les attire. Le paradoxe central de notre époque tient au fait que l'idée d'une citoyenneté mondiale, a priori inaccessible, est curieusement en avance sur l'égalisation des niveaux de développement.
Du seul fait qu'ils existent, bien davantage que parce qu'ils exploitent économiquement ou abêtissent culturellement les autres peuples, les pays riches posent un problème existentiel aux autres nations. Qu'ils créent aujourd'hui pour l'ensemble de la planète les technologies dont celle-ci va se servir est à la fois immensément utile (ils paient le coût de leur expérimentation) mais également l'expression d'une tyrannie. Tout se passe comme s'ils interdisaient également la découverte d'autres possibles. L'existence du téléphone ou de la télévision rend impossible de penser ce qui pourrait advenir d'un monde où cette découverte n'aurait pas été faite.
Les techniques sont bien davantage que de simples instruments. Le paléontologue André Leroi-Gourhan expliquait que c'est grâce à l'usage des outils que l'Homo sapiens était parvenu à progresser de manière cumulative, plutôt que par la transmission directe des pensées, des idées, d'une génération à une autre. Pour les pays du Sud, et dans une certaine mesure aussi pour les pays européens vis-à-vis des Etats-Unis, être dépossédés de la création de nouveaux savoirs, de nouvelles technologies, équivaut à une exclusion de l'Histoire. Un homme n'est pas heureux simplement du fait qu'il consomme tel ou tel légume. Les chemins qui le mènent à constituer son goût, le processus qui le conduit à faire un choix plutôt qu'un autre est aussi capital que ce choix lui-même. Les pays pauvres veulent disposer du tout à l'égout et de médicaments, mais cette demande n'est pas contradictoire avec une autre, qui est de participer aussi à l'écriture d'une histoire mondiale qui ne se résume pas à imiter mécaniquement les pays les plus avancés.
Comprendre la mondialisation exige que l'on tienne à égale distance la vision mécanique de ceux pour qui les étapes de la croissance économique sont fixées à l'avance, et le relativisme des tenants du choc des civilisations pour lesquels chaque peuple ne saurait que persévérer dans son être. Parce que l'espèce humaine est insécable, chaque peuple est interpellé par les découvertes techniques ou morales qui sont faites par les autres. C'est aussi pourquoi le monde ne sera jamais « juste » tant que les peuples n'auront pas la conviction qu'ils contribuent tous à la découverte et la fabrication d'un destin humain partagé.

 

Daniel Cohen

 

Professeur d'économie à l'École normale supérieure et à l'université Sorbonne-Paris-I. Directeur du Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications), il a écrit plusieurs livres sur la mondialisation, dont Richesse du monde, pauvreté des nations, Flammarion, 1997 ; et La Mondialisation et ses ennemis, Grasset, 2004. Il a récemment publié Trois leçons sur la société postindustrielle, Seuil, 2006.

 

Une aubaine pour le Sud ?

 

Sylvie Brunel

Le tiers-monde n'existe plus. Les trajectoires de l'Afrique, l'Asie, l'Amérique latine se sont largement différenciées depuis deux décennies. La mondialisation ne peut être tenue pour seule responsable de la croissance des uns ou de la pauvreté des autres.

 

La mondialisation a-t-elle permis à ce que l'on appelait naguère le tiers-monde de sortir de la pauvreté ? On oublie souvent que « le développement » (1) fut le grand mot d'ordre après la Seconde Guerre mondiale. Dans le contexte de la guerre froide, les ambitions des puissances se paraient d'un masque moral : il fallait arracher les pays pauvres, colonisés mais bientôt indépendants, à la misère, en les gardant dans le giron de leurs généreux donateurs, occidentaux ou socialistes, qui exploitaient leurs matières premières et s'ouvraient leurs marchés. Les immenses besoins à satisfaire donnaient du travail aux grandes entreprises du Nord, soutenues par un appareil bancaire prêt à financer généreusement le combat en faveur du développement, surtout après la crise de l'énergie du début des années 1970, lorsqu'il a fallu recycler les pétrodollars. Les régimes amis tenaient d'une main de fer leurs populations, l'enrégimentant par le parti unique et une armée d'autant plus puissante qu'elle bénéficiait des largesses de mentors peu regardants sur les méthodes employées. Omniprésents dans les pays du Sud, s'activaient des bataillons d'experts et de coopérants, depuis les institutions onusiennes jusqu'aux ONG en passant par les ministères gouvernementaux et une multiplicité d'agences nationales ou régionales : des milliers de salariés et de militants, des milliers de projets, des milliards de dollars.

Du développement au développement durable

Depuis la fin de la guerre froide, on ne parle plus de développement : il a disparu en même temps que l'aide du même nom, qui s'est effondrée dès qu'elle a perdu son intérêt stratégique, avec la disparition de l'Union soviétique en 1991. Mais l'humanitaire d'une part, le « développement durable » d'autre part, perçu comme la préservation de l'environnement, l'ont remplacé : plus que jamais, la coopération reste un secteur économique à part entière, souvent le premier employeur dans les pays pauvres. Lutter contre la pauvreté est certes le grand mot d'ordre de la coopération internationale, mais le regard a changé : dans le contexte de la mondialisation, les pauvres font de plus en plus peur. Ils sont accusés de saccager l'environnement, de proliférer de façon irresponsable, de détruire nos emplois en nous inondant de produits peu « éthiques », quand ils ne viennent pas directement chez nous entretenir l'insécurité et pousser les salaires à la baisse. De victimes, ils sont devenus coupables. Il faut désormais les tenir à distance, tout en les appelant à adopter ces comportements jugés vertueux qui constituent le socle des recettes magiques du libéralisme : démocratiser, ouvrir les frontières et faire confiance au marché, voire, quand il s'agit d'individus, créer son entreprise et bénéficier ainsi du microcrédit, nouveau sirop typhon de la réussite sociale.
Entre-temps, le tiers-monde a explosé. D'un côté, des pays émergents, formidables puissances du Sud, nous concurrencent désormais dans tous les domaines. Ils sont peu à peu en train de nous rattraper, en termes de niveau de vie et de technologie. Nous y dépêchons nos gouvernements et nos entreprises dans l'espoir de bénéficier de la manne de leurs marchés en forte croissance, et tentons de nous défendre de leur agressivité commerciale en remettant en question les règles que nous leur avons nous-mêmes imposées. De l'autre, des pays très pauvres qui nous inquiètent par leur instabilité. Nous leur dépêchons nos ONG, espérant ainsi contenir à distance tous leurs maux. Entre les deux, un magma assez hétéroclite de situations très contrastées. L'espace mondial s'est désarticulé et fragmenté à toutes les échelles, entre les « inclus » et les « exclus », ceux qui tirent leur épingle du jeu parce qu'ils ont les qualifications et les atouts pour s'inscrire dans la mondialisation, et ceux qui sont perdants, petits agriculteurs, citadins sans qualifications, territoires mal équipés et mal dotés en ressources intéressantes. En 1990, l'Américain moyen était trente fois plus riche que le Tanzanien moyen. Quinze ans après, soixante fois.

La mondialisation est-ele coupable ?

Elle sert en tout cas de bouc émissaire commode. Les pays pauvres y voient la cause de leurs malheurs, oubliant leurs responsabilités internes. Les ONG altermondialistes l'accusent d'appauvrir les pauvres et d'enrichir les riches, ce qui n'est qu'à moitié vrai car la pauvreté a considérablement reculé dans le monde depuis le décollage des pays émergents, Chine en tête. Et les pays du Nord imputent à ses dysfonctionnements la « mauvaise gouvernance » internationale autant que nationale. Les pays les moins avancés, catégorie économique créée dans les années 1970 pour désigner ceux qui devaient bénéficier d'une aide particulièrement généreuse, ont su à leur façon tirer parti des opportunités offertes par la mondialisation : à la faveur du démantèlement des Etats, l'application de la fameuse théorie dite des avantages comparatifs de Ricardo, qui pousse chaque pays à se spécialiser dans son domaine de prédilection, y a fait prospérer l'économie illicite, voire criminelle. Certains territoires sont devenus de véritables sanctuaires pour toutes sortes d'activités et de trafics qui alimentent le terrorisme : armes, déchets toxiques, prostitution, faux médicaments, diamants... Appauvris, les paysans et les citadins sans emploi voient dans les narcotrafics et les migrations clandestines vers les eldorados développés le meilleur remède contre la misère.
La mondialisation est un catalyseur du décollage économique. Les pays qui ont des institutions solides, un territoire bien équipé, un secteur industriel déjà étoffé, une population qualifiée se sont développés grâce à l'afflux des capitaux privés. Ceux qui profitent des cours élevés des matières premières pour diversifier leur économie et développer les services à la population, aussi. Les autres, non. La mondialisation ne suscite pas le développement. Elle peut juste l'accélérer. La conviction des théoriciens libéraux selon laquelle un processus de croissance finit toujours par bénéficier même aux plus pauvres, par « ruisseler » sur tous, s'est révélée fausse : le « ruissellement » ne se produit que s'il y a volonté de redistribution, si les institutions mènent une vraie politique sociale. Sinon, les pauvres sont plus marginalisés que jamais. L'appréhension des questions de développement est devenue plus complexe : on ne peut plus considérer chaque pays comme une sorte d'entité autonome à laquelle il appartiendrait d'effectuer les « bons » choix en matière de stratégies de développement pour s'arracher en l'espace de quelques années à la pauvreté. Les notions de « développement autocentré » ou « endogène », de « déconnexion » qui ont bercé d'illusions les stratèges des années 1960-1970, ont fait leur temps, d'autant qu'aucun pays ne s'est jamais développé dans l'autarcie.
La crise de la dette a fait entrer de force le tiers-monde dans la mondialisation. En l'espace de dix ans, entre le début des années 1980 et le début des années 1990, presque tous les pays du Sud, qui avaient pour la plupart adopté des politiques nationalistes et étatiques après les indépendances, ont basculé dans l'économie de marché, même lorsque leur gouvernement restait socialiste, comme en Chine ou au Viêtnam. Pour faire face à leurs échéances financières, il leur a fallu, sous la houlette des institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI), dégraisser des fonctions publiques pléthoriques, dissoudre ou privatiser les entreprises nationales, ouvrir les frontières. Presque tous vivent désormais dans une situation d'interconnexion de leurs marchés financiers, où le rôle des taux de change, les mouvements des capitaux (les fameux investissements étrangers directs), les mesures prises par les banques, autant nationales qu'étrangères, ont un effet capital sur la situation de l'économie.

Boom économique et phases de récession

La financiarisation des économies a affaibli le pouvoir des gouvernements, limité leur marge de manœuvre. Ils ne maîtrisent pas les nombreux paramètres de leur insertion dans les échanges internationaux. Entre les fluctuations des cours des matières premières, l'attitude des investisseurs étrangers à leur égard, l'accès ou non aux marchés de pays développés de plus en plus protectionnistes, les ressources dont ils disposent ne cessent de varier. La décennie 1990 a été celle des grandes crises financières : les pays émergents ont basculé dans ce que l'on appelle des « économies casino », une succession de phases de boom économique, marquées par l'afflux de capitaux et une frénésie spéculative (dans l'immobilier particulièrement), et de phases de récession sévère, quand un mouvement de défiance, souvent aussi irrationnel que la période d'euphorie précédente, provoque une sauve-qui-peut généralisé, une anticipation autoréalisatrice.
Le coût social de ces alternances est très élevé : destruction d'une partie de l'appareil productif, gonflement du nombre des chômeurs et de la pauvreté. D'autant que les plans de sauvetage financier du FMI et de la Banque mondiale sont conditionnés à l'adoption de la flexibilité en matière sociale : pas de minima sociaux pour maintenir la fluidité du marché du travail et ne pas encourager l'assistanat. L'ouverture a ainsi décapé les structures productives internes, accentuant les disparités entre ceux (territoires, secteurs d'activité, individus) qui pouvaient tirer leur épingle du jeu, et ceux qui, au contraire, perdaient leur activité, et donc leur revenu. Accusé d'être inefficace, voire corrompu, l'Etat est devenu la bête à abattre et, avec lui, les services publics. Libéralisme, marché, démocratisation imposée par l'extérieur ont ouvert un boulevard à la « société civile », nouveau veau d'or de la coopération internationale.
Dans les pays en crise prolifèrent des structures dispensant de l'assistance, soutenues par la coopération internationale : leur existence sert de filet de sécurité permettant de faire passer la pilule du désengagement de l'Etat et des réformes libérales. Islamiques, évangéliques, sectes et mouvements divers, issus du Nord comme du Sud, des partis politiques comme des entreprises et des Eglises, les associations rivalisent de séduction pour se capter une clientèle. Après avoir défini le profil de leurs « bénéficiaires », elles leur réservent leur assistance tout en se livrant à une concurrence acharnée. Elles mettent ainsi en application les principes de cette économie libérale dans laquelle elles s'inscrivent, et qu'elles contribuent à parachever en discréditant l'Etat et le politique. Les écoles publiques et les dispensaires ne reçoivent plus de financements ? D'autres structures ont pris le relais. Celles des associations religieuses par exemple. Bien des parents n'ont d'autre choix que d'envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques. Et les « nouveaux pauvres » sont heureux de trouver un soutien moral et matériel dans ces églises évangéliques qui se diffusent partout dans le monde, recevant d'importants financements américains.
Avec la privatisation de l'assistance, réservée aux « bons » bénéficiaires, le lien social se replie sur des définitions identitaires et se communautarise. C'est la fin des systèmes universels, inconditionnels, garantis à tous, ceux précisément que la construction des Etats providence avait tenté de mettre en œuvre. La charité plutôt que le social, avec une assistance fluctuante, partielle et partiale, et une dépendance, voire une subordination, entre le donneur et le receveur. D'un côté, les agences d'aide prônent la démocratie et l'élection d'Etats représentatifs, de l'autre, elles contribuent à les affaiblir en soutenant de multiples organismes qui, tous, s'arrogent une responsabilité institutionnelle dans la lutte contre la pauvreté. L'Etat démocratiquement élu se trouve ainsi rétrocédé au rang d'un acteur parmi les autres, alors même qu'il est censé incarner la légitimité nationale, portée au pouvoir par les urnes dans le cadre de la démocratie élective, dont la société civile internationale a fait le seul mode de gouvernement acceptable et reconnu. Il est ainsi encensé en même temps qu'empiété, porté aux nues dans son concept, mais remis quotidiennement en question dans son exercice.

La fin de l'arrogance civilisatrice de l'occident

L'entrée dans le XXIe siècle modifie une nouvelle fois la donne. L'émergence de la Chine et de l'Inde, mais aussi du Brésil, de l'Afrique du Sud, et d'autres puissances régionales offre des modèles alternatifs à des pays du Sud lassés de l'ingérence politique et économique d'un Occident qui porte le poids de son passé colonial et de son arrogance civilisatrice. La Chine n'exige pas chez les autres la démocratie qu'elle ne connaît pas chez elle. Ses produits sont bon marché, ses entreprises adaptées aux besoins des pays pauvres. Elle pratique désormais une diplomatie de grande puissance qui évince petit à petit les anciens tuteurs dans leurs anciennes zones d'influence. Et devant son entrisme commercial, les thuriféraires de la libéralisation retrouvent soudain des vertus au protectionnisme et à la régulation étatique. De même, le Nord tolère beaucoup mieux les régimes musclés dès lors que son approvisionnement en énergie et la lutte contre le terrorisme sont en jeu. L'Amérique impériale a vu l'échec de ses méthodes pacificatrices en Irak et en Afghanistan. Elle commence à entendre ce que les altermondialistes disent depuis vingt ans : affaiblir l'Etat nourrit le fondamentalisme et le communautarisme, ouvrir sauvagement les frontières crée les conditions de la mondialisation sauvage.
La mondialisation doit être régulée dans le cadre d'unions régionales, protégeant des espaces où les conditions sociales et politiques peuvent être harmonisées selon des valeurs communes, telle est la doctrine qui commence à se dessiner au sein des institutions internationales... Même s'il faut en moyenne une décennie pour modifier la trajectoire des paquebots institutionnels, la face du monde se modifie à nouveau : apparaît un monde recomposé et redessiné où les dominés d'hier commencent à poser de nouvelles règles du jeu.

 

NOTE

(1) Il peut être défini comme un processus de croissance de la richesse et de diversification des activités économiques engendrant, grâce à des politiques volontaristes, une amélioration des conditions de vie du plus grand nombre et une maîtrise accrue des aléas, autant à l'échelle individuelle que collective. A contrario, les pauvres sont ceux qui n'ont « ni avoir, ni savoir, ni pouvoir », pour reprendre la formule du Pnud (Programme des Nations unies pour le développement).

 

Sylvie Brunel


Géographe et économiste, professeure des universités à l'université Paul-Valéry de Montpellier et à l'IEP-Paris, elle a publié, entre autres, La Planète disneylandisée. Chronique d'un tour du monde, éd. Sciences Humaines, 2006 ; Le Développement durable, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2004 ; L'Afrique, Bréal, 2003.


Quelle menace pour l'emploi ?

 

Jean-Marie Cardebat

La mondialisation transfère-t-elle massivement les emplois vers les pays à bas salaires ? Pour l'instant, non. Mais le phénomène des délocalisations semble s'intensifier.

 

Parmi toutes les peurs que suscite la mondialisation, celle de voir son poste délocalisé dans un pays du Sud, de perdre son emploi, est tenace. Elle est nourrie notamment par l'explosive croissance chinoise. Pour autant, est-elle bien fondée ? Plusieurs angles d'attaque sont envisagés ici.


• Statistiquement : non. Aucune étude ne démontre de façon convaincante des pertes nettes d'emplois importantes associées au commerce international ou aux délocalisations. En France, seuls 4 % des investissements à l'étranger correspondraient effectivement à des délocalisations selon la DREE. Tandis que l'Insee montre que les délocalisations (y compris la sous-traitance) détruiraient 13 500 emplois par an, chiffre négligeable au regard des 10 000 emplois détruits chaque jour ouvrable par l'économie française.


• Théoriquement : non. Car c'est le jeu normal de la spécialisation des économies. Le Sud capte l'essentiel des productions traditionnelles (textile, cuir, chaussure, électronique grand public, etc.) car il a une structure économique adaptée à ce type de production, qui demande beaucoup de main-d'œuvre et peu de technologie innovante. Le Nord se concentre sur les activités élaborées qui réclament technologie et savoir-faire. Les facteurs de productions libérés dans les secteurs importateurs sont alors récupérés par les secteurs exportateurs en pleine croissance, garantissant ainsi le plein-emploi.


  • Et demain ? Peut-être, car la rapidité des ajustements, l'intensité du rattrapage technologique du Sud fait craindre que les secteurs et les métiers jusqu'ici réservés au Nord soient également concernés par les délocalisations, à l'instar des informaticiens indiens. Le dernier rapport de la Cnuced sur l'investissement dans le monde révèle que la Chine est largement le premier pays d'accueil envisagé des futurs centres délocalisés de recherche & développement entre 2006 et 2009. Mais le développement du Sud ouvre également des opportunités extraordinaires aux entreprises du Nord. Tout dépend alors des performances de chacun sur ces marchés émergents.
Aujourd'hui la France est en retrait net par rapport à d'autres et notamment l'Allemagne, premier fournisseur de la Chine. La vraie question pour demain est donc de savoir si l'on peut pleinement profiter de l'essor de ces pays et ne pas simplement subir leur concurrence.
Les problèmes d'emplois soulevés par la mondialisation s'avèrent donc bien plus qualitatifs (dégradation des conditions de travail et rémunération pour les peu qualifiés) que quantitatifs (pertes massives d'emplois).
En revanche, nul ne peut exclure que ces problèmes ne font que commencer.

 

 

NOTE

(1) D. Cohen et M. Soto, « Why are poor countries poor ? », CEPR, 2002.

 

Jean-Marie Cardebat


Maître de conférence en économie à l'université Montesquieu- Bordeaux-IV. Auteur de nombreux articles sur les relations entre commerce international, emploi et salaires, il a publié La Mondialisation et l'Emploi, La Découverte, coll. « Repère », 2002.

Qui gouverne la mondialisation ?

 

Saskia Sassen

Poser la question de la gouvernance globale revient le plus souvent à se demander si les instances administrant le système économique mondial sont à même d'affronter les enjeux de la mondialisation. L'OMC est-elle capable d'instaurer des règles commerciales compatibles avec les besoins des pays du Sud, ou bien n'agit-elle que dans l'intérêt des pays du Nord et de leurs firmes ? Le FMI œuvre-t-il à la stabilité monétaire internationale ou bien a-t-il pour principale mission de recouvrer les créances des prêteurs occidentaux ? Ces questions sont pertinentes. On aurait cependant tort de réduire les enjeux de la gouvernance globale à l'analyse des missions, des politiques et des insuffisances des institutions internationales.

Les prérogatives de l'État

Car ces dernières constituent en réalité des instances charnières. Elles administrent la « grande transformation » en cours, l'émergence du nouvel ordre global, bien plus qu'elles ne gouvernent ce nouvel ordre. Elles en seraient d'ailleurs, à mes yeux, bien incapables.
La gouvernance du nouvel ordre global se joue aujourd'hui dans la prolifération de systèmes transfrontaliers qui administrent un éventail croissant de processus, tant à l'intérieur qu'à travers les Etats-nations. A un bout de l'éventail, on repère des arrangements privés tels que le « lex constructions », un code mis au point par les leaders mondiaux de la construction civile afin de répondre au durcissement des standards environnementaux dans les cent principaux marchés nationaux où ils interviennent. A l'autre bout, on trouve le Tribunal pénal international (TPI), la première cour globale de tous les temps : à la différence d'une institution supranationale (qui ne s'occupe que des relations entre des Etats), elle possède en effet une juridiction universelle sur les pays signataires (ceux de leurs ressortissants qui auraient, par exemple, commis un crime contre l'humanité sont directement responsables devant le TPI). Entre les deux émerge une grande variété de systèmes transnationaux, comme ces réseaux d'acteurs publics et privés chargés de superviser des activités économiques particulières, telles que les télécommunications ou la finance internationale. Si l'on se fie aux décomptes les plus récents, il y aurait aujourd'hui plus de 125 systèmes transfrontaliers de ce type.
Cette prolifération ne signifie en aucun cas la fin des Etats nationaux. C'est plutôt comme si de petits bouts des gouvernances nationale et supranationale que l'on connaissait jusqu'ici se détachaient de leur support institutionnel existant (l'Etat-nation, les institutions supranationales) pour se réagencer au sein des nouvelles logiques organisationnelles de l'âge global. De fait, s'il est un champ au sein duquel ces nouveaux agencements globaux sont modelés, c'est bien celui du national et de l'Etat-nation lui-même. C'est là un fait largement ignoré dans les recherches sur la mondialisation où l'on a tendance à considérer que le national et le global sont deux entités mutuellement exclusives et en opposition l'une avec l'autre : la mondialisation ne pourrait se développer qu'aux dépens du national, et vice versa. Pourtant, certaines administrations étatiques s'avèrent essentielles au développement de l'activité des firmes globales, que ce soient les ministères des Finances, les banques centrales ou les agences gouvernementales de promotions des exportations. Ces instances publiques sont parties prenantes des infrastructures de la mondialisation et de sa gouvernance.
Cette évolution va de pair avec une relative dénationalisation de certaines institutions traditionnelles de l'Etat, dans le sens où une partie significative de l'action publique se détourne des projets nationaux pour s'investir dans la promotion de projets globaux, que ce soit la mise en forme d'un marché mondial du capital ou l'édification d'une justice pénale internationale. Les institutions étatiques concernées, plutôt que perdre de l'influence, en gagnent grâce à la mondialisation. Ce n'est bien sûr pas le cas de l'ensemble de l'Etat : le pouvoir législatif voit souvent ses prérogatives réduites à de strictes questions nationales, ayant de moins en moins de prise sur les enjeux globaux. Par exemple, les institutions supranationales telles que l'OMC et le FMI négocient seulement avec les exécutifs nationaux. Si l'on peut parler d'un déficit démocratique, c'est dans ce rééquilibrage des pouvoirs respectifs de l'exécutif et du législatif, aux dépens du second.

Système national, système supranational

On peut donc affirmer que les composantes dénationalisées de l'appareil de l'Etat constituent un élément crucial de la gouvernance globale. Ce fait insuffisamment reconnu amène à élargir l'analyse de cette dernière bien au-delà de l'action de l'OMC ou du FMI. Cela complique considérablement les choses. Auparavant, une pluralité d'ordres normatifs - depuis le droit pénal jusqu'au droit des affaires - était contenue au sein de l'Etat national. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La prolifération de systèmes transfrontaliers que l'on observe actuellement tend à constituer des agencements hybrides où des principes normatifs relevant traditionnellement de l'Etat national s'articulent avec ceux du système supranational. Cette hybridation implique que la gouvernance globale dépasse considérablement les prérogatives des institutions supranationales comme le FMI et l'OMC, autant que les domaines d'application des traités internationaux qui encadrent les relations entre les Etats.

 

Texte traduit par Xavier de la Vega.

 

Saskia Sassen


Professeure de sociologie à l'université de Chicago et à la London School of Economics, elle a récemment publié Territory, Autority, Rights: From medieval to global assemblages, Princeton University Press, 2006. Traduction en français prévue en 2007, aux éditions Démopolis.

 

  • Socialement : oui. Car les ajustements induits par la mondialisation s'avèrent très délicats à gérer : la théorie supposerait que les ouvrières du textile du Nord de la France aillent à présent construire des Airbus à Blagnac. Derrière la caricature, on comprend que la mondialisation crée des emplois qualifiés (les gagnants) et détruit des emplois peu qualifiés (les perdants). Cela suppose une très grande mobilité du travail au niveau géographique mais aussi sectoriel et dans l'échelle des qualifications. Or les secteurs protégés (service de proximité, etc., non soumis à la concurrence étrangère) sont insuffisants pour absorber toute la main-d'œuvre libérée dans les secteurs importateurs. Il y a donc un surplus de travailleurs peu qualifiés au Nord et une précarisation croissante de leur condition de travail. Ce n'est plus seulement aux Etats-Unis que l'on parle de working poor, mais aussi en Europe. La Commission européenne parle de contrats de travail atypiques et envisage d'ailleurs de créer un fonds d'ajustement à la mondialisation. Cela a au moins le mérite de poser la question de la prise en charge politique des perdants de la mondialisation.
  • l'internationalisation, c'est-à-dire le développement des flux d'exportation ;
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